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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2304452

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2304452

mardi 23 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2304452
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantHOMEHR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires, enregistrés les 22 décembre 2023, le 12 mars 2024 et le 5 avril 2024, Mme B C, représentée par Me Homehr, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 novembre 2023 par lequel le préfet de la Somme lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office de la mesure d'éloignement ;

3°) de mettre à la charge du préfet de la Somme, au bénéfice de son conseil, la somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour :

- cette décision a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait les dispositions du premier alinéa de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'elle n'aura pas accès dans son pays d'origine à son traitement médical prescrit pour la pathologie dont elle souffre ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision d'obligation de quitter le territoire français :

- cette décision est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- cette décision méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 mars 2024, le préfet de la Somme conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Mme B C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 10 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Parisi, conseillère ;

- et les observations de Me Porcher, substituant Me Homehr, représentant Mme B C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C, ressortissante libanaise née le 10 janvier 1960 est entrée sur le territoire français le 19 mars 2022 sous couvert d'un visa de court séjour valable du 28 décembre 2021 au 25 juin 2022. Le 20 avril 2023, elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile. Par un arrêté du 23 novembre 2023, dont Mme C demande l'annulation, le Préfet de la Somme a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure d'éloignement.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 10 janvier 2024. Il n'y a pas lieu, par suite, de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, par un arrêté du 31 juillet 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour, le préfet de la Somme a donné délégation à M. Emmanuel Moulard, secrétaire général de la préfecture et signataire de l'arrêté attaqué, pour signer notamment toutes les décisions et tous les actes de procédure prévus en matière de police des étrangers par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision contestée doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. /A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

5. La décision portant refus de titre de séjour vise les textes dont elle fait application, et notamment l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Cette décision mentionne l'avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) selon lequel l'état de santé de Mme C nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité mais que l'offre de soins dans son pays d'origine lui permettra de bénéficier d'un traitement approprié. Le préfet de la Somme, qui s'est fondé sur cet avis, a par ailleurs indiqué, dans son arrêté, qu'au vu des pièces du dossier et de l'examen approfondi de la situation de l'intéressée, les conditions posées par l'article L. 425-9 du code précité n'étaient pas remplies et qu'aucun élément du dossier ni aucune circonstance particulière ne justifie de s'écarter de cet avis. Ce faisant, il a, dans le respect du secret médical lui interdisant de connaître des pathologies pour lesquelles Mme C fait l'objet d'un suivi médical et par conséquent d'en faire mention dans son arrêté, suffisamment motivé sa décision. Dès lors, le refus de titre de séjour comportant les circonstances de droit et de fait sur lesquelles il se fonde, le moyen tiré de sa motivation insuffisante doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. () ".

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme C souffre de plusieurs pathologies, parmi lesquelles le diabète, pour le traitement desquelles lui ont été prescrits des médicaments. Par son avis du 2 octobre 2023, le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a estimé que si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, Mme C, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont elle est originaire, peut y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. Pour contester l'appréciation du préfet de la Somme, qui a retenu, au vu de cet avis et dans les conditions rappelées au point 5, qu'elle pouvait bénéficier d'un traitement approprié dans son pays d'origine, Mme C soutient qu'elle prend un traitement médicamenteux particulier pour traiter le diabète dont elle souffre, composé d'insuline et qui nécessite un lecteur Freestyle Libre pour le suivi de la glycémie, dont elle ne pourrait bénéficier effectivement au Liban. Toutefois, si la requérante verse au dossier des documents médicaux, faisant état des pathologies dont elle souffre ainsi que des soins médicaux qu'elle a reçus et de la nécessité de la prise de traitements médicaux réguliers, une attestation d'un cardiologue libanais en date du 2 mai 2023 certifiant du " manque d'insuline au Liban " ainsi que des copies d'échanges de courriels au demeurant postérieurs à l'arrêté litigieux, ces pièces ne permettent pas d'établir que les soins que requiert son état de santé ne lui seraient pas effectivement accessibles dans son pays d'origine. Par ailleurs, si Mme C se prévaut d'un article de presse d'Amnesty International en date du 9 février 2023 faisant état de la pénurie de médicaments et de la difficulté d'accès aux traitements médicaux au Liban, cet article, eu égard à son caractère général, n'est pas de nature à remettre en cause l'avis du collège de médecins de l'OFII. Dans ces conditions, Mme C n'est pas fondée à soutenir que, en faisant sienne l'appréciation du collège des médecins de l'OFII et en rejetant pour ce motif sa demande de titre de séjour, le préfet de la Somme aurait méconnu les dispositions précitées de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, un tel moyen doit être écarté.

8. En quatrième lieu, lorsqu'il est saisi d'une demande de délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'une des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet n'est pas tenu, en l'absence de dispositions expresses en ce sens, d'examiner d'office si l'intéressé peut prétendre à une autorisation de séjour sur le fondement d'une autre disposition de ce code, même s'il lui est toujours loisible de le faire à titre gracieux.

9. Il ressort du formulaire de demande de titre de séjour de Mme C que celle-ci a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le seul fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, Mme C ne peut utilement se prévaloir, pour contester le rejet de sa demande de titre de séjour, de la méconnaissance des articles L. 423-23 et L. 435-1 de ce code sur le fondement duquel le préfet de la Somme n'a pas statué. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de ces articles ne peuvent, dès lors, qu'être écartés.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; () ".

11. Pour soutenir que la décision attaquée méconnaît son droit au respect de sa vie privée et familiale, Mme C, qui est présente sur le territoire français depuis le 19 mars 2022, se prévaut tout d'abord de ses efforts d'intégration par le suivi de plusieurs formations de langue française et son engagement bénévole dans une association. Toutefois, de telles circonstances ne suffisent pas à établir, compte tenu de la durée et des conditions de son séjour et en dépit de ses efforts d'insertion, son intégration ancienne, intense et stable au sein de la société française. En outre, si elle se prévaut de la présence de sa fille et de son fils sur le territoire français, il ressort des écritures en défense du préfet, non contestées par la requérante, qu'ils sont en situation irrégulière sur le territoire français et que sa fille fait également l'objet d'une mesure d'éloignement. Dans ces conditions, en refusant à Mme C un titre de séjour, le préfet de la Somme n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale, une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels cette décision a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de ce que la décision attaquée serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de destination :

12. En premier lieu, compte tenu de ce qui a été dit aux points précédents, le moyen tiré, par la voie de l'exception, de l'illégalité de la décision refusant un titre de séjour doit être écarté.

13. En deuxième lieu, l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

14. En tant qu'il est dirigé contre la décision d'obligation de quitter le territoire français, le moyen tiré de la violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant, dès lors que cette décision d'éloignement n'a pas pour objet de fixer le pays de destination, lequel est déterminé par une décision distincte. Mme C dirige également ce moyen à l'encontre de la décision fixant le pays de destination. Si la requérante fait état de risques encourus en cas de retour au Liban en raison des troubles et violences dans sa région d'origine, et se prévaut à ce titre d'articles de journaux et d'une attestation d'un psychologue, ces éléments ne suffisent pas à démontrer la réalité des risques qu'elle soutient encourir en cas de retour dans son pays d'origine, alors même qu'il ressort des pièces du dossier que sa demande d'asile a été rejetée définitivement par la cour nationale du droit d'asile le 17 mars 2023. Par suite, ce moyen doit être écarté.

15. En troisième lieu, si la requérante soutient que la décision d'obligation de quitter le territoire français est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en raison des risques encourus en cas de retour au Liban et en raison de la difficulté d'accès aux médicaments, ce moyen doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 7 et 14.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête de Mme B C doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction, et celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Sur le montant de la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle :

17. Aux termes de l'article 92 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " La part contributive versée par l'Etat à l'avocat, ou à l'avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation, choisi ou désigné pour assister plusieurs personnes dans une procédure reposant sur les mêmes faits en matière pénale ou dans un litige reposant sur les mêmes faits et comportant des prétentions ayant un objet similaire dans les autres matières est réduite par le juge de 30 % pour la deuxième affaire () ".

18. En l'espèce, l'arrêté attaqué par la requête de Mme C correspond à un litige similaire à celui enregistré sous le n° 2304451 dirigé par sa fille, contre l'arrêté qui la concerne. Pour contester ces arrêtés du préfet de la Somme, les intéressées bénéficient de l'aide juridictionnelle totale et sont assistés par Me Homehr. En conséquence, il y a lieu de faire application des dispositions ci-dessus rappelées et d'appliquer un abattement de 30% sur le montant de l'aide juridictionnelle correspondant à la requête de Mme C.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu d'admettre Mme C, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de Mme C est rejetée.

Article 3 : Il est appliqué une réduction de 30 % sur le montant de la part contributive à l'aide juridictionnelle versée à Me Homehr au titre de la requête n° 2304452.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, au préfet de la Somme et à Me Homehr.

Délibéré après l'audience du 9 avril 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Binand, président,

- Mme Parisi, conseillère,

- M. A, magistrat honoraire.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 avril 2024.

La rapporteure,

Signé

J. PARISI

Le président,

Signé

C. BINAND

Le greffier,

Signé

N. VERJOT

La République mande et ordonne au Préfet de la Somme en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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