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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2400848

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2400848

mercredi 13 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2400848
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantQUENNEHEN-TOURBIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 mars 2024, M. B D, représenté par Me Tourbier, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 mars 2024 par lequel la préfète de l'Oise l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'annuler l'arrêté du 5 mars 2024 par lequel la préfète de l'Oise l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des articles L. 761-1 du code justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle et familiale ;

- elle méconnait le principe du contradictoire garanti par les principes généraux du droit de l'Union européenne repris à l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, dès lors qu'il n'a pas été en mesure de présenter ses observations sur sa vie privée et familiale avant de se voir notifier les décisions en litige ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il a tissé en France de nombreux liens amicaux, que le centre de sa vie privée et familiale se trouve en France où il a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance, et qu'il n'a plus aucune attache dans son pays d'origine.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

- cette décision est entachée d'erreur d'appréciation, dès lors que les limites géographiques de l'assignation, sa durée, l'interdiction de sortie sans autorisation ainsi que la fréquence du pointage sont disproportionnées au regard de l'objectif poursuivi, compte tenu des contraintes de sa vie privée qui n'ont pas été prises en compte par la préfète.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 mars 2024, la préfète de l'Oise conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

M. D a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 7 mars 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Parisi, conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant des procédures prévues aux articles L. 614-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Parisi, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B D, ressortissant de la République démocratique du Congo né le 29 mars 1997, est entré sur le territoire français en 2014, selon ses déclarations. Par un arrêté du 5 mars 2024, le préfète de l'Oise l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement, et lui a interdit le retour sur le territoire français avant l'expiration d'un délai d'un an. Par un arrêté du même jour, la préfète de l'Oise l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq-jours. Par la requête susvisée, M. D demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence () / L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. D, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, la décision obligeant M. D à quitter le territoire français vise le 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et précise les éléments de sa situation personnelle et familiale que la préfète a pris en compte pour l'édicter. Par ailleurs, en visant l'article L. 612-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et en indiquant que M. D était de nationalité congolaise et n'établissait pas être exposé à des peines ou des traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine, la préfète a également suffisamment motivé sa décision fixant le pays de renvoi. En outre, la décision refusant à M. D le bénéfice d'un délai de départ volontaire vise le 3° de l'article L. 612-2 et les 1°, 5° et 8° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et précise les éléments de sa situation personnelle et familiale que la préfète a pris en compte pour l'édicter, notamment les circonstances que M. D s'est soustrait à une précédente mesure d'éloignement et qu'il ne présente pas de garanties de représentation suffisantes. Enfin, la décision interdisant M. D de retour sur le territoire français vise l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et mentionne la date d'entrée sur le territoire français qu'a déclarée l'intéressé, la nature de ses attaches en France, et la circonstance que son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Ainsi, l'arrêté contesté, qui n'avait pas à mentionner tous les éléments de fait relatifs à la situation de M. D, énonce les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de manière suffisamment circonstanciée pour mettre le requérant en mesure d'en discuter utilement les motifs. Il en va de même, compte tenu du caractère détaillé de cette motivation, du moyen tiré du défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle.

5. En deuxième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : /- le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Le droit d'être entendu, qui est une composante du respect des droits de la défense, implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays à destination duquel il pourra être renvoyé en exécution de cette obligation, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.

6. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du procès-verbal de son audition suite à son interpellation le 5 mars 2024 par les services de police, produit par la préfète de l'Oise en défense, que M. D a fait l'objet d'un examen de sa situation administrative avant que la préfète de l'Oise ne prenne les décisions attaquées, et que ses déclarations ont été ainsi prises en compte par l'autorité administrative, notamment sa date d'entrée en France et sa situation familiale. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que les décisions attaquées auraient été prises à l'issue d'une procédure irrégulière doit être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

8. M. D se prévaut de sa présence en France depuis 2014 et de son insertion professionnelle. S'il ressort des pièces du dossier qu'il a obtenu en 2017 un certificat d'aptitude professionnelle en qualité de maçon, qu'il a perçu des revenus imposables à hauteur de 6 033 euros pour l'année 2019 et qu'il a travaillé en avril et mai 2020, ces seules circonstances ne suffisent pas à établir l'intensité de ses liens personnels en France. En outre, s'il se prévaut de liens amicaux qu'il a développés sur le territoire français depuis son arrivée, il n'apporte aucun élément de nature à démontrer la réalité de ses allégations. Dans ces conditions, et alors qu'il ressort des pièces du dossier que M. D est célibataire et sans enfant, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

9. Aux termes de l'article L. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger assigné à résidence en application du présent titre se présente périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie () ". Aux termes de l'article L. 732-3 du même code : " L'assignation à résidence prévue à l'article L. 731-1 ne peut excéder une durée de quarante-cinq jours () ". Enfin, l'article R. 733-1 du même code dispose que : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1, L. 731-3, L. 731-4 ou L. 731-5 définit les modalités d'application de la mesure : / 1° Elle détermine le périmètre dans lequel il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de son identité et de sa situation administrative et au sein duquel est fixée sa résidence ; / 2° Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés ; / 3° Elle peut lui désigner une plage horaire pendant laquelle il doit demeurer dans les locaux où il réside ".

10. Si les décisions d'assignation à résidence prévues par les dispositions citées au point précédent ne sont pas assimilables à des mesures privatives de liberté, les modalités de ces mesures susceptibles d'être imparties par l'autorité administrative doivent être adaptées, nécessaires et proportionnées aux finalités qu'elles poursuivent. Elles ne sauraient, sous le contrôle du juge administratif, porter une atteinte disproportionnée à la liberté d'aller et venir, ni au droit au respect de la vie privée et familiale garanti par les dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. M. D soutient que la décision contestée, tant dans son principe que dans ses modalités, est entachée d'une erreur d'appréciation et est disproportionnée au regard de l'objectif poursuivi. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier, alors que M. D a déclaré résider à Beauvais, que la préfète de l'Oise, en assignant l'intéressé à résidence dans cette commune pour une durée de quarante-cinq jours et en lui faisant obligation de se présenter trois fois par semaine au commissariat de police de Beauvais, a entaché cette décision d'une erreur d'appréciation ou a porté une atteinte disproportionnée à la liberté d'aller et venir de l'intéressé. De même, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette décision, tant dans son principe que dans ses modalités, y compris en ce que l'intéressé est tenu de demeurer à domicile de 5h30 à 7h30 et se voit interdire de quitter le département de l'Oise sans autorisation, fait peser sur M. D des obligations excessives. Enfin, s'il soutient que la préfète n'a pas pris en compte les contraintes inhérentes à sa vie privée, il n'assortit ces allégations d'aucune précision permettant d'en apprécier la pertinence. Par suite, M. D n'est pas fondé à soutenir que les conditions d'application de l'assignation à résidence présenteraient un caractère disproportionné au but dans lequel elle est prise, ni que la décision est entachée d'erreur d'appréciation.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation des arrêtés qu'il conteste.

Sur les frais du litige :

13. L'Etat n'étant pas la partie perdante à l'instance, les conclusions que M. D présente sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La requête de M. D est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B D, à la préfète de l'Oise et à Me Tourbier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 mars 2024.

La magistrate désignée,

Signé :

J. PARISI

La greffière,

Signé :

S. GRARE

La République mande et ordonne à la préfète de l'Oise en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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