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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2400857

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2400857

lundi 30 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2400857
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantDAVID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 6 et 27 mars 2024,

M. B D, représenté par Me David, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 22 février 2024 par lequel la préfète de l'Oise lui a refusé un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé l'Arménie comme pays à destination duquel il doit être renvoyé et aurait prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans ;

3°) d'enjoindre à la préfète de l'Oise de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour assortie d'une autorisation de travail et de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat, sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, la somme de 2 000 euros hors taxe à verser à son conseil.

Il soutient que :

S'agissant des moyens communs aux décisions lui refusant un titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire français :

- la compétence de leur auteur n'est pas établie ;

- elles sont insuffisamment motivées et entachées d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

S'agissant de la décision refusant le titre de séjour :

- elle est entachée d'une erreur de droit en l'absence d'une compétence liée de la préfète qui s'est fondée exclusivement sur l'avis défavorable de la commission du titre de séjour ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

S'agissant de la décision l'obligeant à quitter le territoire français :

- elle est illégale compte tenu, par voie de conséquence, de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour;

- elle a été prise en méconnaissance des articles 41, 47 et 48 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et des droits de la défense et de son droit à être entendu ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est illégale compte tenu, par voie de conséquence, de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale compte tenu, par voie de conséquence, de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

- elle est illégale dès lors qu'elle a été prise sur le fondement de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors qu'elle aurait dû être prise sur le fondement de l'article L. 612-8 du code précité ;

- la durée de l'interdiction est entachée d'une erreur de droit.

Par une ordonnance du 20 mars 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 30 avril 2024.

La préfète de l'Oise a présenté un mémoire en défense et des pièces complémentaires le 14 mai 2024.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 mars 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu, au cours de l'audience publique, le rapport de M. Le Gars, rapporteur.

Considérant ce qui suit :

1. M. B D, ressortissant arménien né le 11 mai 1983, est entré sur le territoire français en 2010 selon ses déclarations. Le 30 décembre 2021, il a souscrit une demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 22 février 2024, dont l'intéressé demande l'annulation, la préfète de l'Oise lui a refusé un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé l'Arménie comme pays à destination duquel il doit être renvoyé.

En ce qui concerne les moyens communs dirigés contre les décisions lui refusant un titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire français :

2. En premier lieu, par un arrêté du 30 septembre 2023, la préfète de l'Oise a donné délégation à M. C A, sous-préfet, secrétaire général de la préfecture de l'Oise, à l'effet de signer notamment les décisions prévues par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le caractère exécutoire de cet arrêté, qui a été régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Oise daté du même jour, n'est pas contesté. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté du 22 février 2024 doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté du 22 février 2024 vise les dispositions des articles L. 435-1, L. 611-1, L. 611-3 et L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur lesquelles il se fonde. Pour rejeter la demande de titre de séjour de M. D, l'autorité préfectorale indique que l'intéressé est célibataire et sans enfant, qu'il ne possède aucune attache familiale en France où il ne justifie d'aucune intégration ancienne, intense et stable, et que sa situation ne caractérise pas un motif exceptionnel ou humanitaire d'admission au séjour. Par ailleurs, la préfète de l'Oise précise notamment que l'intéressé est en situation irrégulière, n'a pas déféré aux cinq précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet, que la commission du titre de séjour a rendu un avis défavorable à la délivrance d'une carte de séjour temporaire, qu'il a été débouté de sa demande d'asile et qu'il ne justifie pas de motifs sérieux et avérés de croire que sa vie ou sa liberté serait menacée en Arménie ou qu'il y serait exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, l'arrêté attaqué comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit donc être écarté.

4. En troisième et dernier lieu, contrairement à ce que soutient M. D, il ne ressort ni des termes de l'arrêté attaqué, ni des autres pièces du dossier que la préfète de l'Oise n'aurait pas procédé à un examen particulier et complet de sa situation personnelle et familiale avant de prendre l'arrêté attaqué. Dans ces conditions, le moyen tiré du défaut d'examen sérieux de sa situation doit être écarté.

En ce qui concerne la décision de refus de titre de séjour :

5. En premier lieu, ainsi qu'il a été dit au point 3, pour refuser l'admission exceptionnelle au séjour de M. D, la préfète de l'Oise ne s'est pas fondée sur la seule circonstance que la commission du titre de séjour a rendu un avis défavorable à ce qu'il lui soit délivré d'une carte de séjour temporaire. Par suite, et alors qu'il ne ressort ni des motifs de l'arrêté attaqué ni d'aucune autre pièce du dossier que la préfète de l'Oise se serait crue tenue par l'avis de la commission du titre de séjour, M. D n'est pas fondé à soutenir qu'elle se serait estimée en situation de compétence liée et aurait ainsi entaché sa décision d'une erreur de droit.

6. En second lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ".

7. Il ressort des pièces du dossier que si M. D soutient résider sur le territoire français depuis 2010, il s'y maintient irrégulièrement depuis cette date et n'a pas déféré aux cinq mesures d'éloignement dont il a fait l'objet en 2014, 2015, 2016, 2018 et 2020. L'intéressé, célibataire et sans enfant, ne justifie pas d'une activité professionnelle, ni d'attaches particulières en France. Dans ces conditions, alors même que M. D effectue des missions de bénévolat pour le compte du Secours Populaire depuis 2018, il n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué serait entaché d'une erreur manifeste en lui refusant un titre de séjour sur le fondement des dispositions citées au point précédent.

En ce qui concerne la décision l'obligeant à quitter le territoire français :

8. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à soutenir que la décision l'obligeant à quitter le territoire français serait illégale compte tenu de l'illégalité de la décision lui refusant un titre de séjour.

9. En deuxième lieu, le droit d'être entendu, qui fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union, se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Ce droit ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

10. Selon la jurisprudence de la Cour de justice de 1'Union européenne, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle est prise une décision faisant grief que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision.

11. Si M. D soutient que la préfète de l'Oise n'a pas respecté son droit à être entendu avant que la décision portant obligation de quitter le territoire français ne soit prise à son encontre, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il ait sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux, ni qu'il ait été empêché de s'exprimer avant que ne soit prise la décision attaquée. Par ailleurs, il est constant qu'il a été entendu dans le cadre de l'examen de sa demande d'asile, notamment lors d'une audition le 14 février 2011, et a ainsi eu l'opportunité de présenter, de manière utile et effective, les éléments qu'il entendait faire valoir à l'appui de cette demande. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des droits de la défense doit être écarté.

12. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".

13. Compte tenu de ce qui a été dit au point 7 et de la circonstance tirée de ce qu'il ne démontre pas être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine, où il a résidé jusqu'à l'âge de vingt-sept ans, la décision attaquée n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et n'est pas entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

14. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant l'Arménie comme pays de destination serait illégale compte tenu de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français.

15. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

16. Si M. D soutient craindre des persécutions et une arrestation à raison de ses convictions politiques et de son refus en 2008 d'obéir, en tant que militaire, à l'ordre de tirer sur des manifestants que lui aurait intimé sa hiérarchie, il n'apporte aucun élément permettant d'établir de manière circonstanciée la réalité de ces risques. En se bornant à produire une simple déclaration relatant l'évènement précité et ses craintes, le requérant n'apporte aucun élément démontrant qu'il encourrait personnellement et directement des risques de subir des traitements inhumains et dégradants en Arménie, de sorte que rien ne s'oppose à ce qu'il retourne dans son pays d'origine. Par suite, M. D n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

17. En troisième et dernier lieu, le moyen tiré de ce que la décision fixant l'Arménie comme pays de destination aurait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté comme inopérant.

En ce qui concerne la décision qui interdirait le retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans :

18. Si M. D soutient que la décision lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans est illégale, il ne ressort toutefois pas de termes de l'arrêté attaqué qu'une telle mesure ait été prescrite à son encontre. Par suite, les moyens soulevés doivent être écartés comme inopérant. Il y a donc lieu, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur leur recevabilité, de rejeter les conclusions à fin d'annulation de la décision qui lui aurait interdit le retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans.

19. Il résulte de tout de ce qui précède que les conclusions à fins d'annulation présentées par M. D à l'encontre de l'arrêté du 22 février 2024 doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fins d'injonction sous astreinte et celles relatives aux frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1 : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B D, à Me David et à la préfète de l'Oise.

Délibéré après l'audience du 22 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Thérain, président,

Mme Rondepierre, première conseillère,

M. Le Gars, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 septembre 2024.

Le rapporteur,

signé

V. Le Gars

Le président,

signé

S. Thérain

La greffière,

signé

S. Chatellain

La République mande et ordonne à la préfète de l'Oise en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies d'exécution de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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