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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2400868

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2400868

lundi 30 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2400868
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantNOUVIAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance n°2401906 du 5 mars 2024, le premier vice-président du tribunal administratif de Lille a transmis au tribunal administratif d'Amiens, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête et le mémoire complémentaire, enregistrés les 22 février et 4 mars 2024, présentés pour M. A B.

Par cette requête, ce mémoire complémentaire et des pièces complémentaires, enregistrés au greffe du tribunal administratif d'Amiens les 6 mars et 27 avril 2024 sous le n° 2400868, M. A B, représenté par Me Nouvian, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 février 2024 par lequel la préfète de l'Oise l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé la Roumanie comme pays à destination duquel il doit être renvoyé et a prononcé à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Oise de lui délivrer une carte de séjour temporaire à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat, au bénéfice de son conseil, la somme de 1 500 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en méconnaissance des dispositions des articles L. 235-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il a développé des liens sociaux intenses sur le territoire français, qu'il justifie d'une insertion professionnelle et qu'il ne représente pas une menace à l'ordre public ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit à mener une vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales familiale et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle, dès lors qu'il vit en France depuis 24 ans où résident ses proches, qu'il a des projets d'insertion professionnelle et qu'il est dépourvu d'attaches en Roumanie ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, dès lors qu'il va devenir parent d'un enfant français et qu'un retour dans son pays d'origine priverait son enfant de tout lien avec son père ;

En ce qui concerne la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle est illégale ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français pour une durée d'un an :

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

- sa durée est disproportionnée et injustifiée ;

En ce qui concerne la décision fixant la Roumanie comme pays de destination :

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 mars 2024, la préfète de l'Oise conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu, au cours de l'audience publique, le rapport de M. Le Gars, rapporteur.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant roumain né le 18 novembre 1997, déclare être entré en France le 9 février 2000. Par un arrêté du 21 février 2024, dont M. B demande l'annulation, la préfète de l'Oise l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé la Roumanie comme pays à destination duquel il doit être renvoyé et a prononcé à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée d'un an.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes : / 1° Ils exercent une activité professionnelle en France ; / 2° Ils disposent pour eux et pour leurs membres de famille de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, ainsi que d'une assurance maladie ; / 3° Ils sont inscrits dans un établissement fonctionnant conformément aux dispositions législatives et réglementaires en vigueur pour y suivre à titre principal des études ou, dans ce cadre, une formation professionnelle, et garantissent disposer d'une assurance maladie ainsi que de ressources suffisantes pour eux et pour leurs conjoints ou descendants directs à charge qui les accompagnent ou les rejoignent, afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale ; / 4° Ils sont membres de famille accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne qui satisfait aux conditions énoncées aux 1° ou 2° ; / 5° Ils sont le conjoint ou le descendant direct à charge accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne qui satisfait aux conditions énoncées au 3° ". Aux termes de l'article R. 233-1 du même code : " Les ressortissants qui remplissent les conditions mentionnées à l'article L. 233-1 doivent être munis de leur carte d'identité ou de leur passeport en cours de validité. / L'assurance maladie mentionnée à l'article L. 233-1 doit couvrir les prestations prévues aux articles L. 160-8, L. 160-9 et L. 321-1 du code de la sécurité sociale. / Lorsqu'il est exigé, le caractère suffisant des ressources est apprécié en tenant compte de la situation personnelle de l'intéressé. En aucun cas, le montant exigé ne peut excéder le montant forfaitaire du revenu de solidarité active mentionné à l'article L. 262-2 du code de l'action sociale et des familles. / La charge pour le système d'assistance sociale que peut constituer le ressortissant mentionné à l'article L. 233-1 est évaluée en prenant notamment en compte le montant des prestations sociales non contributives qui lui ont été accordées, la durée de ses difficultés et de son séjour ". Aux termes de l'article L 235-1 du même code : " Les étrangers dont la situation est régie par le présent livre qui ne peuvent justifier d'un droit au séjour en application du présent titre peuvent faire l'objet, selon le cas, d'une décision de refus de séjour, d'un refus de délivrance ou de renouvellement d'une carte de séjour ou d'un retrait de celle-ci ainsi que d'une décision d'éloignement, conformément au titre IV. () ". Aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : 1° Ils ne justifient plus d'aucun droit au séjour tel que prévu par les articles L. 232-1, L. 233-1, L. 233-2 ou

L. 233-3 ; () ".

3. La décision obligeant M. B à quitter le territoire français est fondée sur le 1° de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que l'intéressé ne bénéficie plus d'aucun droit au séjour au sens de l'article L. 233-1 de ce code. Par suite, le requérant ne saurait utilement soutenir que la décision l'obligeant à quitter le territoire français est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en tant qu'il justifierait de liens intenses sur le territoire français et ne constituerait pas une menace à l'ordre public. En tout état de cause, il ressort des pièces du dossier que M. B ne poursuit pas d'études ni n'exerce d'activité professionnelle à la date de l'arrêté attaqué. Par ailleurs, l'intéressé, qui perçoit le revenu de solidarité active accordé aux termes d'un contrat d'orientation et d'engagements réciproques conclu avec le conseil départemental de l'Oise au titre de la période du 1er décembre 2023 au 1er mars 2024, n'établit pas disposer de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale. Dans ces conditions, M. B, qui ne remplit pas les conditions de droit au séjour prévues par l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué méconnaît les dispositions précitées des articles L. 235-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

5. Si M. B, qui soutient séjourner en France depuis le 9 février 2000, justifie avoir été scolarisé en France au titre des années scolaires de 2004 à 2006 et de 2008 à 2010 jusqu'en classe de sixième, il n'établit pas sa présence sur le territoire français au titre des années 2010 à 2021. Si M. B se prévaut de sa relation avec une ressortissante française, qui serait enceinte de ses œuvres et dont le terme de la grossesse est fixé au 2 avril 2024, il n'établit ni ne soutient aucune communauté de vie entre eux. Par ailleurs, ainsi qu'il a été dit au point 3, M. B, qui ne satisfait pas aux conditions de séjour prévues par l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, vit dans un foyer à Beauvais, n'exerce pas d'activité professionnelle en France et ne dispose d'aucune autre ressource que le revenu de solidarité active jusqu'au 1er mars 2024. Enfin, il n'établit pas être dépourvu d'attaches en Roumanie où vit son frère. Dans ces conditions, la préfète de l'Oise, et alors même que la compagne de M. B serait enceinte depuis le 4 juillet 2023, n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressé en prenant l'arrêté attaqué et n'a ainsi pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

6. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

7. M. B ne saurait utilement soutenir que l'arrêté attaqué méconnaît l'intérêt supérieur d'un enfant qui n'est pas encore né à la date de la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

8. Aux termes des dispositions de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les étrangers dont la situation est régie par le présent livre disposent, pour satisfaire à l'obligation qui leur a été faite de quitter le territoire français, d'un délai de départ volontaire d'un mois à compter de la notification de la décision. L'autorité administrative ne peut réduire le délai prévu au premier alinéa qu'en cas d'urgence ().

9. M. B soutient que la décision lui refusant un délai de départ volontaire est illégale sans assortir son moyen des précisions nécessaires pour en apprécier le bien-fondé. Par suite, le moyen doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision interdisant de circulation sur le territoire français pour une durée d'un an :

10. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision interdisant à M. B de circuler sur le territoire français pour une durée d'un an serait elle-même illégale à raison de l'illégalité entachant la décision portant obligation de quitter le territoire français, doit être écarté.

11. En second lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 251-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut, par décision motivée, assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français édictée sur le fondement des 2° ou 3° de l'article L. 251-1 d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée maximale de trois ans. ". Aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : () / 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; / 3° Leur séjour est constitutif d'un abus de droit. Constitue un abus de droit le fait de renouveler des séjours de moins de trois mois dans le but de se maintenir sur le territoire alors que les conditions requises pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois ne sont pas remplies, ainsi que le séjour en France dans le but essentiel de bénéficier du système d'assistance sociale. ".

12. La décision obligeant M. B à quitter le territoire français est fondée sur le 1° de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La mesure d'éloignement n'ayant pas été prise sur le fondement des 2° ou 3° de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la préfète de l'Oise a fait une inexacte application de l'article L. 251-4 de ce code en interdisant à M. B de circuler sur le territoire français pour une durée d'un an. Par suite, la décision lui interdisant de circuler sur le territoire français pour une durée d'un an doit être annulée.

En ce qui concerne la légalité de la décision fixant le pays de renvoi :

13. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination serait elle-même illégale à raison de l'illégalité entachant la décision portant obligation de quitter le territoire français, doit être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est seulement fondé à demander l'annulation de la décision lui interdisant de circuler sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

15. Le présent jugement, qui annule seulement la décision interdisant de circuler sur le territoire français pour une durée d'un an, n'implique aucune mesure d'injonction ni d'astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

16. Les dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que la somme demandée par M. B, au bénéfice de son conseil, au titre des frais exposés non compris dans les dépens, soit mise à la charge de l'Etat qui n'est pas principalement, dans la présente instance, la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1 : La décision du 21 février 2024 par laquelle la préfète de l'Oise a interdit à M. B de circuler sur le territoire français pour une durée d'un an est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète de l'Oise.

Délibéré après l'audience du 22 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Thérain, président,

Mme Rondepierre première conseillère,

M. Le Gars, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 septembre 2024.

Le rapporteur,

signé

V. Le Gars

Le président,

signé

S. Thérain

La greffière,

signé

S. Chatellain

La République mande et ordonne à la préfète de l'Oise en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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