vendredi 12 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Amiens |
| Section | Tribunal Administratif d'Amiens |
| N° Dossier | TA80-2400958 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 13 mars 2024, Mme A C, représentée par Me Mopo Kobanda, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 4 mars 2024 par lequel le préfet du Nord a décidé son transfert aux autorités portugaises comme étant responsables de l'examen de sa demande d'asile ;
3°) d'enjoindre au préfet du Nord d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale, et à défaut, de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
- l'arrêté attaqué méconnait les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013, dès lors qu'elle n'a pas bénéficié des documents d'informations prévues par ces dispositions dans une langue qu'elle comprend ;
- l'entretien individuel n'a pas été réalisé selon les garanties prévues par l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 ;
- le préfet ne démontre pas que les autorités italiennes ont été destinataires d'une demande de prise en charge réalisée selon la procédure prévue par l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013, ni qu'elles auraient accepté une telle demande, alors que le document transmis aux autorités portugaises concerne une ressortissante angolaise ;
- le préfet ne pouvait se fonder sur l'article 12 du règlement (UE) n° 604/2013, lequel ne peux fonder à lui seul la procédure de transfert ;
- il méconnait les dispositions du paragraphe 1 de l'article 13 du règlement (UE) n° 604/2013, dès lors que le premier Etat membre par lequel la requérante est entrée dans l'Union européenne est la France et qu'elle ne s'est jamais rendue au Portugal ;
- il méconnait l'article 20 du règlement (UE) n° 604/2013, dès lors qu'elle ne s'est jamais rendue au Portugal de telle sorte que les autorités portugaises ne peuvent désignées comme étant responsables de l'examen de sa demande d'asile ;
- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013, dès lors qu'elle est intégrée à la société française, qu'elle réalise des activités bénévoles et bénéficie d'une prise en charge sur le territoire français tandis qu'elle craint de faire l'objet d'une procédure de refoulement vers son pays d'origine en cas de transfert aux autorités portugaises alors qu'elle y a subi des traitements inhumains et dégradants.
Le préfet du Nord n'a pas produit d'observations mais des pièces le 14 mars 2024.
Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 mars 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience publique.
Ont été entendus au cours de l'audience publique, en présence de Mme B, interprète :
- le rapport de M. Thérain, vice-président ;
- et les observations de Me Mopo Kobanda, assistant Mme C, qui conclut aux mêmes fins que ses écritures.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. En premier lieu, aux termes de l'article 4 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, et notamment : a) des objectifs du présent règlement et des conséquences de la présentation d'une autre demande dans un État membre différent ainsi que des conséquences du passage d'un État membre à un autre pendant les phases au cours desquelles l'État membre responsable en vertu du présent règlement est déterminé et la demande de protection internationale est examinée ; b) des critères de détermination de l'État membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée, y compris du fait qu'une demande de protection internationale introduite dans un État membre peut mener à la désignation de cet État membre comme responsable en vertu du présent règlement même si cette responsabilité n'est pas fondée sur ces critères ; c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ; d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; e) du fait que les autorités compétentes des États membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d'exécuter leurs obligations découlant du présent règlement ; f) de l'existence du droit d'accès aux données le concernant et du droit de demander que ces données soient rectifiées si elles sont inexactes ou supprimées si elles ont fait l'objet d'un traitement illicite, ainsi que des procédures à suivre pour exercer ces droits (). 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3 () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et, en tout cas, avant la décision par laquelle l'autorité administrative décide de refuser l'admission provisoire au séjour de l'intéressé au motif que la France n'est pas responsable de sa demande d'asile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature desdites informations, la remise par l'autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.
2. Il ressort des pièces du dossier que Mme C s'est vu délivrer, le 20 novembre 2023, deux brochures d'informations en langue française, qui est la langue officielle de la République démocratique du Congo dont elle détient la nationalité, dont l'une dite " A " intitulée " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' ", l'autre dite " B " intitulée " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ". Ces deux brochures remises à la requérante, portant sa signature, comportent l'ensemble des informations rendues obligatoires par les dispositions précitées. Ainsi, Mme C a reçu les informations requises lui permettant de faire valoir ses observations avant que ne soit pris l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2023 doit être écarté.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement n° 604/2013 susvisé : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. 2. L'entretien individuel peut ne pas avoir lieu lorsque : a) le demandeur a pris la fuite ; ou b) après avoir reçu les informations visées à l'article 4, le demandeur a déjà fourni par d'autres moyens les informations pertinentes pour déterminer l'État membre responsable. L'État membre qui se dispense de mener cet entretien donne au demandeur la possibilité de fournir toutes les autres informations pertinentes pour déterminer correctement l'État membre responsable avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".
4. Il ressort des pièces du dossier qu'un entretien individuel a été mené au sein de la préfecture de l'Oise le 20 novembre 2023, au cours duquel Mme C a pu présenter ses observations. Le résumé de cet entretien est produit au dossier par la préfecture et aucun élément du dossier ne laisse supposer que cet entretien n'aurait pas respecté les exigences des dispositions précitées. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 doit être écarté.
5. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme C a déposé sa demande d'asile le 20 novembre 2023 et que le préfet a saisi les autorités portugaises le 18 décembre 2023 d'une demande de prise en charge de l'intéressée, lesquelles ont expressément accepté de la prendre en charge le 14 février 2024. Par ailleurs, si l'intéressée soutient que cette décision d'acceptation n'est pas établie à son nom, il ressort des propres écritures de la requérante et des observations que l'intéressée a formulé lors de son entretien individuel que cette identité correspond à celle sous laquelle elle a obtenu un visa des autorités portugaises. Dans ces conditions, le moyen tiré du défaut de présentation d'une telle demande dans le délai prévu par l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, qui est au minimum de deux mois, ainsi que de l'acceptation de celle-ci, manque en fait.
6. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article 7 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Les critères de détermination de l'État membre responsable s'appliquent dans l'ordre dans lequel ils sont présentés dans le présent chapitre. () ". D'autre part, aux termes de l'article 12 du même règlement : " 1. Si le demandeur est titulaire d'un titre de séjour en cours de validité, l'État membre qui l'a délivré est responsable de l'examen de la demande de protection internationale. () 4. Si le demandeur est seulement titulaire d'un ou de plusieurs titres de séjour périmés depuis moins de deux ans ou d'un ou de plusieurs visas périmés depuis moins de six mois lui ayant effectivement permis d'entrer sur le territoire d'un État membre, les paragraphes 1, 2 et 3 sont applicables aussi longtemps que le demandeur n'a pas quitté le territoire des États membres. () 5. La circonstance que le titre de séjour ou le visa a été délivré sur la base d'une identité fictive ou usurpée ou sur présentation de documents falsifiés, contrefaits ou invalides ne fait pas obstacle à l'attribution de la responsabilité à l'État membre qui l'a délivré. Toutefois, l'État membre qui a délivré le titre de séjour ou le visa n'est pas responsable s'il peut établir qu'une fraude est intervenue après la délivrance du document ou du visa. ".
7. Il ressort des pièces du dossier que Mme C est entrée sur le territoire français sous couvert d'un visa délivré le 25 juillet 2023 par les autorités portugaises périmé depuis moins de six mois. La circonstance que l'intéressée se soit fait délivrer ce visa sous une fausse identité ou qu'elle n'ait pas séjourné préalablement au Portugal est sans influence sur la légalité de la décision attaquée dès lors qu'il ressort des pièces du dossier que les autorités françaises et portugaises n'ont pas commis d'erreur sur l'identité de la personne détentrice du visa avec celle faisant l'objet de la procédure de transfert et qu'ainsi, les dispositions de l'article 12.4 étaient applicables. Pour les mêmes raisons, la circonstance que l'intéressée serait entrée en premier lieu sur le territoire français sans s'être rendue au Portugal est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée, dès lors qu'une telle circonstance relève du critère défini à l'article 13 du règlement (UE) n° 604/2013, qui doit être examiné après celui mis en application en l'espèce par l'autorité administrative. Dans ces conditions, les moyens tirés de la méconnaissance des articles 12 et 13 du règlement (UE) n° 604/2013 doit être écarté.
8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 20 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Le processus de détermination de l'État membre responsable commence dès qu'une demande de protection internationale est introduite pour la première fois auprès d'un État membre. / 2. Une demande de protection internationale est réputée introduite à partir du moment où un formulaire présenté par le demandeur ou un procès-verbal dressé par les autorités est parvenu aux autorités compétentes de l'État membre concerné. Dans le cas d'une demande non écrite, le délai entre la déclaration d'intention et l'établissement d'un procès-verbal doit être aussi court que possible. () ".
9. Pour les mêmes raisons que celles qui ont été exposées ci-dessus au point 7, la circonstance que l'intéressée n'aurait pas introduit de demande d'asile devant les autorités portugaises n'a pas d'incidence sur la légalité de la décision attaquée et le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 20 précité du règlement (UE) n° 604/2013 doit être écarté.
10. En dernier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ".
11. Si Mme C soutient qu'elle est intégrée à la société française et qu'elle réalise des activités bénévoles, ces seules circonstances ne suffisent pas à établir que le préfet aurait dû faire application du pouvoir discrétionnaire qu'il tient de l'article 17 précité. Si l'intéressée soutient également craint de faire l'objet d'une procédure de refoulement vers son pays d'origine en cas de transfert aux autorités portugaises alors qu'elle y a subi des traitements inhumains et dégradants, cette circonstance n'est pas démontrée. Dans ces conditions, et alors même que les conditions matérielles d'accueil offertes par les autorités françaises seraient plus favorables, l'intéressée n'est pas fondée à soutenir que le préfet du Nord aurait entaché l'arrêté attaqué d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013.
12. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté attaqué. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent également être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C et au préfet du Nord.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2024.
Le vice-président désigné,
Signé
S. Thérain La greffière,
Signé
V. Martinval
La République mande et ordonne au préfet du Nord, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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