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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2400976

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2400976

lundi 23 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2400976
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème Chambre
Avocat requérantHOMEHR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 mars 2024, Mme C B, représentée par Me Homehr, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 11 février 2024 par lequel le préfet de la Somme l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure d'éloignement ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Somme de lui délivrer un titre de séjour et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande dans un délai d'un mois ;

4°) de mettre à la charge du préfet de la Somme, au bénéfice de son conseil, la somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'une erreur de qualification juridique des faits, dès lors qu'elle ne constitue pas une menace grave, réelle et actuelle à l'ordre public ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 234-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'elle justifie d'une résidence légale et ininterrompue en France durant les cinq dernières années ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 233-1 de ce code, dès lors qu'elle exerce une activité professionnelle en France ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations du point 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 mai 2024, le préfet de la Somme conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le traité sur l'Union européenne et le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêt n° C-456/02 du 7 septembre 2004 de la Cour de justice de l'Union européenne ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Binand, président ;

- et les observations de Me Homehr, représentant Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C B, ressortissante portugaise née le 4 mai 1994, qui est entrée en France en 2015 selon ses déclarations, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 11 février 2024 par lequel le préfet de la Somme l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure d'éloignement.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de faire application des dispositions de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 et d'admettre Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article 3 du traité sur l'Union européenne : " () / 2. L'Union offre à ses citoyens un espace de liberté, de sécurité et de justice sans frontières intérieures, au sein duquel est assurée la libre circulation des personnes (). ". Aux termes de l'article 45 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne : " 1. La libre circulation des travailleurs est assurée à l'intérieur de l'Union. () / 3. Elle comporte le droit () / c) de séjourner dans un des Etats membres afin d'y exercer un emploi conformément aux dispositions législatives, réglementaires et administratives régissant l'emploi des travailleurs nationaux ". Le 1 de l'article 7 de la directive 2004/38/CE du 29 avril 2004 relative au droit des citoyens de l'Union et des membres de leur famille de circuler et de séjourner librement sur le territoire de l'Union européenne dispose que " Tout citoyen de l'Union a le droit de séjourner sur le territoire d'un autre Etat membre pour une durée de plus de trois mois : / a) s'il est un travailleur salarié ou non salarié dans l'Etat membre d'accueil () ". Ces dispositions sont transposées en droit français par les dispositions de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, selon lesquelles : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes : 1° Ils exercent une activité professionnelle en France () ". Enfin, aux termes de l'article L. 251-1 du même code : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : 1° Ils ne justifient plus d'aucun droit au séjour tel que prévu par les articles L. 232-1, L. 233-1, L. 233-2 ou L. 233-3 () ".

4. Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que la notion de travailleur, au sens des dispositions précitées du droit de l'Union européenne, doit être interprétée comme s'étendant à toute personne qui exerce des activités réelles et effectives, à l'exclusion d'activités tellement réduites qu'elles se présentent comme purement marginales et accessoires. La relation de travail est caractérisée par la circonstance qu'une personne accomplit pendant un certain temps, en faveur d'une autre et sous la direction de celle-ci, des prestations en contrepartie desquelles elle touche une rémunération. Ni la nature juridique particulière de la relation d'emploi au regard du droit national, ni la productivité plus ou moins élevée de l'intéressé, ni l'origine des ressources pour la rémunération, ni encore le niveau limité de cette dernière ne peuvent avoir de conséquences quelconques sur la qualité de travailleur.

5. Pour obliger Mme B à quitter le territoire français, le préfet de la Somme a fait application des dispositions du 1° de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au motif qu'elle ne disposait d'aucun droit au séjour. Il ressort toutefois des pièces du dossier que la requérante est titulaire d'un contrat à durée indéterminée conclu pour une durée mensuelle de travail de 50 heures avec une entreprise de services d'aide à domicile le 30 juin 2022, pour l'exécution duquel elle produit des bulletins de paie depuis le mois d'août 2023 et d'un salaire net mensuel de 485,70 euros en janvier 2024. Dans ces conditions, Mme B qui exerce une activité professionnelle réelle et effective ne pouvant être regardée comme marginale et accessoire, en dépit du montant limité des revenus qu'elle lui procure, bénéficie à ce titre d'un droit au séjour en vertu des dispositions du 1° de l'article L. 233- 1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, elle est fondée à soutenir que le préfet de la Somme, en l'obligeant à quitter le territoire français, a fait une inexacte application des dispositions du 1° de l'article L. 251-1 du même code. Il ne résulte pas de l'instruction, et il n'est pas allégué par le préfet de la Somme d'ailleurs, que la mesure d'éloignement litigieuse serait susceptible d'être fondée légalement en l'espèce sur les dispositions du 2° et du 3° de cet article qui permettent respectivement d'éloigner le ressortissant communautaire dont le comportement personnel constitue une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ou dont le séjour est constitutif d'un abus de droit.

6. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision du 11 février 2024 par laquelle le préfet de la Somme lui a fait obligation de quitter le territoire français. Il y a lieu d'annuler, par voie de conséquence, la décision par laquelle le préfet a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction doivent dès lors être rejetées.

Sur les frais non compris dans les dépens de l'instance :

8. Il y a lieu, de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, le versement d'une somme de 1 000 euros à Me Homehr, avocat de la requérante, sous réserve pour ce dernier de renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 11 février 2024 du préfet de la Somme est annulé.

Article 3 : L'Etat versera à Me Homehr une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B, au préfet de la Somme et à Me Homehr.

Délibéré après l'audience du 25 juin 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Binand, président,

- Mme Parisi, conseillère,

- M. A, magistrat honoraire.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 septembre 2024.

Le président-rapporteur,

Signé

C. BINAND

L'assesseure la plus ancienne,

Signé

J. PARISI

Le greffier,

Signé

N. VERJOT

La République mande et ordonne au Préfet de la Somme en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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