vendredi 5 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Amiens |
| Section | Tribunal Administratif d'Amiens |
| N° Dossier | TA80-2401126 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | JU3 |
| Avocat requérant | MONFRONT SONIA |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 22 mars 2024, M. B A C, représenté par Me Monfront, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 5 mars 2024 par lequel le préfet de l'Aisne l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé la Tunisie comme pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an et l'a signalé aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen pour la durée de l'interdiction de retour ;
2°) d'enjoindre au préfet de l'Aisne de lui délivrer une carte de séjour temporaire dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 30 euros par jour de retard ;
3°) à défaut, d'enjoindre au préfet de l'Aisne de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour durant cet examen, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 30 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme, dont le montant sera fixé par le tribunal, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la légalité de la décision qui lui aurait refusé un délai de départ volontaire :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense enregistré le 5 avril 2024, le préfet de l'Aisne conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
M. A C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 15 mai 2024.
La présidente du tribunal administratif d'Amiens a désigné M. Le Gars pour statuer sur les demandes telles que celle faisant l'objet du présent litige.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
A été entendu au cours de l'audience publique, le rapport de M. Le Gars, magistrat désigné.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. M. B A C, ressortissant tunisien, né le 22 juillet 1995, déclare être entré sans visa sur le territoire français en 2020. Par un arrêté du 5 mars 2024, dont M. A C demande l'annulation, le préfet de l'Aisne l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé la Tunisie comme pays à destination duquel il doit être renvoyé, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an et l'a signalé aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen pour la durée de l'interdiction de retour.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
2. En premier lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français vise les dispositions légales et réglementaires sur lesquelles elle se fonde, notamment les dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et relève les éléments de la situation personnelle de M. A C que le préfet a pris en considération pour la prendre. Il s'ensuit que le moyen tiré de ce que la décision portant obligation de quitter le territoire français serait insuffisamment motivée doit être écarté.
3. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
4. M. A C soutient être présent depuis l'année 2020 sur le territoire français au sein duquel il se maintient irrégulièrement. Il se prévaut notamment de sa relation de couple avec une ressortissante française, enceinte de ses œuvres, de leur communauté de vie et de leur projet de mariage civil. S'il produit, à l'appui de ses allégations, une attestation d'hébergement rédigée par sa compagne, un justificatif d'abonnement auprès d'un fournisseur d'électricité, une facture de robe de mariée, un rapport d'échographie et un acte de reconnaissance avant naissance délivré à une date postérieure à celle de l'arrêté attaqué, il n'établit toutefois pas l'intensité, la stabilité et l'ancienneté de leur relation. Par ailleurs, M. A C, en situation irrégulière sur le territoire français, n'y est pas inséré professionnellement. Il n'établit pas être dépourvu d'attaches en Tunisie où il a vécu la majeure partie de sa vie jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans. Dans ces conditions, alors même qu'il ne représente pas une menace à l'ordre public, M. A C n'est pas fondé à soutenir que la décision l'obligeant à quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni qu'elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
En ce qui concerne les moyens soulevés contre la décision qui lui aurait refusé un délai de départ volontaire :
5. M. A C soutient que la décision lui refusant un délai de départ volontaire est insuffisamment motivée, méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle. Toutefois, il ne ressort pas des termes de l'arrêté attaqué, qui accorde un délai de départ volontaire de trente jours, que le préfet lui a opposé un refus de délai de départ volontaire. Par suite, les moyens soulevés doivent être écartés comme inopérants.
En ce qui concerne la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an :
6. Il ressort des pièces du dossier que le requérant réside avec une ressortissante française, enceinte de ses œuvres. Ainsi, dans les circonstances particulières de l'espèce, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens au soutien des conclusions dirigées contre la décision attaquée, M. A C est fondé à soutenir que la décision contestée, qui a pour effet de lui interdire pendant un an de revenir sur le territoire français pour rendre visite à sa compagne, enceinte depuis le 14 décembre 2023, porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
7. Il résulte de tout ce qui précède que M. A C est seulement fondé à demander l'annulation de l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Le surplus des conclusions à fin d'annulation doit être rejeté.
Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :
8. Le présent jugement, qui annule seulement l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, implique uniquement qu'il soit enjoint au préfet de l'Aisne de procéder à l'effacement du signalement dont fait l'objet M. A C au sein du système d'information Schengen pour la durée de l'interdiction de retour. Il y a lieu d'impartir au préfet de l'Aisne un délai de sept jours pour exécuter cette mesure d'injonction. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais d'instance :
9. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par M. A C sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du 5 mars 2024 par laquelle le préfet de l'Aisne a interdit à
M. A C le retour sur le territoire français pour une durée d'un an est annulée.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Aisne de procéder dans un délai de sept jours à l'effacement du signalement aux fins de non admission pour la durée de l'interdiction de retour dont fait l'objet M. A C au sein du système d'information Schengen.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A C est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A C et au préfet de l'Aisne.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juillet 2024.
Le magistrat désigné,
signé
V. LE GARS
La greffière,
signé
S. CHATELLAIN
La République mande et ordonne au préfet de l'Aisne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
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