vendredi 13 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Amiens |
| Section | Tribunal Administratif d'Amiens |
| N° Dossier | TA80-2401213 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 4ème Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 25 mars 2024, M. C B demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 22 février 2024 par lequel la préfète de l'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office de la mesure d'éloignement ;
2°) d'enjoindre, à titre principal, à la préfète de l'Oise de lui délivrer une carte de séjour temporaire, et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans le délai de 15 jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard.
Il soutient que :
- la décision portant refus de titre de séjour porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale, méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- la préfète de l'Oise s'est estimée, à tort, tenue de suivre l'avis défavorable de la commission du titre de séjour du 30 novembre 2023 ;
- cette décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la préfète aurait dû lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " au titre de son pouvoir discrétionnaire de régularisation ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnait les stipulations des articles 3 et 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- cette décision méconnait les stipulations du point 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;
- la décision fixant le délai de départ volontaire est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;
- la décision fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par une ordonnance du 29 mars 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 25 juin 2024 à 12h00.
Un mémoire a été enregistré le 8 juillet 2024 pour la préfète de l'Oise, postérieurement à la clôture de l'instruction, et n'a pas été communiqué.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Parisi, conseillère ;
- et les observations de M. B.
Considérant ce qui suit :
1. M. C B, ressortissant turc né le 20 mars 1981, est entré sur le territoire français en 2004, selon ses déclarations. Le 8 mars 2022, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile. Par un arrêté du 22 février 2024, dont M. B demande l'annulation, la préfète de l'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure d'éloignement.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision refusant de lui délivrer un titre de séjour :
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ". Et aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; () ".
3. Pour rejeter la demande de titre de séjour de M. B sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la préfète de l'Oise a rappelé que la commission du titre de séjour a rendu le 30 octobre 2023 un avis défavorable à la délivrance d'un titre de séjour à l'intéressé et a indiqué que son épouse est en situation irrégulière, qu'il ne justifie d'aucune intégration ancienne, intense et stable dans la société française et enfin qu'il ne justifie pas de liens personnels et familiaux en France tels que le refus de séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus.
4. M. B se prévaut de sa présence en France depuis 2004, et de celles de son épouse et de ses deux enfants, nés en France et qui y sont scolarisés. Toutefois, les pièces qu'il produit à l'appui de sa requête ne permettent pas d'établir qu'il réside de façon ininterrompue sur le territoire français depuis 2004 comme il le soutient. Il ressort en outre des pièces du dossier, que son épouse est, en dépit de sa volonté de débuter prochainement des démarches en vue de sa régularisation, en situation irrégulière sur le territoire français. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier, et notamment de l'attestation de suivi du centre médico-psycho-pédagogique (CMPP) de Creil en date du 16 janvier 2024 que son fils, né le 24 septembre 2017, est suivi par ce centre dans lequel il bénéficie d'une séance individuelle de psychothérapie tous les quinze jours, qu'il est en attente d'une prise en charge individuelle hebdomadaire en orthophonie et d'un accueil en groupe thérapeutique au sein de ce centre, et qu'il nécessite des soins pluridisciplinaires. Toutefois, M. B ne démontre pas, par les pièces qu'il produit, qu'une prise en charge médicale et scolaire adaptée de son fils serait impossible à mettre en place de manière satisfaisante dans son pays d'origine. Enfin, si M. B se prévaut d'un contrat de travail à durée indéterminée en qualité de chef d'équipe à compter du 4 octobre 2023 au sein de la SAS Conrex, d'un bulletin de salaire pour le mois d'octobre 2023, et d'une attestation de cette société certifiant que l'intéressé fait partie de ses effectifs depuis le 8 mars 2022, ces seules circonstances ne suffisent pas à établir, en dépit de ses efforts d'insertion professionnelle, son intégration ancienne, intense et stable au sein de la société française. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à soutenir que le refus de titre de séjour qui lui a été opposé porterait une atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale et serait intervenu en méconnaissance des dispositions et stipulations citées au point 2. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de ce que la décision attaquée serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle doit être écarté.
5. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier et notamment des termes de l'arrêté attaqué que la préfète de l'Oise s'est crue liée par l'avis défavorable de la commission du titre de séjour. Un tel moyen doit donc être écarté.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".
7. Pour rejeter la demande de titre de séjour de M. B sur le fondement de cet article, la préfète de l'Oise a indiqué que sa situation ne caractérise pas un motif exceptionnel ou humanitaire d'admission au séjour.
8. Pour justifier de circonstances exceptionnelles, M. B se prévaut de sa situation familiale, de son mariage avec son épouse le 8 janvier 2022 et de la présence sur le territoire français de ses deux enfants, qui y sont scolarisés, et des soins dont l'un de ses enfants fait l'objet au sein du CMPP de Creil. Toutefois, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 4 du présent jugement, les éléments que le requérant fait valoir ne sauraient à eux seuls caractériser des motifs exceptionnels ou des considérations humanitaires justifiant son admission exceptionnelle au séjour. Dès lors, M. B n'est pas fondé à soutenir que la préfète de l'Oise a méconnu les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers, ni entaché à cet égard sa décision d'erreur manifeste d'appréciation.
9. En dernier lieu, il ne résulte d'aucun texte, ni d'aucun principe que la préfète ait l'obligation de procéder à l'examen des demandes d'admission au séjour au titre du pouvoir discrétionnaire de régularisation dont elle dispose. Par suite, le moyen tiré de ce que la préfète de l'Oise aurait dû procéder à l'examen de la demande d'admission au séjour au titre de son pouvoir discrétionnaire de régularisation doit être écarté.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
10. En premier lieu, dans les circonstances de l'espèce exposées au point 4 du présent jugement, et en dépit des efforts d'intégration de M. B, ce dernier n'est pas fondé à soutenir que la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni qu'elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle. Par suite, ces moyens doivent être écartés.
11. En deuxième lieu, l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
12. La décision portant obligation de quitter le territoire français n'ayant n'a pas pour objet ni pour effet de fixer le pays de destination, lequel est déterminé par une décision distincte, le moyen tiré de la violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en tant qu'il est dirigé contre la décision d'obligation de quitter le territoire français, est inopérant et doit être écarté comme tel.
13. En dernier lieu, aux termes du point 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, de autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
14. M. B soutient que la décision litigieuse aura des répercussions d'une extrême gravité sur ses enfants, et en particulier son fils suivi par le CMPP. Toutefois, ainsi qu'il l'a été dit au point 4 du présent jugement, le requérant ne démontre pas, par les pièces qu'il produit, que son fils ne pourrait bénéficier d'une prise en charge médicale et scolaire adaptée en Turquie. Dans ces conditions, la décision litigieuse, qui n'a en tout état de cause ni pour objet ni pour effet d'éclater la cellule familiale, son épouse étant également en situation irrégulière sur le territoire français, n'a pas méconnu les stipulations du point 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Par suite, un tel moyen doit être écarté.
En ce qui concerne la décision fixant le délai de départ volontaire :
15. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. / L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. / Elle peut prolonger le délai accordé pour une durée appropriée s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. L'étranger est informé par écrit de cette prolongation. ".
16. M. B soutient que le délai de départ volontaire de trente jours est insuffisant au regard notamment de ses efforts d'insertion professionnelle et personnelle sur le territoire français. Toutefois, il n'établit ni même n'allègue avoir sollicité un délai plus long et ne précise pas, de surcroît, la durée dont il aurait souhaité disposer. En tout état de cause, il résulte de ce qui a été dit au point 4 du présent jugement qu'il ne justifie pas d'une intégration ancienne, intense et stable au sein de la société française. En outre, les circonstances alléguées, tirées de la possession d'un bail de location, de la présence de son épouse sur le territoire français et de la scolarisation de ses enfants ne suffisent pas à établir à elles seules le caractère disproportionné et insuffisant du délai de trente jours, alors qu'il ressort des pièces du dossier que son épouse est également en situation irrégulière sur le territoire français. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à soutenir que la préfète de l'Oise a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en ne lui accordant pas de délai supérieur à trente jours pour quitter le territoire français. Ce moyen doit donc être écarté.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
17. Si M. B fait état de risques encourus en cas de retour en Turquie, en raison de son origine kurde, ces éléments ne suffisent pas à démontrer, en l'absence de toute pièce ou élément à l'appui de ses allégations, la réalité des risques qu'il soutient encourir en cas de retour dans son pays d'origine, alors d'ailleurs qu'il ressort des pièces du dossier que sa demande d'asile a été rejetée en 2005. Par suite, ce moyen doit être écarté.
18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête de M. B doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et à la préfète de l'Oise.
Délibéré après l'audience du 9 juillet 2024, à laquelle siégeaient :
- M. Binand, président,
- Mme Parisi et Mme A, conseillères.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 septembre 2024.
La rapporteure,
Signé
J. PARISI
Le président,
Signé
C. BINAND
Le greffier,
Signé
N. VERJOT
La République mande et ordonne à la préfète de l'Oise en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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