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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2401433

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2401433

mardi 16 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2401433
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantAKHZAM KHADIJA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 12 et 15 avril 2024, M. B A, représenté par Me Akhzam, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 avril 2024 par lequel la préfète de l'Oise l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an°;

2°) d'annuler l'arrêté du 11 avril 2024 par lequel la préfète de l'Oise l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours';

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les arrêtés en litige sont entachés d'incompétence';

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'une méconnaissance de son droit à être entendu préalablement ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant';

- la décision lui refusant un délai de départ est illégale par suite de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an est insuffisamment motivée ;

- la décision portant assignation à résidence est illégale par suite de l'illégalité de la décision lui refusant tout délai de départ volontaire.

Par un mémoire en défense enregistré le 16 avril 2024, la préfète de l'Oise conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales';

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990';

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile';

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Menet, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant des procédures prévues aux articles L. 614-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique du 16 avril 2024 à 14 heures :

- le rapport de M. Menet, magistrat désigné,

- et les observations de Me Homehr substituant Me Akhzam, pour M. A, qui conclut aux mêmes fins que sa requête et par les mêmes moyens et soutient en outre que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant tunisien, né le 2 juin 1994, demande l'annulation d'un arrêté du 11 avril 2024, par lequel la préfète de l'Oise lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an. Par un arrêté du même jour, dont il demande également l'annulation, la préfète de l'Oise l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux arrêtés attaqués :

2. Eu égard au caractère réglementaire des actes de délégation de signature, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de tels actes alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. En l'espèce, M. Frédéric Bovet, secrétaire général de la préfecture de l'Oise, signataire des arrêtés contestés, disposait d'une délégation, en vertu de l'arrêté du 30 octobre 2023, régulièrement publié le même jour au recueil spécial des actes administratifs de la préfecture de l'Oise, à l'effet de signer " tout acte, arrêté () décision () relevant des attributions de l'État () ". L'arrêté précise que cette " délégation comprend la signature de toutes les décisions et tous les actes de procédure prévus par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ". Le moyen tiré de l'incompétence du signataire des actes doit, dès lors, être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Le paragraphe 2 de ce même article prévoit que : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Si l'article 41 de la charte s'adresse non pas aux États membres, mais uniquement aux institutions, aux organes et aux organismes de l'Union européenne, le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense.

4. Le droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union européenne, se définit comme celui de toute personne à faire connaître, de manière utile et effective, ses observations écrites ou orales au cours d'une procédure administrative, avant l'adoption de toute décision susceptible de lui faire grief. Toutefois, ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. A a, préalablement à la décision contestée, été entendu durant sa retenue pour vérification du droit au séjour et qu'il a pu exposer sa situation et présenter les éléments nécessaires à sa défense. Ce moyen doit ainsi être écarté.

6. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : "'1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance'; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui'". Aux termes du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : "'Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale'".

7. Il ressort des pièces du dossier que M. A déclare être entré en France le 14 janvier 2019 et vivre en concubinage sans en justifier. L'intéressé n'a pas d'enfant et s'il a deux frères résidant en France, il n'est pas dépourvu d'attaches dans son pays d'origine dans lequel il a passé l'essentiel de sa vie et où demeurent ses parents. M. A produit un contrat de travail du 2 décembre 2022 en qualité de mécanicien.

8. Eu égard à la situation de M. A, la préfète de l'Oise, en l'obligeant à quitter le territoire français, ne peut être regardée comme ayant porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au regard des buts poursuivis par cette décision. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. De la même manière, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision en litige méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

9. En premier lieu, les moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français ayant été écartés, l'exception d'illégalité de cette décision, invoquée par le requérant à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision lui refusant un délai de départ volontaire, ne peut qu'être écartée par voie de conséquence.

10. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : "'Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français'". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : "'Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstances particulières, dans les cas suivants : () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes'".

11. Il ressort des pièces du dossier que pour refuser tout délai de départ volontaire pour exécuter la mesure d'éloignement précitée, l'autorité préfectorale a relevé que M. A ne présentait aucune garantie de représentation dès lors qu'il ne pouvait ni justifier de documents d'identité ou de voyage en cours de validité et ni d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale. Par ces motifs, l'autorité préfectorale n'a pas fait une inexacte application des dispositions précitées. Ce moyen doit ainsi être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement :

12. Il ressort des pièces du dossier que l'article 1 de la décision fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement prévoit que l'intéressé " est obligé de quitter le territoire français sans délai pour rejoindre le pays dont il a la nationalité, en l'occurrence la Turquie ou tout autre pays où il est légalement admissible () ". La désignation de la Turquie comme pays dont le requérant aurait la nationalité est manifestement une erreur de plume dès lors que les motifs de la décision attaquée font état systématiquement de la nationalité tunisienne de M. A et de la nécessité sur le fondement de l'article L. 612-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile de l'éloigner vers la Tunisie. Cette erreur matérielle n'a pas d'incidence sur la légalité de la décision en litige et M. A n'est pas fondé à en demander l'annulation.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

13. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

14. Il résulte de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs.

15. Il ressort de la décision attaquée que pour justifier la décision d'interdire M. A de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, la préfète de l'Oise a pris en compte la durée de séjour en France de l'intéressé, les attaches familiales ni stables ni intenses qu'il y dispose, la circonstance qu'il n'a jamais fait l'objet d'une mesure d'éloignement et que son comportement n'apparaît pas constituer une menace pour l'ordre public. Cette décision est, par suite, suffisamment motivée au regard des exigences de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

16. Eu égard à la situation de l'intéressé telle qu'énoncée aux points 7 et 11 du présent jugement, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation que la préfète de l'Oise a fait interdiction à M. A de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an et le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être également écarté.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

17. Les moyens dirigés contre la décision refusant à M. A tout délai de départ volontaire ayant été écartés, l'exception d'illégalité de cette décision, invoquée par le requérant à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision l'assignant à résidence, ne peut qu'être écartée par voie de conséquence.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

18. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. A doit être rejetée, y compris les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1 er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la préfète de l'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 avril 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

M. Menet

Le greffier,

Signé

P. Vromaine La République mande et ordonne à la préfète de l'Oise en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2401433

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