lundi 30 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Amiens |
| Section | Tribunal Administratif d'Amiens |
| N° Dossier | TA80-2401474 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 4ème Chambre |
Vu la procédure suivante :
I) Par une requête, enregistrée sous le n° 2401474 le 15 avril 2024, M. D C, représenté par Me Tourbier, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 11 mars 2024 par lequel le préfet H a rejeté sa demande de délivrance d'une autorisation provisoire de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé l'Albanie comme pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure ;
2°) d'enjoindre au préfet H de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat, la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- l'arrêté attaqué est entaché d'un vice de procédure dès lors que la régularité de la composition du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration qui a connu de la situation de son fils ne peut pas être établie ;
- il méconnait les dispositions des articles L. 425-9 et L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que les soins que requiert l'état de santé de son fils ne sont pas disponibles en Albanie, ce dont il pourra être attesté, au besoin, par la communication de l'entier dossier médical à laquelle il consent ;
- il méconnaît les stipulations du 1 de l'article 3, de l'article 23, de l'article 24 et de l'article 28 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, dès lors qu'un renvoi dans son pays d'origine ne permettra pas à son fils de bénéficier de la meilleure prise en charge médicale adaptée à son état de santé ni de garantir son droit à l'éducation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 21 juin 2024, le préfet H conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.
M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 avril 2024.
II) Par une requête, enregistrée sous le n° 2401475 le 15 avril 2024, Mme G E, représentée par Me Tourbier, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 11 mars 2024 par lequel le préfet H a rejeté sa demande de délivrance d'une autorisation provisoire de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé l'Albanie comme pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure ;
2°) d'enjoindre au préfet H de lui délivrer un titre de séjour vie privée et familiale ou à défaut de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat, la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle fait valoir les mêmes moyens et arguments que ceux exposés par M. C dans la requête enregistrée sous le n°2401474.
Par un mémoire en défense, enregistré le 21 juin 2024, le préfet H conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme E ne sont pas fondés.
Mme E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 avril 2024.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
A été entendu au cours de l'audience le rapport de M. Binand, président-rapporteur.
Considérant ce qui suit :
1. M. C et Mme E, son épouse, ressortissants albanais, respectivement nés le 7 septembre 1988 et le 1er mai 2001, sont entrés en France les 5 et 7 mars 2022 selon leurs déclarations. Après avoir chacun présenté une demande d'asile, le 18 mars 2022, qui a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides le 29 juillet 2022 et par la Cour nationale du droit d'asile le 27 octobre suivant, ils ont sollicité, le 4 avril 2023, la délivrance d'une autorisation provisoire de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en faisant valoir l'état de santé de leur fils A, alors âgé de six ans. Par deux arrêtés du 11 mars 2024, dont ils demandent l'annulation, chacun en ce qui le concerne, par les requêtes susvisées, le préfet H a rejeté leur demande, les a obligés à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé l'Albanie comme pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure.
2. Les requêtes susvisées nos 2401474 et 2401475 présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. Aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
4. Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Ces stipulations sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.
5. D'une part, les requérants soutiennent que le préfet a méconnu les stipulations rappelées au point 3, dès lors qu'un renvoi dans leur pays d'origine ne permettra pas à leur fils A de jouir d'une prise en charge médicale adaptée à son état de santé. Il ressort des pièces du dossier, et notamment d'un compte-rendu de consultation du 23 août 2022 et d'un certificat médical du 28 mars 2024 établis par la pédiatre coordinatrice de la plateforme de coordination et d'orientation des enfants présentant des troubles du neuro-développement du centre hospitalier universitaire d'Amiens Picardie ainsi que d'un compte-rendu d'hospitalisation de jour du 16 octobre 2023 établi par un praticien hospitalier du centre d'activité de neurologie pédiatrique, que le jeune A, âgé de sept ans, est atteint d'un trouble du spectre autistique dans une forme très sévère avec absence de langage, accompagné d'un retard global. Selon ces praticiens, il est dépourvu de toute autonomie dans les actes de la vie courante et requiert un accompagnement personnalisé quotidien, pour lequel une prise en charge pluridisciplinaire et un accueil en établissement spécialisé ont été identifiés comme présentant un caractère indispensable. Il résulte en outre, d'un certificat établi par une psychologue et une éducatrice spécialisée qu'Enis bénéficie d'un suivi médico-social depuis février 2024 au sein d'une unité de l'Association pour adultes et jeunes handicapés H trois fois par semaine et a, par ailleurs, été adressé à une orthophoniste et une psychomotricienne sur recommandation de la pédiatre qui le suit au sein du centre hospitalier. Il ressort également des pièces médicales versées au dossier que, dans le cadre de son parcours de soins, des progrès sont relevés chez A en ce qui concerne ses compétences motrices et d'interaction avec l'environnement, de telle sorte que sa prise en charge actuelle a des effets positifs sur sa santé, alors en outre qu'il est noté qu'une rupture de son parcours de soin pourrait avoir des conséquences très préjudiciables sur sa santé somatique et psychique et aggraverait les difficultés déjà présentes.
6. D'autre part, si le préfet H soutient, en se prévalant d'une publication émanant d'une organisation non gouvernementale albanaise, dont la date de parution n'est toutefois pas précisée, qu'une prise en charge pluridisciplinaire de l'autisme est assurée en Albanie au sein des deux centres régionaux pour l'accueil des enfants autistes créés en 2011 et 2015, les observations exprimées par la défenseure des droits dans sa décision n° 2021-038 du 9 février 2021, produite par les requérants, relèvent que, à la date de cette décision, ce pays ne remplit pas de manière effective ses engagements internationaux en matière de prise en charge des enfants handicapés, qu'il s'agisse de leur santé ou de leur accès à l'éducation. Le constat de cette insuffisance d'une prise en charge globale des troubles du spectre de l'autisme à l'échelle du territoire albanais n'est pas suffisamment démenti par la publication, au début de l'année 2024, émanant de la délégation de l'Union européenne en Albanie, dont le préfet se prévaut également, qui, si elle relate le soutien apporté par l'Union européenne à l'ouverture progressive de nouveaux centres régionaux, ne fait précisément état que d'un centre pluridisciplinaire nouvellement créé à Prrenjas.
7. Dans ces conditions, les requérants sont fondés à soutenir qu'en cas de retour en Albanie, leur enfant ne pourra recevoir, à court terme, la prise en charge pluridisciplinaire spécifiquement adaptée à son développement, dont il bénéficie en France et qui justifie leur présence à ses côtés. Par suite, dans des circonstances très particulières de l'espèce, le préfet H a méconnu les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant qui impose à l'administration d'accorder une importance primordiale à l'intérêt supérieur de l'enfant.
8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens des requêtes, que les arrêtés du 11 mars 2024 du préfet H doivent être annulés.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
9. Eu égard au motif d'annulation retenu, il y a lieu d'enjoindre au préfet H de délivrer à M. C et Mme E une autorisation provisoire de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 421-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Sur les frais liés à l'instance :
10. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement H que les requérants demandent sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Sur le montant de la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle :
11. Aux termes de l'article 92 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " La part contributive versée par l'Etat à l'avocat, ou à l'avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation, choisi ou désigné pour assister plusieurs personnes dans une procédure reposant sur les mêmes faits en matière pénale ou dans un litige reposant sur les mêmes faits et comportant des prétentions ayant un objet similaire dans les autres matières est réduite par le juge de 30 % pour la deuxième affaire () ".
12. En l'espèce, l'arrêté attaqué par la requête de Mme E enregistrée sous le n° 2401475 correspond à un litige similaire à celui enregistré sous le n° 2401474 dirigé par M. C contre l'arrêté qui le concerne. Pour contester ces arrêtés du préfet H, les requérants bénéficient de l'aide juridictionnelle totale et sont assistés par Me Tourbier. En conséquence, il y a lieu de faire application des dispositions ci-dessus rappelées et d'appliquer un abattement de 30% sur le montant de l'aide juridictionnelle correspondant à la requête de Mme E.
D E C I D E :
Article 1er : Les arrêtés du 11 mars 2024 du préfet H sont annulés.
Article 2 : Il est enjoint au préfet H de délivrer à M. C et à Mme E une autorisation provisoire de séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : Le surplus des conclusions des requêtes de M. C et Mme E est rejeté.
Article 4 : Il est appliqué une réduction de 30 % sur le montant de la part contributive à l'aide juridictionnelle versée à Me Tourbier au titre de la requête de Mme E enregistrée sous le numéro 2401475.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. I C, à Mme G E, au préfet H et à Me Tourbier.
Délibéré après l'audience du 9 juillet 2024, à laquelle siégeaient :
- M. Binand, président-rapporteur,
- Mme F et Mme B, conseillères.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 septembre 2024.
Le président-rapporteur,
Signé
C. BINAND
L'assesseure la plus ancienne,
Signé
J. F Le greffier,
Signé
N. VERJOT
La République mande et ordonne au préfet H en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Nos 2401474 et 2401475
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