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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2401562

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2401562

lundi 29 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2401562
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantDOGAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 20 avril et 23 avril 2024, Mme C B, épouse D, représentée par Me Dogan, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 avril 2024 par lequel la préfète de l'Oise l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'annuler l'arrêté du 18 avril 2024 par lequel la préfète de l'Oise l'a assignée à résidence sur la commune de Creil pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à lui verser sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- cette décision émane d'une autorité incompétente ;

- cette décision est entachée d'une insuffisance de motivation quant aux faits sur lesquels l'autorité préfectorale s'est fondée pour apprécier sa situation familiale ;

- elle n'entre pas dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle est conjointe d'un ressortissant étranger en situation régulière qui est lui-même père de deux enfants français ;

- en se fondant sur ce qu'elle ne justifiait pas disposer de réelles attaches familiales en France, la préfète de l'Oise a entaché la mesure d'éloignement d'erreur de fait ;

- le motif tiré de la précarité de ses conditions de vie, sur lequel la préfète de l'Oise s'est également fondée, est entaché d'erreur de fait et de droit ;

En ce qui concerne la décision de refus de délai de départ volontaire :

- cette décision est entachée d'erreur d'appréciation dès lors qu'elle ne présente pas une menace pour l'ordre public ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- cette décision méconnaît l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

- cette décision émane d'une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'une insuffisance de motivation quant aux faits sur lesquels l'autorité préfectorale s'est fondée pour apprécier sa situation familiale ;

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire sans délai qui en constitue le fondement ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 avril 2024, la préfète de l'Oise conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Binand, vice-président, pour statuer sur les requêtes relevant notamment des procédures prévues aux articles L. 614-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de M. Binand, magistrat désigné.

Considérant ce qui suit :

1. Par un premier arrêté du 18 avril 2024, la préfète de l'Oise a obligé Mme D, ressortissante turque née le 18 septembre 2002, à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français avant l'expiration d'un délai d'un an. Par un second arrêté du même jour, elle a assigné Mme D à résider sur la commune de Creil pour une durée de quarante-cinq-jours. Par sa requête, Mme D demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur les conclusions dirigées contre l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français avant l'expiration d'un délai d'un an :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que, par un arrêté du 30 septembre 2023, la préfète de l'Oise a donné délégation à M. E A, sous-préfet, secrétaire général de la préfecture de l'Oise, à l'effet de signer notamment les décisions prévues par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le caractère exécutoire de cet arrêté, qui a été régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Oise daté du même jour, n'est pas contesté. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté du 18 avril 2024 décidant l'éloignement de Mme D doit être écarté.

3. En deuxième lieu, cet arrêté énonce que l'autorité préfectorale a décidé de faire application des dispositions figurant au 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'il rappelle, et indique les éléments de fait propres à la situation personnelle à Mme D qui fondent la mesure d'éloignement, tenant, notamment, à la durée récente du séjour de l'intéressée en France et à l'absence de la nécessité de sa présence auprès des attaches familiales dont celle-ci se prévaut. Par suite, et alors que le bien fondé des motifs retenus par l'administration est sans incidence sur le caractère régulier de la motivation d'un acte, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté, en tant qu'il porte obligation de quitter le territoire français, doit être écarté.

4. En troisième lieu, il résulte des termes mêmes de l'arrêté du 18 avril 2024 contesté que la préfète de l'Oise a fait application à Mme D des dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en vigueur qui disposent : " 'L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : /1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ".

5. Pour soutenir que la préfète de l'Oise a fait une inexacte application de ces dispositions, Mme D, qui ne conteste pas être entrée irrégulièrement sur le territoire français et s'y être maintenue sans titre de séjour, ne peut utilement invoquer l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en vigueur jusqu'au 1er mai 2021, dont les dispositions sont reprises depuis aux articles L. 812-1 et suivants de ce code et qui sont relatives aux modalités de contrôle des documents de séjour des étrangers. Si, en faisant valoir sa qualité d'épouse d'un compatriote en situation régulière ayant à charge deux jeunes enfants français nés d'une précédente union et disposant de ressources suffisantes pour subvenir aux besoins du foyer, elle doit être également regardée comme soutenant qu'elle ne peut légalement être l'objet d'une mesure d'obligation de quitter le territoire français dès lors qu'elle se trouve dans le cas où l'article L. 423-23 de ce code prescrit l'attribution de plein droit d'un titre de séjour, il ressort toutefois des pièces du dossier que cette union comme son séjour en France, où elle est entrée irrégulièrement ainsi qu'il a été dit, remontent à moins d'un an et qu'elle n'est pas isolée dans son pays d'origine. En outre, elle n'apporte aucun justificatif s'agissant de l'assistance qu'elle allègue apporter dans la prise en charge quotidienne des enfants de son conjoint. Dans ces conditions, qui ne permettent pas d'établir que le refus de délivrer un tel titre de séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée, un tel moyen doit être écarté. Pour le même motif, il en est de même de celui tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, à le supposer soulevé à l'encontre de la mesure d'éloignement dont la requérante fait l'objet.

6. En quatrième lieu, il ressort des motifs mêmes de l'arrêté contesté que la préfète de l'Oise, si elle a indiqué que Mme D ne justifiait pas de la réalité de son mariage célébré en Turquie, a toutefois pris en considération les liens ainsi allégués par l'intéressée avec la France, pour apprécier leur intensité. Par suite, et au regard de ce qui a été dit au point précédent s'agissant des attaches privées et familiales de Mme D, le moyen tiré de l'erreur de fait dont serait entachée l'appréciation de la situation familiale de la requérante doit être écarté.

7. En cinquième lieu, il ne ressort ni des motifs de l'arrêté litigieux, ni d'aucune autre pièce du dossier que la préfète de l'Oise s'est fondée sur la situation de précarité financière de Mme D pour lui faire obligation de quitter le territoire français. Il s'ensuit que les moyens tirés de l'erreur de fait et de l'erreur de droit dont cette décision serait entachée à ce titre doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision portant refus d'accorder un délai de départ volontaire :

8. D'une part, pour faire application à Mme D des dispositions du 1° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui dispose que l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire à l'étranger dont le comportement constitue une menace pour l'ordre public, la préfète de l'Oise s'est fondée sur ce que l'intéressée a été interpelée et placée en garde à vue pour des faits de violences volontaires sur mineurs de quinze ans, commis entre le 12 et le 15 avril 2024. Toutefois, la requérante soutient, sans être contredite par la préfète de l'Oise ni démentie par les pièces du dossier, que les faits qui lui sont reprochés, et pour lesquels elle justifie être poursuivie devant le tribunal correctionnel du chef de violences sur mineur de moins de quinze ans sans incapacité de travail par une personne ayant autorité sur la victime, consistent en des pincements de joue et d'oreille sur les enfants de son époux. Dans ces conditions, et alors que de tels faits, à les supposer établis, ne sont pas de nature, par les circonstances de leur commission et leur faible gravité, à caractériser une menace pour l'ordre public, c'est à tort que la préfète de l'Oise s'est fondée sur les dispositions du 1° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour refuser d'accorder à Mme D un délai de départ volontaire pour exécuter la mesure d'éloignement dont elle fait l'objet.

9. D'autre part, il ressort des motifs de l'arrêté contesté que la préfète de l'Oise s'est également fondée, pour refuser d'accorder un délai de départ volontaire, sur le risque que Mme D se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont elle fait l'objet, cas prévu au 3° de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Pour regarder un tel risque comme établi, en l'absence de circonstance particulière, il a estimé que l'intéressée entrait dans les prescriptions du 1° de l'article L. 612-3 du même code, pour n'avoir pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour, et de celles du 8° du même article, faute de ne pas présenter de garanties de représentation suffisantes. Toutefois, il ressort des pièces produites au dossier par la requérante qu'elle réside avec son époux, qui séjourne en France en situation régulière et exerce une activité professionnelle, de sorte qu'elle présente des garanties de représentation suffisante. Par ailleurs, il ne résulte pas de l'instruction, et il n'est d'ailleurs pas allégué, que la préfète de l'Oise aurait pris la même décision en se fondant seulement sur l'absence de démarches de régularisation entreprises par l'intéressée après son entrée irrégulière.

10. Il résulte des deux points qui précèdent que Mme D est fondée à demander l'annulation de l'arrêté de la préfète de l'Oise, en tant qu'il refuse de lui accorder un délai de départ volontaire pour exécuter la mesure d'éloignement dont elle fait l'objet.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

11 Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour."/

12. Il résulte de ce qui a été dit au point 10 que l'interdiction de retour sur le territoire français doit être annulée en conséquence de l'annulation de la décision portant refus d'accorder un délai de départ volontaire qui en constitue le fondement.

Sur l'arrêté portant assignation à résidence :

13. Aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : /1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; /2° L'étranger doit être éloigné en exécution d'une interdiction de retour sur le territoire français prise en application des articles L. 612-6, L. 612-7 et L. 612-8 ;() ".

14. Il résulte du point 10 que Mme D est fondée à exciper de l'illégalité de la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, à l'encontre de l'arrêté par lequel la préfète de l'Oise a fait application des dispositions du 1°de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour l'assigner à résidence. L'assignation à résidence contestée n'est pas davantage susceptible d'être légalement fondée sur les autres dispositions du même article, et notamment celles figurant à son 2°, dès lors que l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée par la préfète de l'Oise à l'encontre de la requérante est également annulée, ainsi qu'il a été dit au point 12. Il s'ensuit que l'arrêté du 18 avril 2024 portant assignation à résidence de Mme D doit être annulé.

15. Il résulte de tout ce qui précède que la décision du 18 avril 2024 refusant d'accorder à Mme D un délai de départ volontaire pour exécuter l'obligation de quitter le territoire français dont elle fait l'objet, celle portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, ainsi que l'arrêté du même jour l'assignant à résidence, doivent être annulés, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés à leur encontre. Ainsi que le prévoit L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il est rappelé à Mme D son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé par l'autorité administrative en application des articles L. 612-1 ou L. 612-2 du même code et qui courra à compter de sa notification. Enfin, dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions que la requérante présente sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 18 avril 2024 de la préfète de l'Oise est annulé en tant qu'il refuse d'accorder à Mme D un délai de départ volontaire et en tant qu'il l'interdit de retour sur le territoire français pendant un an .

Article 2 : L'arrêté du 18 avril 2024 de la préfète de l'Oise portant assignation à résidence de Mme D sur la commune de Creil pour une durée de quarante-cinq jours est annulé.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Il est rappelé à Mme D son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé, le cas échéant, par l'autorité préfectorale.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B épouse D et à la préfète de l'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 avril 2024.

Le magistrat désigné,

signé

C. BINAND

La greffière

signé

S. CHATELLAIN

La République mande et ordonne à la préfète de l'Oise en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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