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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2401645

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2401645

mardi 30 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2401645
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantHOMEHR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 avril 2024, M. B A, représenté par Me Homehr, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 23 avril 2024 par lequel le préfet de la Somme l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français avant l'expiration d'un délai d'un an ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 avril 2024 par lequel le préfet de la Somme l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Somme de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois.

4°) de mettre à la charge de l'Etat, le versement à son conseil, de la somme de 1 500 euros au titre de dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été signée par une autorité incompétente pour ce faire ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile permettant de lui refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire dès lors qu'il justifie d'une circonstance particulière qui consiste en la préparation de son mariage avec une ressortissante française.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- cette mesure présente un caractère disproportionné et injustifié.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 avril 2024, le préfet de la Somme conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Beaucourt, conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant des procédures prévues aux articles L. 614-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Beaucourt, magistrate désignée,

- et les observations de Me Porcher, substituant Me Homehr, avocat commis d'office, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, sollicite, en outre, son admission à l'aide juridictionnelle provisoire et précise que M. A peut prétendre à une régularisation de sa situation en sa qualité de conjoint de français.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant marocain né le 1er juillet 1998, déclare être entré en France en décembre 2020, démuni de tout visa régulièrement délivré. Par un arrêté du 23 avril 2024, dont il demande l'annulation, le préfet de la Somme l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français avant l'expiration d'un délai d'un an. Par un arrêté du même jour, dont M. A sollicite également l'annulation, le préfet de la Somme l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre provisoirement M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, par un arrêté du 15 janvier 2024, régulièrement publié le même jour au numéro spécial du recueil des actes administratifs de la préfecture de la Somme, le préfet de ce département a donné délégation à M. Emmanuel Moulard, secrétaire général de la préfecture de la Somme, à l'effet de signer notamment toutes les décisions et tous les actes de procédure prévus en matière de police des étrangers par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté comme manquant en fait.

5. En deuxième lieu, aux termes des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration, les mesures de police doivent être motivées et " comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". En particulier, l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précise que : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée () ".

6. L'arrêté attaqué du 23 avril 2024 mentionne les articles applicables du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que, au demeurant, de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et développe les motifs retenus au soutien de la décision en litige. A cet égard, le préfet de la Somme, après avoir mentionné les éléments constituant la situation personnelle de M. A, a indiqué, au visa du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que ce dernier, qui a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement à laquelle il n'a jamais déféré, est entré et se maintient irrégulièrement sur le territoire français sans rechercher la régularisation de sa situation. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision en cause, qui, contrairement à ce que soutient le requérant, n'est pas rédigée de façon stéréotypée, ne peut qu'être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".

8. M. A, qui se prévaut de l'ancienneté de sa présence en France, soit depuis plus de trois ans à la date de la décision attaquée, soutient être en concubinage avec une ressortissante française avec qui il prévoit de se marier le 6 mai 2024. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé, non seulement entré irrégulièrement sur le territoire national, s'y est de surcroît maintenu en dépit d'une précédente obligation de quitter le territoire à l'exécution de laquelle il ne s'est pas soumis, et ce sans effectuer aucune démarche administrative en vue d'obtenir la délivrance d'un titre de séjour. En outre, en se bornant à produire des photographies dont une seule porte la date du 2 mars 2024 ainsi que plusieurs attestations rédigées postérieurement à l'arrêté attaqué en des termes convenus et confirmant la date, très récente, du mois de décembre 2023 à laquelle il a été présenté à l'ensemble des proches de sa compagne, le requérant n'apporte aucune précision quant à l'existence d'une vie commune avant la date du 15 avril 2024 et ne fait pas état, par la seule production d'une attestation de sa future épouse témoignant de leur première rencontre " fin novembre " 2023, de liens suffisamment stables et anciens la liant à cette dernière. A cet égard, si le requérant, par le truchement de son conseil, fait valoir qu'il peut prétendre à la délivrance d'un titre de séjour de plein droit en tant que conjoint de français, seul un mariage civil, non intervenu à la date d'édition de la décision attaquée au contraire du mariage religieux dont il se prévaut, serait de nature à lui conférer une telle qualité.

9. Par ailleurs, le fait que M. A a conclu, postérieurement à la décision en cause, une promesse d'embauche en qualité d'employé polyvalent et qu'il démontre être vacciné contre la covid-19 ne sauraient suffire à traduire son insertion suffisante sur le territoire français, ce d'autant qu'il n'établit, ni d'ailleurs n'allègue être dépourvu d'attaches au Maroc, pays qu'il a quitté à l'âge de vingt-deux ans au moins.

10. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, le préfet de la Somme, n'a pas, en prenant la décision attaquée, porté une atteinte disproportionnée au droit de M. A au respect de sa vie privée et familiale, ni davantage méconnu les stipulations citées au point 8.

En ce qui concerne le moyen dirigé contre la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

11. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Par ailleurs, l'article L. 612-3 de ce code prévoit que : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour () / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ".

12. Il est constant que M. A, qui ne justifie pas d'une entrée, ni d'un séjour réguliers sur le territoire français, s'est soustrait à l'exécution d'une mesure d'éloignement dont il a fait l'objet et a explicitement exprimé, lors de son audition par les services de police aux frontières le 23 avril 2024, son intention de rester en France. Le fait qu'il est en préparation de son mariage dont la célébration est prévue le 6 mai 2024 ne saurait, à lui seul, constituer une circonstance particulière de nature à justifier que lui soit accordé un délai de départ volontaire compte tenu du caractère très récent, relevé au point 8, de cette relation. Dans ces conditions, le préfet de la Somme a pu, sur le fondement des dispositions précitées refuser d'octroyer un délai de départ volontaire à M. A.

En ce qui concerne les moyens dirigés contre la décision fixant le pays de destination :

13. En premier lieu, eu égard à ce qui vient d'être exposé aux points 4 à 12, le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

14. En deuxième lieu, le préfet de la Somme, après avoir visé les articles L. 612-12 et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que, d'ailleurs, l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, a précisé que M. A serait reconduit, en cas d'exécution d'office de la mesure d'éloignement dont il fait l'objet, vers le pays dont il a la nationalité dès lors qu'il n'établit pas être exposé à des peines ou traitements inhumains ou dégradants en cas de retour au Maroc. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision attaquée ne peut qu'être écarté.

15. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux évoqués au point 8, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation commise par le préfet de la Somme dès lors que le centre des intérêts de M. A " est en France et non au Maroc " doit être écarté.

En ce qui concerne les moyens dirigés contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

16. D'une part, compte tenu de ce qui vient d'être dit aux points 4 à 12, le moyen tiré de ce que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

17. D'autre part, en vertu de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision d'interdiction de retour, distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français, doit être motivée. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

18. Il ressort des termes mêmes des dispositions citées au point précédent que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.

19. La mesure d'interdiction de retour sur le territoire français attaquée se fonde sur la courte durée de présence de M. A, sur les liens dont il dispose en France, sur le fait qu'il a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et sur la circonstance que son comportement ne représente pas une menace pour l'ordre public. En outre, les circonstances que cette décision le priverait de la possibilité de rendre visite à sa future épouse, laquelle, pour des raisons économiques, est empêchée de voyager jusqu'au Maroc, ne sauraient, à elles seules, constituer des circonstances humanitaires de nature à empêcher l'édiction d'une interdiction de retour sur le territoire français. Par suite, le moyen tiré du caractère disproportionné et injustifié de la mesure d'interdiction de retour sur le territoire français doit être écarté.

En ce qui concerne les moyens dirigés contre la décision portant assignation à résidence :

20. D'une part, l'article L. 732-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " Les décisions d'assignation à résidence () sont motivées ". Pour prendre la mesure contestée d'assignation à résidence, le préfet de la Somme a indiqué, en regard du 1° de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que l'éloignement de M. A, qui déclare une adresse à Amiens et auquel aucun délai de départ volontaire n'a été accordé, bien que ne pouvant intervenir immédiatement, demeure toutefois une perspective raisonnable. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de cette décision ne peut qu'être écarté.

21. D'autre part, eu égard à ce qui vient d'être exposé aux points 4 à 12, le moyen tiré de ce que la mesure d'assignation à résidence est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

22. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, des conclusions à fin d'injonction de la requête ainsi que de celles liées aux frais de l'instance.

D É C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au préfet de la Somme et à Me Homehr.

Copie en sera adressée, pour information, au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire d'Amiens

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 avril 2024.

La magistrate désignée,

Signé

P. BEAUCOURTLa greffière,

Signé

A. RIBIÈRE

La République mande et ordonne au préfet de la Somme, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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