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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2401799

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2401799

mardi 25 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2401799
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantQUENNEHEN-TOURBIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 mai 2024, M. B E, représenté par Me Tourbier, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 26 avril 2024 par lequel le préfet du Nord a prononcé son transfert aux autorités portugaises ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de prendre en charge l'instruction de sa demande d'asile, ou de réexaminer sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat, au bénéfice de son conseil, la somme de 1500 euros en application des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il n'est pas établi que les autorités portugaises ont été destinataires d'une demande de transfert ni qu'elles ont accepté le transfert ;

- la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions des articles 3 et 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 dès lors qu'il a retrouvé sa femme et ses enfants sur le territoire français ;

- la décision attaquée méconnait l'article 6 paragraphe 1 du règlement (UE) n° 604/2013 et l'article 3 paragraphe 1 de la convention relative aux droits de l'enfant.

Le 14 mai 2024, le préfet du Nord a produit les pièces du dossier de M. E.

Par une décision du 29 mai 2024, M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Galle, vice-présidente, conformément aux articles L. 572-5 et L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour statuer en qualité de juge du contentieux des décisions de transfert.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique, ont été entendus :

- le rapport de Mme Galle, vice-présidente,

- les observations de Me Niquet, substituant Me Tourbier, représentant M. E, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens ;

- les observations de M. E lui-même, qui précise qu'il ignorait encore que sa compagne et sa fille née en 2006 se trouvaient en France lorsqu'il a été entendu pour son entretien individuel, qu'il a repris une relation de concubinage avec sa compagne même s'il est toujours hébergé dans un centre pour demandeur d'asile, sa compagne vivant à Clichy-sous-Bois avec sa fille ; qu'il a renoué des liens avec sa fille ; que ses deux autres enfants nés en 2010 et 2012 vivent en République démocratique du Congo avec leur mère.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant de la République démocratique du Congo né le 29 mai 1969, s'est présenté à la préfecture de l'Oise le 29 novembre 2023, en vue de déposer une demande d'asile. Le 24 janvier 2024, les autorités portugaises ont été saisies d'une demande de prise en charge sur le fondement des dispositions de l'article 12 paragraphe 4 règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Les autorités portugaises ont donné leur accord explicite à la prise en charge de M. E le 14 mars 2024. Par un arrêté du 26 avril 2024, notifié le même jour, le préfet du Nord a décidé du transfert de l'intéressé aux autorités portugaises.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'Etat membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ". Aux termes de l'article 6, paragraphe 1 de ce règlement : " L'intérêt supérieur de l'enfant est une considération primordiale pour les États membres dans toutes les procédures prévues par le présent règlement. "

3. Il ressort des pièces du dossier que M. E a retrouvé en France sa concubine, Mme A C, titulaire d'une carte de résident en cours de validité, et leur fille D née le 17 septembre 2006, titulaire d'un document de circulation pour étranger mineur en cours de validité. Le requérant, qui avait déclaré lors l'entretien réalisé à la préfecture le 29 novembre 2023, que Mme C était sa concubine mais ne l'accompagnait pas, et qu'il ignorait le lieu de résidence de leur fille D, soutient sans être contesté qu'il a retrouvé sa concubine et sa fille postérieurement à cet entretien. Il ressort des pièces du dossier que l'intéressé a informé le préfet du Nord de cette circonstance, par un courrier daté du 27 décembre 2023 produit à l'instance par le préfet, auquel étaient joints notamment l'acte de naissance et le document de circulation de sa fille. Toutefois, il ressort des termes de l'arrêté attaqué que le préfet du Nord a considéré, sans tenir compte des éléments portés à sa connaissance par le courrier du 27 décembre 2023, que M. E " s'est déclaré père de trois enfants qui ne l'accompagnent pas " et qu'il ne justifie pas d'une situation familiale stable en France, sans mentionner la présence de sa fille mineure en situation régulière sur le territoire français. Ce faisant, il a entaché son arrêté d'un défaut d'examen de la situation personnelle et familiale de M. E.

4. D'autre part, il ressort des pièces du dossier et des éléments exposés à l'audience que le requérant a renoué des liens familiaux avec sa fille mineure résidant et scolarisée en France. Dans ces conditions, et alors même qu'il n'est pas établi que M. E, qui bénéficie d'un d'hébergement en qualité de demandeur d'asile, réside effectivement avec Mme A C, compte tenu des liens familiaux intenses du requérant sur le territoire français, et de l'absence de tout lien familial au Portugal, le requérant est fondé à soutenir que le préfet du Nord a entaché sa décision de transfert du 26 avril 2024 d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013.

5. Par suite, l'arrêté du 26 avril 2024 du préfet du Nord doit être annulé, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Aux termes de l'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers en France et du droit d'asile : " Si la décision de transfert est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues au livre VII. L'autorité administrative statue à nouveau sur le cas de l'intéressé. ". L'article L. 911-1 du code de justice administrative énonce que : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution () ".

7. Les dispositions de l'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'ont ni pour objet ni pour effet de faire obstacle à la mise en œuvre, par le juge, des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative. Selon ces dispositions, lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction prescrit, par cette même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution.

8. L'annulation prononcée par le présent jugement implique nécessairement que les autorités françaises se reconnaissent responsables de l'examen de la demande d'asile de M. E et qu'ainsi l'intéressé soit autorisé à enregistrer sa demande d'asile en France.

9. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Nord de procéder à l'enregistrement de la demande d'asile de M. E et de lui délivrer une attestation de demande d'asile en vue de l'examen de sa demande d'asile en France, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions présentées au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et

L. 761-1 du code de justice administrative :

10. M. E ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 29 mai 2024, son conseil peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 000 euros à Me Tourbier, avocat du requérant, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet du Nord du 26 avril 2024 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder à l'enregistrement de la demande d'asile de M. E et de lui délivrer une attestation de demande d'asile en vue de l'examen de sa demande d'asile en France, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Tourbier, avocat de M. E, une somme de 1000 euros, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que Me Tourbier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B E, à Me Tourbier, et au préfet du Nord.

Copie en sera adressée au bureau d'aide juridictionnelle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 juin 2024.

La magistrate désignée

SIGNE

C. Galle

La greffière

SIGNE

F. Cliquet

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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