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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2401941

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2401941

jeudi 23 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2401941
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantAYDIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 20 mai 2024, M. C B, représenté par

Me Aydin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 mai 2024 par lequel la préfète de l'Oise l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée deux ans ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 mai 2024 par lequel la préfète de l'Oise l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Il soutient que les arrêtés attaqués :

- méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- sont entachés d'une erreur manifeste d'appréciation de leurs conséquences sur sa situation personnelle.

La requête a été communiquée à la préfète de l'Oise qui a produit des pièces le 22 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Fumagalli, conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant des procédures prévues aux articles L. 614-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Fumagalli,

- et les observations de Me Aydin, représentant M. B, qui présente de nouvelles conclusions tendant à ce que le requérant soit admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle et à ce que la somme de 1 500 euros soit mise à la charge de l'Etat, au bénéfice de son conseil, en application des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que son conseil renonce à la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle ; insiste sur les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation sur les conséquences personnelles de

M. B ; insiste sur la circonstance que M. B ne constitue pas une menace pour l'ordre public ; soulève de nouveaux moyens tirés des conditions de sa garde à vue le 19 mai 2024, qui ont privé M. B des moyens de se défendre, ainsi que du caractère disproportionné des décisions lui refusant un délai de départ volontaire et lui interdisant le retour sur le territoire français.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant algérien né le 2 novembre 1981, déclare être entré en France en août 2021. L'intéressé a fait l'objet d'une garde à vue le 19 mai 2024 à l'issue de laquelle par un arrêté du même jour, la préfète de l'Oise l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Par un arrêté du 19 mai 2024, la même autorité l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. M. B demande au tribunal l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre provisoirement M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté du 19 mai 2024 portant obligation de quitter le territoire sans délai, fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement et interdisant le retour sur le territoire français :

S'agissant du moyen commun aux décisions attaquées :

4. Le droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union européenne, se définit comme celui de toute personne à faire connaître, de manière utile et effective, ses observations écrites ou orales au cours d'une procédure administrative, avant l'adoption de toute décision susceptible de lui faire grief. Toutefois, ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

5. Les éventuels vices relatifs aux conditions dans lesquelles a eu lieu la garde de vue M. B sont sans incidence sur la légalité de l'arrêté attaqué. Par ailleurs, il ressort du procès-verbal d'audition du 19 mai 2024, produit en défense, que l'intéressé a été informé de ce qu'il était susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement et a pu porter à la connaissance de l'administration les observations pertinentes sur ce point. En tout état de cause, le requérant n'établit pas avoir été dans l'impossibilité de faire état d'informations qui auraient pu influer sur le sens de l'arrêté attaqué. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué a été pris en méconnaissance de son droit à être entendu. Le moyen soulevé à ce titre doit être écarté.

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. A l'appui de sa requête, le requérant se prévaut d'une relation avec Mme A, sa compatriote, titulaire d'un certificat de résidence algérien, valable jusqu'au 3 janvier 2033. Toutefois, il ressort du procès-verbal de l'audition du 19 mai 2024 réalisée par la police nationale à Creil que M. B a déclaré être célibataire et sans enfant à charge. Par ailleurs, il n'établit pas l'intensité des liens avec les cinq personnes qu'il présente comme membres de sa famille résidant en France. En tout état de cause, le requérant ne justifie pas, par les pièces versées au dossier, d'une intégration sociale et professionnelle suffisamment ancienne et stable, en dépit d'une arrivée alléguée sur le territoire français en août 2021. Il ressort également des pièces du dossier que M. B n'est pas dépourvu d'attaches familiales en Algérie, où il a vécu la majeure partie de sa vie et où il peut se réinsérer en faisant valoir son expérience dans la restauration. Par ailleurs, il ressort des motifs de l'arrêté attaqué, sans que cela soit contesté, que l'intéressé n'a pas sollicité la régularisation de sa situation. Dans ces conditions, compte tenu des conditions du séjour en France de l'intéressé, l'arrêté attaqué n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de M. B, une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris et n'a ainsi pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, la préfète de l'Oise n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

S'agissant de la décision refusant un délai de départ volontaire :

8. En premier lieu, aux termes de l'article L.612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants :1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour () ".

9. Pour refuser un délai de départ volontaire à M. B, la préfète de l'Oise s'est fondée, d'une part, sur le fait que l'intéressé constitue une menace à l'ordre public et, d'autre part, sur la circonstance qu'il existe un risque que ce dernier se soustraie à la mesure d'éloignement, en application des dispositions respectives des 1° et 3° de l'article L.612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Or, en l'espèce, il est constant que le requérant ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français et qu'il n'a pas sollicité la régularisation de sa situation au regard du droit au séjour. Par suite, la préfète pouvait légalement prendre la décision attaquée en se fondant sur les seules dispositions du 3° de l'article L.612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le moyen tiré de l'erreur d'appréciation doit être écarté.

10. En second lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant au soutien de conclusions dirigées contre la décision refusant un délai de départ volontaire. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle doit être écarté.

S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

11. En premier lieu, aux termes de l'article L.612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L.612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

12. Il ressort de la décision attaquée que pour justifier la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans, la préfète de l'Oise a pris en compte la durée de séjour en France de l'intéressé, les attaches familiales dont il dispose en France, et la circonstance que celles-ci n'apparaissent ni intenses, ni stables. Il ressort des pièces du dossier que le requérant ne démontre aucun obstacle sérieux à la poursuite de sa vie privée et familiale dans son pays d'origine. Par ailleurs, à l'appui de son moyen, l'intéressé se borne à minimiser la portée des faits qui l'ont conduit le 19 mai 2024 à faire l'objet d'une garde vue, pour conduite sans permis et sans assurance. Compte tenu de ces éléments et de ce qui a été dit au point 9, la décision attaquée n'est pas entachée d'une erreur d'appréciation. Le moyen afférent doit être écarté.

13. En second lieu, compte tenu de ce qui a été exposé aux points 7 et 12, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision litigieuse méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et qu'elle est entachée d'une erreur d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne l'arrêté du 19 mai 2024 portant assignation à résidence :

14. En premier lieu, aux termes de l'article L.731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé () ".

15. Ainsi qu'il a été dit au point 5, le requérant a été auditionné le 19 mai 2024 et a été informé à cette occasion qu'une mesure d'assignation à résidence pouvait assortir la mesure d'éloignement susceptible d'être édictée par l'administration. En tout état de cause, M. B n'établit pas avoir été dans l'impossibilité de faire état d'informations qui auraient pu influer sur le sens de l'arrêté attaqué. Le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu, à le supposer soulevé contre l'arrêté portant assignation à résidence, doit donc être écarté.

16. En second lieu, M. B fait l'objet d'une mesure d'éloignement sans délai de départ volontaire ainsi qu'il a été dit au point 1. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier et de l'audience que l'intéressé a été assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours, à son domicile, situé au 161 rue Jean Jaurès à Montataire (Oise). L'arrêté fait obligation à M. B de se présenter trois fois par semaine au commissariat de police de Creil, de demeurer à son domicile de 6h à 8h du matin et lui interdit de sortir du département de l'Oise sans autorisation. Ces mesures permettent à l'intéressé d'organiser sa vie personnelle en conséquence et ne portent pas une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale, l'intéressé ne se prévalant au demeurant d'aucune contrainte particulière à cet égard. Ainsi, l'arrêté attaqué ne méconnaît pas dans son principe ni dans ses modalités les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, l'arrêté attaqué n'est pas entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de M. B.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Aydin et à la préfète de l'Oise.

Copie en sera adressée au bureau d'aide juridictionnelle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mai 2024.

Le magistrat désigné,

signé

E. FUMAGALLILa greffière,

signé

S. CHATELLAIN

La République mande et ordonne à la préfète de l'Oise, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2401941

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