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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2401961

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2401961

vendredi 24 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2401961
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantHOMEHR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 21 mai 2024, enregistrée le même jour au greffe du tribunal, la magistrate désignée du tribunal administratif de Rouen a transmis au tribunal, en application de l'article R.351-3 du code de justice administrative, la requête présentée par Mme C A.

Par cette requête, enregistrée au greffe du tribunal administratif de Rouen le 14 mai 2024, et un mémoire complémentaire, enregistré le 24 mai 2024, Mme A, représentée en dernier lieu par Me Homehr, avocat désigné d'office, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 13 mai 2024 par lequel le préfet de la Somme l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays destination de la mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Somme de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat, au bénéfice de son conseil, la somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

En qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- le risque qu'elle se soustraie à la mesure d'éloignement n'est pas établi ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision interdisant le retour sur le territoire français :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est disproportionnée.

La requête a été communiquée au préfet de la Somme qui a produit des pièces le 21 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Fumagalli, conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant des procédures prévues aux articles L. 614-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Fumagalli a été entendu au cours de l'audience publique.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante ivoirienne née le 3 mars 1979, déclare être entrée en France le 5 février 2022. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision du directeur général de l'office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) le 26 décembre 2022. Par un arrêté du 5 avril 2023, le préfet de Saône-et-Loire a abrogé son attestation de demandeur d'asile, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an.

2. L'intéressée a fait l'objet d'une retenue administrative le 12 mai 2024 afin de vérifier sa situation au regard du droit au séjour. Par un arrêté du 13 mai 2024, le préfet de la Somme l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays destination de la mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Par un arrêté du 14 mai 2024, Mme A a été placée en centre de rétention administrative puis libérée par une ordonnance du juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Rouen par une ordonnance du 16 mai 2024, confirmée par une ordonnance de la cour d'appel de Rouen du 17 mai 2024. Par un arrêté du 16 mai 2024, la même autorité l'a assignée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Mme A demande au tribunal l'annulation de l'arrêté du 13 mai 2024.

Sur les moyens de légalité externe communs aux décisions attaquées :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par M. Emmanuel Moulard, secrétaire général de la préfecture de la Somme. Il ressort des pièces produites en défense que celui-ci disposait d'une délégation de signature en application de l'arrêté du préfet de la Somme du 1

5 janvier 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour, à l'effet de signer " tous arrêtés, décisions () relevant des attributions de l'Etat dans le département ". L'arrêté dispose que cette " délégation comprend la signature de toutes les décisions () en matière de police des étrangers par le code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile ". M. B pouvait donc légalement signer l'arrêté attaqué. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision doit donc être écarté.

4. En second lieu, l'arrêté attaqué vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicables, en particulier le 4° de l'article L.611-1, ainsi que les stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. La décision portant obligation de quitter le territoire français indique que la demande d'asile de Mme A a été rejetée le 26 décembre 2022 par une décision de l'OFPRA, que l'intéressée a déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement le 5 avril 2024 et fait état des éléments de sa situation personnelle et de son intégration au sein de la société française. Par suite, la décision portant obligation de quitter le territoire français est suffisamment motivée. De plus, l'arrêté vise les dispositions des articles

L. 612-2 et L.612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et indique qu'il existe un risque que Mme A se soustraite à la mesure d'éloignement. La décision refusant à la requérante un délai de départ volontaire est ainsi suffisamment motivée. S'agissant de la décision fixant le pays de destination, celle-ci vise les dispositions de l'article L.721-3 à L.721-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. La décision précise que Mme A est éloignée en Côte-d'Ivoire, Etat dont elle est ressortissante, et qu'elle n'est pas exposée à des peines ou traitements contraires aux stipulations précitées. La décision comporte donc les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde. Enfin, la décision interdisant le retour de Mme A sur le territoire français vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en particulier les articles L.612-6 et L.612-10, ainsi que les stipulations des conventions précitées. Elle fait état des éléments propres à la situation personnelle de l'intéressée et à son séjour en France. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit donc être écarté.

Sur les moyens de légalité interne :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme A est arrivée en France en 2022. L'intéressée a déclarée lors de son audition du 13 mai 2024 auprès de la compagnie de gendarmerie de Villers-Bocage (Somme) être en concubinage avec Gérald Delattre et avoir deux enfants âgés de 11 et 9 ans, dont l'un vit en Afrique. Dans le cadre de la présente instance, alors que la décision attaquée retient que l'intéressée ne vit pas avec ses enfants, Mme A ne produit aucune pièce établissant les liens allégués avec les membres de sa famille. En tout état de cause, la requérante ne se prévaut d'aucun élément d'intégration au sein de la société française et n'établit pas être dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine, où rien ne fait obstacle à sa réinsertion sociale et familiale aux côtés de ses enfants. Dans ces conditions, compte tenu des conditions du séjour en France de l'intéressée, l'arrêté attaqué n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de Mme A une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris et n'a ainsi pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le moyen afférent doit être écarté. Pour les mêmes motifs, l'arrêté attaqué n'est pas entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de Mme A.

En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :

7. Aux termes de l'article L.612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants :() 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () ; 3° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français plus d'un mois après l'expiration de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour, sans en avoir demandé le renouvellement ; () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. "

8. Il ressort des pièces du dossier que par un arrêté du 5 avril 2023, devenu définitif, le préfet de Saône-et-Loire a abrogé l'attestation de demandeur d'asile de Mme A, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an. Il est constant que l'intéressée n'a pas exécuté cette mesure d'éloignement. Par suite, le préfet de la Somme pouvait refuser un délai de départ volontaire à Mme A sur le fondement des seules dispositions des 3° de l'article L.612-2 et 5° de l'article L.612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le risque de soustraction à la mesure d'éloignement étant établi, le moyen soulevé à ce titre doit être écarté. Compte tenu de tout ce qui précède, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur la situation personnelle de Mme A doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

9. Aux termes de l'article L.721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, d'une interdiction de retour sur le territoire français, d'une décision de mise en œuvre d'une décision prise par un autre État, d'une interdiction de circulation sur le territoire français, d'une décision d'expulsion, d'une peine d'interdiction du territoire français ou d'une interdiction administrative du territoire français. ". Aux termes de l'article L.721-4 du même code : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; (). Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. "

10. S'agissant du pays de renvoi, la décision désigne la Côte-d'Ivoire ou tout autre Etat dans lequel Mme A sera légalement admissible. Mme A est ressortissante ivoirienne, Etat où, selon ses propres déclarations à la gendarmerie à l'occasion de sa retenue administrative citée au point 1, elle dispose d'attaches familiales. La requérante n'établit pas le risque de traitements inhumains en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, alors que la requérante se borne à alléguer avoir le centre de ses intérêts en France, la décision attaquée n'est pas entachée d'une erreur d'appréciation. Compte tenu de ce qui vient d'être exposé, le moyen tiré de l'erreur manifeste des conséquences de la décision sur sa situation personnelle doit être écarté.

En ce qui concerne la décision interdisant le retour sur le territoire français :

11. Aux termes de l'article L.612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L.612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

12. En l'espèce, il ne ressort d'aucune des pièces du dossier que des circonstances humanitaires font obstacle à l'édiction d'une interdiction de retour. Ainsi, et compte tenu de ce qui a été dit aux points 8 et 10, le préfet de la Somme pouvait légalement prendre la décision attaquée et en fixer la durée à deux ans, sans commettre d'erreur d'appréciation. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, la décision attaquée n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de M. A.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme A doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à Me Homehr et au préfet de la Somme.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 mai 2024.

Le magistrat désigné,

signé

E. FUMAGALLILa greffière,

signé

S. CHATELLAIN

La République mande et ordonne au préfet de la Somme en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2401961

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