jeudi 11 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Amiens |
| Section | Tribunal Administratif d'Amiens |
| N° Dossier | TA80-2402128 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées les 30 mai et 2 juin 2024, M. A B, représenté par Me Khamlichi, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 26 février 2024 par lequel la préfète de l'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le Maroc comme pays à destination duquel il doit être renvoyé et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de dix ans ;
2°) d'annuler l'arrêté du 26 février 2024 par lequel la préfète de l'Oise l'a assigné à résidence à son domicile au 16 place Cantrel à Mouy (60250) pour une durée de quarante-cinq jours et a fixé les modalités d'exécution de cette mesure ;
3°) d'enjoindre à la préfète de l'Oise, dans le délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard, de lui délivrer sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation dans le délai d'un mois sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;
Il soutient que :
S'agissant de la décision portant refus de séjour :
- la décision est insuffisamment motivée ;
- la préfète de l'Oise n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;
- la décision méconnait les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la décision méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision méconnait les dispositions de l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- la décision méconnait les dispositions du 1° de l'article L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la décision méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 31 mai 2024, la préfète de l'Oise conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. Wavelet pour statuer sur les requêtes relevant des procédures mentionnées aux articles L. 352-4, L. 352-5, L. 352-6, L. 352-8, L. 352-9, L. 614-1 et suivants, L. 732-8, L. 743-20, L. 754-4, L. 754-5, L. 753-7 et suivants, L. 572-4, L. 572-5, L. 572-6, L. 752-5, L. 752-6, L. 752-11 et L. 752-7 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Wavelet, magistrat désigné ;
- les observations de Me Khatir, substituant Me Khamlichi, représentant M. B, qui s'en rapporte à ses écritures en précisant notamment que la menace à l'ordre public ne peut être regardée comme grave et d'actualité ;
- et les observations de M. B.
La clôture de l'instruction a été prononcée après les observations des parties, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant marocain né le 4 mai 1989, est entré régulièrement sur le territoire français en 1991 dans le cadre d'une procédure de regroupement familial. Il a sollicité dernièrement la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 26 février 2024, la préfète de l'Oise a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le Maroc comme pays à destination duquel il doit être renvoyé et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de dix ans. Par un arrêté du même jour, la préfète de ce même département l'a assigné à résidence à son domicile au 16 place Cantrel à Mouy (60250) pour une durée de quarante-cinq jours et a fixé les modalités d'exécution de cette mesure. M. B demande l'annulation de ces deux arrêtés.
Sur l'étendue du litige :
2. Aux termes de l'article R. 776-17 du code de justice administrative : " Lorsque l'étranger est placé en rétention ou assigné à résidence après avoir introduit un recours contre la décision portant obligation de quitter le territoire ou après avoir déposé une demande d'aide juridictionnelle en vue de l'introduction d'un tel recours, la procédure se poursuit selon les règles prévues par la présente section. Les actes de procédure précédemment accomplis demeurent valables. L'avis d'audience se substitue, le cas échéant, à celui qui avait été adressé aux parties en application de l'article R. 776-11. / Toutefois, lorsque le requérant a formé des conclusions contre la décision relative au séjour notifiée avec une obligation de quitter le territoire, il est statué sur cette décision dans les conditions prévues à la sous-section 1 ou à la sous-section 2 de la section 2, selon le fondement de l'obligation de quitter le territoire. () ".
3. Il résulte de ces dispositions qu'il n'appartient pas au magistrat désigné par le président du tribunal administratif de se prononcer sur les conclusions tendant à l'annulation d'un refus de titre de séjour. Dès lors, il n'y a lieu de statuer, dans la présente instance, que sur les conclusions tendant à l'annulation de la mesure d'éloignement et des décisions fixant le délai de départ volontaire, le pays de destination, portant interdiction de retour sur le territoire français et assignant l'intéressé à résidence. En conséquence, les conclusions à fin d'annulation dirigées contre la décision du 26 février 2024 par laquelle la préfète de l'Oise a refusé à M. B un titre de séjour sont renvoyées devant une formation collégiale du tribunal administratif d'Amiens. Il en va de même des conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte qui en sont l'accessoire.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. Aux termes de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
5. Il ressort des pièces du dossier que M. B est arrivé avec ses parents sur le territoire français dans le cadre d'un regroupement familial en février 1991 à l'âge de vingt-et-un mois et y réside depuis lors, soit depuis plus de trente-trois ans, ainsi qu'en attestent notamment un certificat de scolarité à l'école élémentaire Frédéric Louis Poiret de Bury de 1995 à 2000, un certificat de scolarité au collège Romain Rolland de Mouy de 2000 à 2004 et des bulletins de salaire de 2019 à 2024. Il ressort également du dossier, ce qu'indique la préfète de l'Oise en défense, que l'intéressé s'est vu délivrer une carte de résident valable 10 ans de 2007 à 2017 ainsi que trois cartes de séjour temporaire valables du 4 mai 2017 au 8 août 2022. En outre, ses parents, titulaires chacun d'une carte de résident valable 10 ans jusqu'en 2026 pour son père et 2033 pour sa mère, résident régulièrement en France, quand trois de ses quatre frères et ses quatre sœurs ont la nationalité française, ainsi qu'en attestent les cartes d'identité nationale des intéressés produites par le requérant. Dans ces conditions, bien qu'il soit célibataire et sans enfant, sa famille proche, ses parents et sa fratrie résident en France de manière régulière ou ont acquis la nationalité française et, eu égard notamment à la durée de son séjour, le centre de ses intérêts matériels et moraux se trouve sur le territoire français nonobstant les condamnations pénales dont il a fait l'objet de sorte qu'en l'obligeant à quitter le territoire français, la préfète de l'Oise doit être regardée en l'espèce comme ayant méconnu son droit au respect de sa vie privée et familiale telle que protégée par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales citées au point 4.
6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire français. Par voie de conséquence, les décisions refusant un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination, prononçant une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de dix ans et portant assignation à résidence, qui sont dépourvues de base légale, doivent également être annulées.
Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :
7. Aux termes de l'article L. 911-2 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé ". Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit
d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".
8. Eu égard aux motifs du présent jugement, l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français contestée n'implique pas de délivrer à M. B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile mais implique seulement que la préfète de l'Oise réexamine la situation de l'intéressé et qu'elle lui délivre une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce qu'elle ait à nouveau statué sur son cas. Il y a lieu de prescrire à cette autorité, ou à tout autre préfet territorialement compétent, d'y procéder dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les conclusions relatives aux frais liés au litige :
9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante dans la présente instance, la somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : Le jugement des conclusions de la requête présentée par M. B tendant à l'annulation de la décision de refus de titre de séjour et celles qui en sont l'accessoire, relatives aux fins d'injonction et d'astreinte, est renvoyé à la formation collégiale compétente du tribunal administratif d'Amiens.
Article 2 : Les décisions du 26 février 2024 de la préfète de l'Oise portant obligation de quitter le territoire français, fixation du pays de renvoi, refus d'octroi de départ volontaire, interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de dix ans et assignation à résidence sont annulées.
Article 3 : Il est enjoint à la préfète de l'Oise, ou à tout autre autorité préfectorale compétente, de réexaminer la situation de M. B dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour.
Article 4 : L'Etat versera à M. B la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète de l'Oise.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2024.
Le magistrat désigné,
Signé
F. Wavelet
Le greffier,
Signé
N. Verjot
La République mande et ordonne à la préfète de l'Oise en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies d'exécution de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
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