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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2402154

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2402154

mercredi 12 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2402154
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 4 juin 2024, le premier vice-président du tribunal administratif de Lille a transmis au tribunal administratif d'Amiens, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée par M. A B le 30 mai 2024.

Par cette requête, enregistrée sous le n°2402198 M. A B demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 28 mai 2024 par lequel la préfète de l'Oise l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le Maroc comme pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Par une requête, un mémoire complémentaire, enregistrés les 2 et 4 juin 2024 sous le n°2402154, M. A B, représenté par Me Taoufik, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 mai 2024 par lequel la préfète de l'Oise l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le Maroc comme pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d'annuler l'arrêté du 29 mai 2024, notifié le 31 mai 2024, par lequel la préfète de l'Oise l'a assigné à résidence à son domicile à Compiègne pour une durée de quarante-cinq jours et a fixé les modalités d'exécution de cette mesure ;

3°) d'enjoindre à la préfète de l'Oise de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et une carte de séjour temporaire ou, à défaut, de réexaminer sa situation, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros, à verser à son conseil, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur les moyens communs aux décisions attaquées :

- elles sont insuffisamment motivées ;

- la compétence de leur auteur n'est pas établie ;

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'elle porte une atteinte disproportionnée au respect de sa vie privée et familiale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

Sur la légalité de la décision refusant un délai de départ volontaire :

- elle est illégale compte tenu, par voie de conséquence, de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la légalité de la décision fixant le pays de retour :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la légalité de la décision interdisant le retour en France pour une durée de deux ans :

- elle est illégale compte tenu, par voie de conséquence, de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la légalité de l'arrêté portant assignation à résidence :

- il est illégal compte tenu, par voie de conséquence, de l'illégalité de l'arrêté l'obligeant à quitter le territoire français ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

Les requêtes ont été communiquées à la préfète de l'Oise qui a produit des pièces, enregistrées les 3 et 10 juin 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Le Gars pour statuer sur les demandes telles que celles faisant l'objet du litige.

Les parties ont été régulièrement averties du jour des deux audiences organisées le 4 juin 2024 et le 11 juin 2024.

Ont été entendus au cours de la première audience publique, tenue le 4 juin 2024 :

- le rapport de M. Le Gars, magistrat désigné ;

- les observations de Me Taoufik, représentant M. B, qui reprend les conclusions et moyens de la requête n°2402154 en insistant sur le fait que l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- les observations de M. B.

Ont été entendus au cours de la seconde audience publique, tenue le 11 juin 2024 :

- le rapport de M. Le Gars, magistrat désigné ;

- les observations de Me Taoufik, représentant M. B, qui reprend les conclusions et moyens des requêtes.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant marocain, né le 20 juillet 2003, est entré en France en 2007. Par un arrêté du 28 mai 2024, dont l'intéressé demande l'annulation, la préfète de l'Oise l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le Maroc comme pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par un arrêté du 29 mai 2024, dont M. B demande l'annulation, la préfète de l'Oise l'a assigné à résidence à son domicile à Compiègne pour une durée de quarante-cinq jours et a fixé les modalités d'exécution de cette mesure.

Sur la jonction :

2. Les requêtes nos 2402154 et 2402198 ont été introduites par le même requérant et présentent à juger des questions semblables. Il y a donc lieu de les joindre pour statuer par un même jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application des stipulations précitées, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

4. M. A B établit être entré en France en 2007, à l'âge de quatre ans, sous couvert d'un visa de long séjour et y avoir été recueilli, en tant qu'enfant abandonné, dans le cadre d'une kafala, par sa tutrice, ressortissante française, qui l'a éduqué et avec laquelle il réside et a construit une relation filiale. Il justifie, notamment par des certificats attestant de sa scolarité en France de 2010 à 2022, de sa présence continue sur le territoire français au cours de cette période. S'il est célibataire et sans enfants, il ressort des attestations produites, rédigées en des termes personnels et circonstanciés, que M. B est intégré en France, où il a tissé des liens intenses et stables avec sa tutrice et la famille de l'intéressée, et que le centre de ses intérêts s'est constamment situé en France. Il ressort également des pièces du dossier que M. B n'a aucune attache familiale au Maroc. Dans ces conditions particulières, eu égard notamment à la durée de sa présence en France où il a exclusivement vécu depuis l'âge de quatre ans et a développé l'intégralité de ses liens personnels, à l'absence d'attaches dans son pays d'origine qu'il a quitté en tant qu'enfant abandonné et nonobstant les circonstances que M. B a été condamné à quatre mois de prison avec sursis pour des faits de violence commis à l'âge de quinze ans, le 17 mars 2019, soit plus de cinq ans avant la date de la décision attaquée, et qu'il est défavorablement connu des services de police pour usage de stupéfiants, M. B est fondé à soutenir que l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de M. B. Il y a lieu, pour ces motifs, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens invoqués à son encontre, de prononcer l'annulation de l'arrêté du 28 mai 2024 par lequel a préfète de l'Oise l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le Maroc comme pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

En ce qui concerne la légalité de l'arrêté portant assignation à résidence :

5. Il y a lieu d'annuler, par voie de conséquence, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, l'arrêté du 29 mai 2024 portant assignation à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

6. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

7. Le présent jugement implique qu'il soit enjoint à la préfète de l'Oise de réexaminer la situation de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, durant ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Taoufik de la somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 28 mai 2024 de la préfète de l'Oise est annulé.

Article 2 : L'arrêté du 29 mai 2024 de la préfète de l'Oise est annulé.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète de l'Oise de procéder au réexamen de la situation de

M. B dans un délai de deux mois à compter de la date de notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : L'État versera à Me Taoufik une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions des requêtes n os 2402154 et 2402198 de M. B est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Taoufik et à la préfète de l'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juin 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

V. LE GARS

Le greffier,

Signé

N. VERJOT

La République mande et ordonne à la préfète de l'Oise en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies d'exécution de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Nos 2402154, 2402198

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