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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2402301

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2402301

mercredi 24 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2402301
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantMOLLER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 10 juin et 23 juillet 2024, M. D B, représenté par Me Moller, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 24 mai 2024 par lequel le préfet de l'Aisne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a abrogé son document provisoire de séjour, a ordonné la remise de ses documents d'identité aux services de police ainsi que sa présentation au commissariat de police deux fois par semaine, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé la Turquie comme pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Aisne de mettre fin au signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son avocat, sous réserve qu'il renonce à percevoir le bénéfice de l'aide juridictionnelle, ou une somme de 1 200 euros à verser à M. B dans l'hypothèse où le bénéfice de l'aide juridictionnelle ne lui serait pas accordé, sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- il est entaché d'une insuffisance de motivation et d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- il méconnait l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, dès lors qu'elle n'a pas été mise en mesure de présenter ses observations préalablement à l'édiction de l'arrêté attaqué ;

- il méconnait les articles L. 611-1 et L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il appartient au préfet d'apporter la preuve de la notification régulière de la décision de rejet de sa demande d'asile par la Cour nationale du droit d'asile ;

- il méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision fixant le pays de renvoi est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français méconnait l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, compte-tenu de ce qui a été exposé ci-dessus.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 juin 2024, le préfet de l'Aisne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

M. B a présenté une demande d'aide juridictionnelle le 19 juin 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans ses dispositions applicables de la date d'intervention de la décision attaquée ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative, dans ses mêmes dispositions.

La présidente du tribunal a désigné M. Truy pour statuer sur les demandes telles que celles faisant l'objet du litige.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Truy, magistrat désigné.

- et les observations de Me Moller, représentant M. B, également présent, assisté de Mme A, interprète, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens, s'agissant notamment du droit d'être entendu, dès lors que son client avait de nouveaux éléments à faire valoir, et la situation familiale du couple.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. D B, de nationalité turque né le 28 février 2001, est entré en France le 19 janvier 2023. Il a présenté une demande d'asile le 24 avril 2023, laquelle a été rejetée par une décision de l'office français de protection des réfugiés et des apatrides le 23 novembre 2023, confirmée par une décision de la cour nationale du droit d'asile le 22 avril 2024. Par un arrêté du 24 mai 2024, dont l'intéressé demande l'annulation, le préfet de l'Aisne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a abrogé son document provisoire de séjour, a ordonné la remise de ses documents d'identité aux services de police ainsi que sa présentation au commissariat de police deux fois par semaine, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé la Turquie comme pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

2. En premier lieu, l'arrêté contesté a été signé par M. Alain Ngouoto, secrétaire général de la préfecture de l'Aisne, lequel disposait pour ce faire d'une délégation de signature du préfet en date du 21 mai 2024 régulièrement publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise les dispositions légales et règlementaires sur lesquelles il se fonde, notamment les dispositions du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et relève les éléments de faits relatifs à la vie privée et familiale de M. B, notamment la circonstance que sa demande d'asile a été définitivement rejetée. La décision fixant le pays de renvoi ainsi que la mesure d'interdiction de retour sur le territoire français précisent également suffisamment les considérations de droit et de fait sur lesquelles elles se fondent contrairement à ce que soutient le requérant. Au surplus, le requérant ne démontre pas s'être prévalu devant l'autorité administrative de circonstances particulières dont le défaut de mention constituerait un vice de motivation. Ainsi, les moyens tirés du défaut de motivation des différentes décisions résultant de l'arrêté attaqué et du défaut d'examen particulier de la situation de la requérante, invoqué à raison des mêmes considérations, doivent être écartés.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre / () ".

5. Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu, qui s'adresse, non pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union, fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. Dans le cas prévu au 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision faisant obligation de quitter le territoire français fait suite au constat de ce que la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire ont été définitivement refusés à l'étranger. Le droit d'être entendu n'implique alors pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français ni sur la mesure d'interdiction de retour sur le territoire français dont elle peut être assortie, dès lors qu'il a pu être entendu dans le cadre du dépôt de sa demande d'asile, comme en l'espèce. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué est intervenu en méconnaissance du droit d'être entendu rappelé ci-dessus.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () / Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci ".

7. Il ressort des pièces du dossier que la décision de la cour nationale du droit d'asile rejetant la demande d'asile de M. B lui a été notifiée le 22 mai 2024. Il s'ensuit que son droit au séjour a pris fin à cette dernière date en application des dispositions précitées, que l'arrêté attaqué ne méconnaît pas.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

9. Si M. B soutient que l'arrêté attaqué méconnait les stipulations précitées, son épouse fait également l'objet d'une mesure d'éloignement et il n'est pas démontré que l'intéressé serait dépourvu d'attaches dans son pays d'origine. Par suite, le moyen doit être écarté.

10. En sixième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

11. Il ne ressort d'aucune pièce du dossier que le requérant, dont la demande d'asile a au demeurant été rejetée, serait exposée à des traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine. Il s'ensuit que l'arrêté attaqué ne méconnaît pas les stipulations précitées.

12. En septième lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'illégalité de la décision fixant le pays de renvoi à raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

13. En dernier lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". D'autre part, aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

14. Compte-tenu de ce qui a été dit au point 9, la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans à l'encontre de M. B ne méconnait pas les dispositions précitées de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

15. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. B, qu'il y a lieu d'admettre au bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle, doit être rejetée, y compris ses conclusions présentées aux fins d'injonction, ainsi que celles qu'il présente sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

16. En outre, aux termes de l'article 92 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " La part contributive versée par l'Etat à l'avocat, ou à l'avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation, choisi ou désigné pour assister plusieurs personnes dans une procédure reposant sur les mêmes faits en matière pénale ou dans un litige reposant sur les mêmes faits et comportant des prétentions ayant un objet similaire dans les autres matières est réduite par le juge de 30 % pour la deuxième affaire () ".

17. En l'espèce, les conclusions de la requête de M. B correspondent à un litige similaire à celui enregistré au nom de Mme E B, l'épouse du requérant, sous le

n° 2402300 et reposant sur les mêmes faits. Dans ces deux instances, les intéressés bénéficient de l'aide juridictionnelle et sont représentés par le même avocat. En conséquence, il y a lieu, conformément aux dispositions ci-dessus rappelées, d'appliquer un abattement de 30% sur le montant de l'aide juridictionnelle correspondant à la présente requête.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Il est appliqué un abattement de 30% sur le montant de la part contributive de l'aide juridictionnelle versée à Me Moller au titre de la présente requête.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D B, à Me Moller et au préfet de l'Aisne.

Copie en sera adressée au bureau d'aide juridictionnelle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 juillet2024.

Le magistrat désigné,

signé

G. Truy

La greffière,

signé

S. Chatellain

La République mande et ordonne au préfet de l'Aisne, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

N°2402301

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