lundi 21 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Amiens |
| Section | Tribunal Administratif d'Amiens |
| N° Dossier | TA80-2402738 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | JU3 |
| Avocat requérant | ABREU |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 6 et 19 juillet 2024, Mme D G A F, représentée par Me Abreu, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 5 juillet 2024 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure, l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an et a procédé à son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 600 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l'arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente ;
- il est insuffisamment motivé ;
- le préfet a fait une appréciation erronée du trouble à l'ordre public en ce qu'il n'a pas procédé à une appréciation de l'ensemble de son comportement ;
- l'arrêté méconnaît l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'elle justifie d'un droit au séjour en tant que citoyenne de l'Union européenne ;
- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'elle réside sur le territoire français en compagnie de son concubin ;
- il méconnaît les articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'elle ne satisfait à aucune des hypothèses prévues par ces dispositions.
Par un mémoire en défense enregistré le 15 octobre 2024, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme A F ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le traité sur l'Union européenne et le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;
- la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- l'arrêt n° C-456/02 du 7 septembre 2004 de la Cour de justice de l'Union européenne ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. Truy, pour statuer sur les requêtes relevant des procédures prévues par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Truy, président ;
- et les observations de Me Abreu qui insiste sur les erreurs de fait et de droit dont est entaché la décision contestée ainsi que celles de Mme A F, assistée de Mme E B, interprète, qui précise sa situation familiale actuelle.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. Mme D G A F, ressortissante portugaise née le 6 août 1974, qui est entrée en France en 2022 selon ses déclarations, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 5 juillet 2024 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. A titre liminaire, il convient de préciser que lors de son interpellation, la requérante, née au Cap-Vert, n'a pas été en mesure de justifier de son identité. De ce fait, le préfet de la Seine-Saint-Denis pouvait raisonnablement estimer que sa situation était régie par les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicables aux ressortissants des pays tiers. Toutefois, postérieurement à l'introduction de la présente instance, la requérante a produit sa carte d'identité portugaise. Il appartient ainsi au juge de l'excès de pouvoir de prendre en compte un tel document, dès lors qu'il révèle une situation existante à la date de la décision attaquée, alors même qu'il n'aurait pas été porté à la connaissance de l'administration avant qu'elle se prononce.
3. En premier lieu, aux termes de l'article 3 du traité sur l'Union européenne : " () / 2. L'Union offre à ses citoyens un espace de liberté, de sécurité et de justice sans frontières intérieures, au sein duquel est assurée la libre circulation des personnes (). ". Aux termes de l'article 45 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne : " 1. La libre circulation des travailleurs est assurée à l'intérieur de l'Union. () / 3. Elle comporte le droit () / c) de séjourner dans un des Etats membres afin d'y exercer un emploi conformément aux dispositions législatives, réglementaires et administratives régissant l'emploi des travailleurs nationaux ". Le 1 de l'article 7 de la directive 2004/38/CE du 29 avril 2004 relative au droit des citoyens de l'Union et des membres de leur famille de circuler et de séjourner librement sur le territoire de l'Union européenne dispose que " Tout citoyen de l'Union a le droit de séjourner sur le territoire d'un autre Etat membre pour une durée de plus de trois mois : / a) s'il est un travailleur salarié ou non salarié dans l'Etat membre d'accueil () ". Ces stipulations sont transposées en droit français par les dispositions de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, selon lesquelles : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes : 1° Ils exercent une activité professionnelle en France () ".
4. Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que la notion de travailleur, au sens des dispositions précitées du droit de l'Union européenne, doit être interprétée comme s'étendant à toute personne qui exerce des activités réelles et effectives, à l'exclusion d'activités tellement réduites qu'elles se présentent comme purement marginales et accessoires. La relation de travail est caractérisée par la circonstance qu'une personne accomplit pendant un certain temps, en faveur d'une autre et sous la direction de celle-ci, des prestations en contrepartie desquelles elle touche une rémunération. Ni la nature juridique particulière de la relation d'emploi au regard du droit national, ni la productivité plus ou moins élevée de l'intéressé, ni l'origine des ressources pour la rémunération, ni encore le niveau limité de cette dernière ne peuvent avoir de conséquences quelconques sur la qualité de travailleur.
5. Il ressort des pièces du dossier que la requérante est titulaire d'un contrat à durée indéterminée conclu le 12 septembre 2022 pour une durée mensuelle de travail de 151, 67 heures avec une entreprise de nettoyage, pour l'exécution duquel elle produit des bulletins de paie depuis le mois d'octobre 2022 et justifie d'un salaire net mensuel de 1 413, 13 euros en juin 2024. Dans ces conditions, Mme A F, qui exerce une activité professionnelle réelle et effective ne pouvant être regardée comme marginale et accessoire, bénéficie à ce titre d'un droit au séjour en vertu du 1° de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être accueilli.
6. En second lieu, aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : () 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société () ".
7. Ces dernières dispositions doivent être interprétées à la lumière des objectifs de la directive du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 relative au droit des citoyens de l'Union et des membres de leurs familles de circuler et de séjourner librement sur le territoire des Etats membres. Il appartient à l'autorité administrative d'un Etat membre qui envisage de prendre une mesure d'éloignement à l'encontre d'un ressortissant d'un autre Etat membre de ne pas se fonder sur la seule existence d'une infraction à la loi, mais d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française. L'ensemble de ces conditions doivent être appréciées en fonction de la situation individuelle de la personne, notamment de la durée de son séjour en France, de sa situation familiale et économique et de son intégration.
8. S'il est constant que Mme A F a été interpellée pour des faits de vol en réunion sans violence et qu'elle est connue pour les mêmes faits ainsi que pour vol à l'étalage, pour lesquels elle n'a au demeurant pas été condamnée, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que la mesure d'éloignement litigieuse serait susceptible d'être fondée légalement en l'espèce sur les dispositions du 2° de l'article L. 251-1 précité, qui permet d'éloigner le ressortissant européen dont le comportement personnel constitue une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être accueilli.
9. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme A F est fondée à demander l'annulation de la décision du 5 juillet 2024 par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis lui a fait obligation de quitter le territoire français. Il y a lieu d'annuler, par voie de conséquence, la décision par laquelle le préfet a fixé le pays de destination ainsi que celle par laquelle il l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.
Sur les frais liés à l'instance :
10. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 600 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 5 juillet 2024 du préfet de la Seine-Saint-Denis est annulé.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D G A F et au préfet de la Seine-Saint-Denis.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 octobre 2024.
Le magistrat désigné,
signé
G. Truy
La greffière,
signé
M. C La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026