mardi 6 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Amiens |
| Section | Tribunal Administratif d'Amiens |
| N° Dossier | TA80-2403065 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3ème Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 28 juillet et 2 août 2024, M. F D E, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 2 juillet 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des Outre-mer lui a interdit de se déplacer en dehors du territoire de la commune de Camon sous réserve de son obligation de se présenter une fois par jour au commissariat de police d'Amiens à 07h00, l'a obligé à obtenir un sauf-conduit pour tout déplacement en dehors du périmètre géographique autorisé et à déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation, pour une durée de trois mois à compter de sa date de notification, soit jusqu'au 3 octobre 2024.
Il soutient que :
- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;
- son comportement ne constitue pas une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics, dès lors qu'il n'a pas fait l'objet de condamnation pénale pour des faits de nature terroriste et que l'administration ne fait état d'aucun risque de passage à l'acte et, d'autre part, qu'il n'est pas en relation de manière habituelle avec des personnes ou organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, ni ne soutient, diffuse ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes ;
- l'arrêté est entaché d'un détournement de pouvoir, dès lors qu'il a pour seul but de prendre des mesures de sécurité afin d'assurer le bon déroulement des jeux olympiques ;
- l'arrêté attaqué porte atteinte à sa liberté d'aller et venir, compte tenu de la mesure ordonnée et de son obligation de se présenter à 07h00 au commissariat d'Amiens ;
- l'arrêté attaqué fixe des mesures disproportionnées et portant atteinte à son droit à la vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il est père de quatre enfants dont trois résident à Amiens.
Par un mémoire en défense, enregistré le 1er août 2024, le ministre de l'intérieur et des Outre-mer conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Par un mémoire, enregistré le 5 août 2024, lequel n'a pas été soumis au contradictoire sur le fondement de l'article L. 773-9 du code de justice administrative, le ministre de l'intérieur et des Outre-mer a produit l'original de la décision attaquée ainsi que les justificatifs de la compétence de son auteur.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de la sécurité intérieure ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Thérain, président rapporteur,
- les conclusions de Mme Pierre, rapporteure publique,
- et les observations de M. D E, requérant, ainsi que celles de M. A, directeur de cabinet du préfet de la Somme, représentant le ministre de l'intérieur et des Outre-mer.
Considérant ce qui suit :
1. M. D E demande l'annulation de l'arrêté du 2 juillet 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des Outre-mer lui a interdit de se déplacer en dehors du territoire de la commune de Camon sous réserve de son obligation de se présenter une fois par jour au commissariat de police d'Amiens à 07h00, l'a obligé à obtenir un sauf-conduit pour tout déplacement en dehors du périmètre géographique autorisé et à déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation, pour une durée de trois mois à compter de sa date de notification, soit jusqu'au 3 octobre 2024.
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci () ". Selon l'article L. 773-9 du code de justice administrative, applicable au contentieux des décisions administratives fondées sur des motifs en lien avec la prévention d'actes de terrorisme : " Les exigences de la contradiction mentionnées à l'article L. 5 sont adaptées à celles de la protection de la sécurité des auteurs des décisions mentionnées au second alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration. / Lorsque dans le cadre d'un recours contre l'une de ces décisions, le moyen tiré de la méconnaissance des formalités prescrites par le même article L. 212-1 ou de l'incompétence de l'auteur de l'acte est invoqué par le requérant ou si le juge entend relever d'office ce dernier moyen, l'original de la décision ainsi que la justification de la compétence du signataire sont communiqués par l'administration à la juridiction qui statue sans soumettre les éléments qui lui ont été communiqués au débat contradictoire ni indiquer l'identité du signataire dans sa décision ".
3. Il ressort de l'examen de l'original de la décision attaquée et des justificatifs de la compétence de son auteur, lesquels ont été communiqués au tribunal par le ministre de l'intérieur et des Outre-mer en application des dispositions précitées, que le moyen tiré de ce que cette décision serait entachée d'incompétence manque en fait et doit, par suite, être écarté.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ".
5. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des notes établies par les services de renseignement versées par le ministre au débat contradictoire, dont aucun des éléments de fait qu'elles établissent n'est sérieusement contredit par le requérant, que M. D E a fait l'objet d'une condamnation le 29 juin 2020 à huit mois d'emprisonnement avec sursis du chef de menaces de mort réitérées et violence conjugale suivie d'une incapacité n'excédant pas huit jours, puis d'une condamnation le 16 juin 2022 à trois ans d'emprisonnement du chef de recel de bien provenant d'un vol en bande organisée. Il ressort également des pièces du dossier que l'intéressé a fréquenté régulièrement en détention au cours de l'année 2021 plusieurs condamnés pour des actes de terrorisme ou prévenu poursuivi pour de tels faits et que M. D E s'y est également distingué par sa pratique fondamentaliste et prosélyte de l'islam, de même que ses lectures d'ouvrages faisant l'apologie du terrorisme. Par ailleurs, la compagne de M. D E, chez qui il a confirmé résider à l'audience, a elle-même rencontré en détention une prévenue poursuivie du chef d'infractions de nature terroriste à raison de son départ en zone irako-syrienne pour rejoindre les rangs de l'organisation terroriste dite "Daech" et avec laquelle elle a conservé des liens particulièrement étroits au point que l'intéressée, toujours incarcérée, a déclaré comme domicile envisagé celui de Mme B et de M. D E en vue de solliciter son assignation à résidence sous surveillance électronique. Il ressort enfin de ces mêmes pièces que M. D E continue d'entretenir des liens avec un ancien codétenu connu pour sa pratique radicale de l'islam et sa prise de position en faveur de l'organisation terroriste dite "Hamas", ce qui n'est pas utilement contredit et que des ouvrages faisant l'apologie du terrorisme ont été retrouvés à son domicile à l'issue d'une visite domiciliaire réalisée le 13 février 2024.
6. Dans ces conditions, et alors même que M. D E n'a pas lui-même fait l'objet d'une condamnation pour des faits de terrorisme, il n'en demeure pas moins que ces circonstances, dont il ne ressort d'aucune pièce du dossier qu'elles soient matériellement inexactes, révèlent la propension de l'intéressé à commettre des actes violents et à offrir un soutien matériel et moral à de tels individus, de sorte qu'il existe, dans le contexte particulier de l'organisation des manifestations liées au déroulement des jeux olympiques et paralympiques de Paris qui est susceptible d'avoir une incidence sur le niveau de la menace à prendre en considération, des raisons sérieuses de penser que le comportement de M. D E peut constituer une telle menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics. Alors qu'il résulte également de ce qui a été dit ci-dessus que le requérant entre en outre en relation de manière habituelle avec des personnes incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, de même qu'il doit être regardé comme soutenant et adhérant à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou en faisant l'apologie, le ministre n'a pas méconnu les dispositions précitées en estimant que M. D E pouvait faire l'objet d'une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance sur leur fondement.
7. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation () ".
8. Il est dans la nature même d'une mesure intervenant sur le fondement des dispositions précitées de porter atteinte à la liberté d'aller et venir des personnes en faisant l'objet. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance de cette liberté doit, en lui-même mais sous réserve de ce qui sera dit ci-dessous au point 10, être écarté.
9. En quatrième lieu, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que l'arrêté attaqué serait entaché de détournement de pouvoir, ce que ne révèle pas la circonstance que celui-ci est essentiellement intervenu à raison de l'organisation des manifestations liées au déroulement des jeux olympiques et paralympiques de Paris, laquelle a légalement pu être prise en considération par l'autorité administrative ainsi qu'il a été dit ci-dessus au point 6.
10. Pour autant, et en cinquième lieu, il résulte de ce qui a été dit à ce même point 6 que ce n'est qu'à la faveur du contexte particulier créé par ces manifestations que la mesure contestée a pu respecter les conditions légales de son intervention, telles qu'elles sont énoncées aux dispositions précitées de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure. Par suite, et alors que ces manifestations se clôtureront le 8 septembre 2024, M. D E est fondé à soutenir que l'application de la mesure dont il a fait l'objet jusqu'au 3 octobre 2024 est disproportionnée aux buts en vue desquels elle est intervenue et qu'il y a dès lors lieu d'en prononcer l'annulation en tant qu'elle a vocation à s'appliquer au-delà du 10 septembre 2024.
11. En revanche, M. D E n'est pas fondé à soutenir que les autres obligations imposées par l'arrêté attaqué seraient disproportionnées, notamment à raison de ses charges familiales, alors que trois de ses quatre enfants issus d'un premier lit ne résident pas avec lui et que la présence à ses côtés de sa fille âgée de 3 ans a déjà justifié que l'horaire de présentation aux services de police à 07h00 de sa mère soit annulé par un jugement du tribunal du 25 juillet 2024 afin de limiter les conséquences de cette mesure sur cette enfant. De même, il est constant que M. D E exerce essentiellement des missions d'intérim de très courte durée et qu'il dispose de la faculté de solliciter sur justificatifs des sauf-conduits lui permettant de s'y rendre, de même qu'aux formations professionnelles qu'il poursuit ponctuellement afin d'obtenir un emploi stable.
12. Il résulte de ce qui précède que M. D E est fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué dans la seule mesure de ce qui a été relevé au point 10 et que le surplus des conclusions aux fins d'annulation doit être rejeté.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du ministre de l'intérieur et des Outre-mer est annulé dans la seule mesure de ce qui a été relevé au point 10 du présent jugement, soit en tant qu'il a vocation à s'appliquer au-delà du 10 septembre 2024.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. F D E et au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.
Copie en sera adressée au préfet de la Somme et au procureur de la République près le tribunal judiciaire d'Amiens.
Délibéré après l'audience du 5 août 2024, à laquelle siégeaient :
- M. Thérain, président-rapporteur,
- Mme Galle, présidente assesseure,
- M. Truy, premier conseiller honoraire.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 août 2024.
Le président-rapporteur,
signé
S. Thérain
La présidente assesseure,
signé
C. Galle La greffière,
signé
M. C
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des Outre-mer et au préfet la Somme, chacun en ce qui les concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
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