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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2403119

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2403119

mercredi 21 août 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2403119
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCENTAURE AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal administratif d'Amiens a annulé l'arrêté du 19 mai 2024 par lequel le préfet de police avait interdit le retour sur le territoire français de M. B, ressortissant tunisien, pour une durée de douze mois. La juridiction a jugé que le préfet avait fait une inexacte application des articles L. 612-7 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En effet, malgré une précédente mesure d'éloignement non exécutée, M. B justifiait d'une résidence continue en France depuis près de quatre ans et demi et d'un mariage avec une ressortissante française, sans constituer une menace pour l'ordre public. L'arrêté a donc été annulé sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens, dont la méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 2 juin 2024 au greffe du tribunal administratif de Paris et transmise le 24 juillet suivant au tribunal administratif d'Amiens et un mémoire enregistré le 18 août 2024, M. A B, représenté par Me Debbagh, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 mai 2024 par lequel le préfet de police lui a interdit le retour sur le territoire français avant l'expiration d'un délai de douze mois ;

2°) d'enjoindre au préfet de police de procéder, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, au réexamen de sa situation administrative et de le munir, le jour du dépôt de son dossier, d'une autorisation provisoire de séjour assortie d'une autorisation de travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation tant dans son principe que dans sa durée ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 août 2024, le préfet de police, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Beaucourt, conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant des procédures prévues aux articles L. 614-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Beaucourt, magistrate désignée,

- et les observations de Me Debbagh, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que sa requête et par les mêmes moyens.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant tunisien né le 10 novembre 1986, déclare être entré en France le 30 juillet 2018, sous couvert d'un visa de court séjour valable du 18 juillet 2018 au 13 janvier 2019. Par un arrêté du 22 mai 2023, le préfet de la Somme a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement. Par un arrêté du 19 mai 2024, dont M. B demande l'annulation, le préfet de police lui a interdit le retour sur le territoire français avant l'expiration d'un délai de douze mois.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article. L. 612-7 de ce code : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour () ". L'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

3. Pour prononcer à l'encontre de M. B une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois, le préfet de police a considéré que l'intéressé allègue être entré sur le territoire français le 29 juillet 2018 et qu'il s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement prise le 22 mai 2023 par le préfet de la Somme.

4. S'il est vrai que le requérant a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement à l'exécution de laquelle il ne s'est pas soumis, il ressort toutefois des pièces du dossier que l'intéressé, dont le comportement ne représente aucune menace pour l'ordre public, justifie par les pièces qu'il produit résider de façon continue en France depuis le mois d'octobre 2019, soit près de quatre ans et demi à la date de l'arrêté attaqué, et s'être marié, le 21 octobre 2023, avec une ressortissante française avec laquelle il est entré en concubinage, au plus tard au mois de mars 2022. Par suite, le préfet de police a, dans les circonstances particulières de l'espèce, fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en prononçant à l'encontre de M. B une interdiction de retour sur le territoire français avant l'expiration d'un délai de douze mois.

5. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 19 mai 2024 doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (CE) n° 1987/2006 du Parlement européen et du Conseil du 20 décembre 2006 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen de deuxième génération (SIS II). / Les modalités de suppression du signalement de l'étranger en cas d'annulation ou d'abrogation de l'interdiction de retour sont fixées par voie réglementaire ". En outre, l'article R. 613-7 du même code dispose que : " Les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription dans ce traitement " lequel dispose que : " Les données à caractère personnel et informations enregistrées dans le fichier sont conservées jusqu'à l'aboutissement de la recherche ou l'extinction du motif de l'inscription ".

7. L'exécution du présent jugement, qui annule la décision d'interdiction de retour sur le territoire français, implique seulement que soit supprimé le signalement dont M. B a fait l'objet aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. Par suite, il y a lieu d'enjoindre le préfet de police de prendre, dans un délai de deux mois, toutes mesures propres à mettre fin à ce signalement.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme globale de 1 000 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 19 mai 2024 du préfet de police est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de police de prendre toutes mesures propres à mettre fin au signalement de M. B dans le système d'information Schengen procédant de l'interdiction de retour sur le territoire français annulée par le présent jugement, dans le délai de deux mois à compter de sa notification.

Article 3 : L'État versera à M. B une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de police.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 août 2024.

La magistrate désignée,

Signé

P. BEAUCOURTLe greffier,

Signé

P. VROMAINE

La République mande et ordonne au préfet de police, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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