jeudi 19 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Amiens |
| Section | Tribunal Administratif d'Amiens |
| N° Dossier | TA80-2403125 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème Chambre |
| Avocat requérant | TULLE |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 31 juillet 2024, M. B C A, représenté par Me Tulle, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté, non daté, par lequel le préfet de l'Aisne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;
2°) d'enjoindre au préfet de l'Aisne de réexaminer sa situation et de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour, en assortissant l'injonction prononcée d'une astreinte de 152,45 euros par jour de retard.
Il soutient que :
S'agissant des moyens communs aux décisions portant refus de délivrance d'un titre de séjour et obligation de quitter le territoire français :
- la compétence du signataire de l'arrêté n'est pas établie ;
- les décisions litigieuses sont entachées d'un vice de forme dès lors qu'elles ne sont pas datées ;
- elles sont insuffisamment motivées ;
- elles n'ont pas été précédées d'un examen personnalisé de sa demande ;
- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elles sont entachées d'une erreur manifeste dans l'appréciation de leurs conséquences sur sa situation personnelle ;
S'agissant du moyen propre à la décision portant obligation de quitter le territoire :
- elle a été prise en méconnaissance de son droit d'être entendu garanti par l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
S'agissant des moyens dirigés contre la décision lui interdisant le retour sur le territoire français :
- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation des décisions portant refus de délivrance d'un titre de séjour et obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense enregistré le 12 septembre 2024, le préfet de l'Aisne conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Sako, conseillère,
- et les observations de Me Tulle, représentant M. A.
Considérant ce qui suit :
1. M. B C A, ressortissant sénégalais né le 2 décembre 1984, entré en France, selon ses déclarations, le 28 septembre 2017 muni d'un visa de court séjour, a présenté en 2022 une demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié. L'intéressé, qui a obtenu à la suite de cette demande la délivrance d'une carte de séjour valable jusqu'au 24 novembre 2023, en a sollicité le renouvellement le 14 novembre 2023. Par l'arrêté non daté dont M. A demande l'annulation, le préfet de l'Aisne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office de la mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans.
Sur les moyens communs aux décisions portant refus de délivrance d'un titre de séjour et obligation de quitter le territoire français :
2. En premier lieu, par un arrêté du 2 juillet 2024 régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Aisne, le préfet de ce département a donné délégation à M. Ngouoto, secrétaire général de la préfecture, à l'effet de signer, en toutes matières, notamment tous arrêtés relevant des attributions de l'État dans le département de l'Aisne à l'exclusion de certaines mesures limitativement énumérées au nombre desquelles ne figurent pas les décisions concernant le séjour et l'éloignement des ressortissants étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions litigieuses doit être écarté.
3. En deuxième lieu, la circonstance que l'arrêté litigieux ne comporte pas de date est sans influence sur sa légalité. Par suite, le moyen tiré du vice de forme des décisions attaquées ne peut qu'être écarté.
4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. /A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ". Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. () / Dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour. () "
5. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué qu'il vise les textes dont il est fait application et détaille la situation de M. A par des considérations qui lui sont propres. Il précise notamment que l'intéressé ne produit à l'appui de sa demande de renouvellement d'un titre de séjour en qualité de salarié ni contrat de travail, ni autorisation de travail délivrée par la plateforme de la main d'œuvre étrangère. Dans ces conditions, l'arrêté attaqué qui n'avait pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments afférents à la situation du requérant, mentionne avec une précision suffisante les circonstances de fait et de droit qui en constituent le fondement pour mettre utilement l'intéressé en mesure d'en discuter les motifs et le juge d'exercer son contrôle. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation des décisions litigieuses doit être écarté.
6. En quatrième lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté contesté, ni d'aucune autre pièce du dossier, que le préfet de l'Aisne n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. A avant d'édicter les décisions litigieuses. Le moyen doit par suite être écarté.
7. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
8. Au soutien de son moyen tiré de la méconnaissance des stipulations citées au point précédent, M. A fait valoir qu'il est entré régulièrement en France en 2017, qu'il a rapidement entrepris des démarches pour régulariser sa situation et travailler et qu'il justifie d'une bonne intégration sur le territoire français, compte tenu de sa maîtrise de la langue française et de la pratique du handball qu'il exerce au niveau professionnel, dans le cadre d'une convention conclue avec l'amical club Soissons Handball. Outre que ni l'entrée régulière en France, ni l'ancienneté du séjour de M. A ne sont établies par les pièces produites au dossier, il en ressort que la situation professionnelle de l'intéressé demeure précaire. En effet, il n'est pas contesté que la promesse d'embauche en qualité de régisseur au sein d'une société de production, qui a conduit le préfet de l'Aisne à l'admettre exceptionnellement au séjour, ne s'est pas concrétisée, M. A ayant travaillé au cours de l'année 2023 pour une enseigne de grande distribution en qualité d'achemineur/approvisionneur. S'il se prévaut d'un contrat à durée déterminée conclu à compter du 1er avril 2024 en tant qu'agent d'entretien auprès d'une communauté d'agglomération, le terme de ce contrat est prévu au 31 janvier 2025. De plus, la formation de paysagiste dont il se prévaut en dernier lieu est postérieure à la décision attaquée. Enfin, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé est célibataire, sans enfants en France, et n'établit pas être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine où réside sa fille, et où il a vécu jusqu'au moins l'âge de 32 ans. Dans ces conditions, le préfet de l'Aisne n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressé en prenant l'arrêté contesté. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit dès lors être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences des décisions attaquées sur sa situation personnelle doit être écarté.
Sur le moyen propre à la décision portant obligation de quitter le territoire français :
9. Aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, de même valeur juridique que le Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne et le Traité sur l'Union européenne, en vertu de l'article 6 de ce dernier : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que cet article s'adresse non pas aux Etats membres, mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Par suite, le moyen tiré de leur violation par une autorité d'un Etat membre est inopérant. Le requérant peut néanmoins utilement faire valoir que le principe général du droit de l'Union, relatif au respect des droits de la défense, imposait qu'il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur les mesures d'éloignement envisagées. Ce principe implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.
10. Lorsqu'il sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour, l'étranger, en raison même de l'accomplissement de cette démarche qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, ne saurait ignorer qu'en cas de refus, il pourra faire l'objet d'une mesure d'éloignement. Il lui appartient, lors du dépôt de sa demande de titre, lequel doit en principe faire l'objet d'une présentation personnelle du demandeur en préfecture, de préciser à l'administration les motifs pour lesquels il demande que lui soit délivré un titre de séjour et de produire tous éléments susceptibles de venir au soutien de cette demande. Il lui est loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. Le droit de l'intéressé d'être entendu, qui n'impose pas à l'autorité administrative de mettre l'étranger à même de réitérer ses observations ou de présenter de nouvelles observations, de façon spécifique, sur l'obligation de quitter le territoire français qui est prise concomitamment et en conséquence du refus de séjour, est ainsi satisfait avant que n'intervienne le refus de titre de séjour. Le requérant n'est, par suite, pas fondé à soutenir que son droit d'être entendu aurait été méconnu avant que ne soit prise la mesure d'éloignement litigieuse.
Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
11. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français.
Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".
12. Pour décider de prononcer à l'encontre de M. A une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans, le préfet de l'Aisne s'est essentiellement fondé sur le fait que l'intéressé s'était maintenu irrégulièrement sur le territoire français jusqu'en 2022, qu'il a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, et qu'il ne justifie ni d'une présence ni de liens personnels et familiaux anciens, intenses et stables en France. M. A, dont il est admis dans la décision attaquée qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public, a toutefois fait l'objet d'une mesure de régularisation par la même autorité, postérieurement à l'édiction de la première mesure d'éloignement dont il a fait l'objet. En outre, l'intéressé n'est pas dépourvu de toute attache sur le territoire français où réside sa nièce. Aussi, dans les circonstances particulières de l'espèce, en prenant à l'encontre de l'intéressé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans, le préfet de l'Aisne a fait une inexacte application des dispositions précitées des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur l'autre moyen, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans doit être annulée.
13. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est seulement fondé à demander l'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Les conclusions à fin d'annulation formées contre les décisions portant refus de délivrance d'un titre de séjour et obligation de quitter le territoire français doivent quant à elles être rejetées.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
14. Le présent jugement, qui annule seulement l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans, implique uniquement qu'il soit enjoint à la préfète de l'Aisne de procéder à l'effacement du signalement de M. A au sein du système d'information Schengen pour la durée de l'interdiction de retour. Il y a lieu d'impartir à la préfète de l'Aisne un délai de sept jours pour exécuter cette mesure d'injonction. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du préfet de l'Aisne portant interdiction de retour sur le territoire français est annulée.
Article 2 : Il est enjoint à la préfète de l'Aisne de procéder dans un délai de sept jours à l'effacement du signalement aux fins de non admission pour la durée de l'interdiction de retour de M. A au sein du système d'information Schengen.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B C A et à la préfète de l'Aisne.
Délibéré après l'audience du 5 décembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Boutou, président,
Mme Pierre, première conseillère,
Mme Sako, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2024.
La rapporteure,
Signé
B. Sako
Le président,
Signé
B. Boutou La greffière,
Signé
A. Ribière
La République mande et ordonne à la préfète de l'Aisne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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