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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2403168

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2403168

vendredi 16 août 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2403168
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantHENOCQUE

Résumé IA

Le Tribunal administratif d’Amiens, statuant en référé sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de M. C demandant la suspension de la décision du 3 juin 2024 prolongeant son placement à l’isolement au centre pénitentiaire de Beauvais. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas remplie, en raison des circonstances particulières liées au comportement et à l’incarcération de l’intéressé, notamment ses antécédents disciplinaires et ses menaces récurrentes envers le personnel pénitentiaire. Aucun des moyens soulevés (insuffisance de motivation, incompétence de l’auteur, erreur manifeste d’appréciation) n’a été retenu comme propre à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision. La demande d’aide juridictionnelle provisoire a été rejetée par voie de conséquence.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 2 août 2024, M. A C, représenté par

Me Henocque, demande au juge des référés saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 3 juin 2024 par laquelle l'adjoint au directeur du centre pénitentiaire de Beauvais a décidé de prolonger son placement à l'isolement pour la période du 14 juin 2024 au 14 septembre 2024 ;

3°) d'enjoindre au chef de l'établissement de le réintégrer dans le régime ordinaire de détention ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 800 euros, à verser à son avocat, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie, dès lors, d'une part, qu'elle est présumée s'agissant d'une décision de prolongation de placement à l'isolement qui porte en principe une atteinte grave et immédiate à la situation de la personne détenue et, d'autre part, que l'administration pénitentiaire ne fait état d'aucune circonstance particulière de nature à renverser cette présomption ;

- sont propres à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée, les moyens tirés de son insuffisante motivation, de l'incompétence de son auteur, et de l'erreur manifeste d'appréciation dont elle est entachée.

Par un mémoire, enregistré le 14 août 2024, le garde des Sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas satisfaite, compte tenu de circonstances particulières tenant aux motifs d'incarcération de M. C et à son comportement en détention ainsi que de ce qu'il n'a contesté la décision litigieuse du 3 juin 2024 que le 2 août 2024 ; en particulier, l'intéressé, qui est écroué depuis le 9 avril 2015, a été condamné à de nombreuses reprises pour des faits de vol, recel, escroquerie et détention non autorisée de stupéfiants, dont plus récemment le

23 avril 2024 pour des faits de recel, détention non autorisée de stupéfiants en récidive et de menace de crime ou délit contre les personnes ou les biens à l'encontre d'un dépositaire de l'autorité publique ; il a également été condamné le 21 mars 2019 pour s'être évadé du centre pénitentiaire de Laon ; son changement d'affectation a été décidé le 8 mars 2024 par mesure d'ordre au centre pénitentiaire de Beauvais ; il a été sanctionné treize fois entre le 23 mai 2023 et le 23 février 2024 par les présidents de commissions de discipline pour avoir été en possession de produits stupéfiants et de téléphones portables et a fait l'objet de soixante-trois sanctions depuis son écrou initial et neuf depuis le début de l'année 2024 ; il a également tenu des propos menaçants et/ou insultants à l'égard des surveillants pénitentiaires les 28 janvier, 2 février, 7 février, 14 mars, 30 avril, 14 mai et 25 mai 2024 ; de fortes odeurs de cannabis provenaient de sa cellule du quartier d'isolement les 15, 16, 18 et 22 mars 2024 et le 8 juin 2024 ; son comportement en détention n'a pas évolué favorablement suite à son placement à l'isolement du fait de menaces proférées à l'endroit des surveillants ;

- aucun des moyens soulevés n'est en l'état de l'instruction de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

Vu :

- la requête n°2403189, enregistrée le 2 août 2024, à fin d'annulation de la décision du

3 juin 2024 ;

- les pièces jointes à la requête.

Vu :

- le code pénitentiaire ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Lapaquette, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé citées notamment à l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lapaquette, juge des référés ;

- les observations orales de Me Henocque représentant M. C, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens et soutient en outre que :

* les circonstances particulières invoquées en défense pour nier l'urgence ne sont pas justifiées dès lors que M. C, qui n'avait jamais auparavant été placé à l'isolement, l'a été dès son arrivée au centre pénitentiaire de Beauvais, qu'aucun rapport d'incident n'a été établi, que les fortes odeurs de produits stupéfiants émanant de sa cellule proviennent de la consommation de CBD et que ses propos ne sont que des provocations qui ne caractérisent pas sa dangerosité ;

*il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée dès lors que la délégation de signature produite est certes antérieure à cette décision de prolongation de l'isolement mais postérieure à la décision initiale de placement à l'isolement également signée par le directeur adjoint de l'établissement ; que la décision litigieuse ne se fonde que sur des comportements antérieurs pour lesquels il a déjà été sanctionné.

- et les observations orales de M. B, directeur adjoint du centre pénitentiaire, représentant le garde des sceaux, ministre de la justice, qui fait en outre valoir que la délégation de signature produite est la plus récente mais qu'il disposait déjà auparavant d'une telle délégation à l'effet de signer le placement à l'isolement de M. C ; que l'intéressé a, en outre diffusé de nombreuses vidéos sur les réseaux sociaux dans lesquelles ils ridiculisent les surveillants et que son comportement postérieur à l'intervention de la décision attaquée a donné lieu à des

comptes-rendus d'incidents.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fin de suspension, d'injonction et celles présentées au titre des frais exposés et non compris dans les dépens :

3. M. C demande, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 3 juin 2024 par laquelle l'adjoint au directeur du centre pénitentiaire de Beauvais a décidé de prolonger son placement à l'isolement pour la période du 14 juin 2024 au 14 septembre 2024.

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

5. Eu égard à son objet et à ses effets sur les conditions de détention, la décision plaçant d'office à l'isolement une personne détenue ainsi que les décisions prolongeant éventuellement un tel placement, prises sur le fondement de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire, portent en principe, sauf à ce que l'administration fasse valoir des circonstances particulières, une atteinte grave et immédiate à la situation de la personne détenue, de nature à créer une situation d'urgence justifiant que le juge administratif des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, puisse ordonner la suspension de leur exécution s'il estime remplie l'autre condition posée par cet article.

6. M. C, écroué depuis le 9 avril 2015, est incarcéré au centre pénitentiaire de Beauvais depuis le 14 mars 2024 à la suite d'un changement d'affectation par mesure d'ordre décidé le 8 mars 2024 en raison de son comportement inadapté en détention caractérisé notamment par de nombreuses projections extérieures. Placé en urgence à l'isolement le 14 mars 2024, il a ensuite fait l'objet d'une décision du 18 mars 2024 à cet effet pour une durée de trois mois. Pour prendre la décision de prolongation de son placement en isolement, le chef d'établissement s'est fondé, non seulement sur son profil pénal, constitué notamment de multiples faits de recel de biens provenant de vols et détention non autorisée de stupéfiants, dont une condamnation le 23 avril 2024 pour de mêmes faits commis en récidive et des faits de menace de crime ou délit contre les personnes ou les biens à l'encontre d'un dépositaire de l'autorité publique ainsi que de sa condamnation le 21 mars 2019 pour s'être évadé du centre pénitentiaire de Laon, mais également sur son parcours pénitentiaire, recensant soixante-trois sanctions disciplinaires, dont neuf infligées depuis le début de l'année 2024, de même que, depuis son changement d'affectation, l'usage répété de stupéfiants, de téléphones portables ainsi que les nombreuses insultes et menaces proférées à l'encontre du personnel pénitentiaire, et sur la nécessité de préserver le sécurité des personnels et le bon ordre au sein de l'établissement. Il ressort de ces éléments et notamment du comportement habituellement transgressif de M. C que ni les sanctions disciplinaires prononcées ni le changement d'établissement ni même le placement à l'isolement ne permettent de faire disparaître les risques pesant sur son entourage et en particulier sur le personnel pénitentiaire.

7. Au regard de l'ensemble de ces éléments, l'administration justifie de circonstances particulières relativement précises, actuelles et récurrentes renversant la présomption d'urgence. Le souci de préserver le bon ordre au sein de l'établissement pénitentiaire et de prévenir tout risque notamment sur son personnel, au regard du comportement de l'intéressé, s'opposent à ce que l'urgence, qui s'apprécie globalement eu égard aux intérêts en présence, soit retenue.

8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée, que les conclusions à fin de suspension doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : M. C est admis à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A C, à Me Henocque, avocate de M. C, et au garde des sceaux, ministre de la justice. Copies en seront adressées au directeur du centre pénitentiaire de Beauvais et au bureau d'aide juridictionnelle.

Fait à Amiens le 16 août 2024.

Le juge des référés,

Signé :

A. LAPAQUETTE

La greffière,

Signé :

S. GRARE

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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