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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2403395

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2403395

jeudi 5 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2403395
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSamy DJEMAOUN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 23 et 31 août 2024,

M. C B, représenté par Me Djemaoun, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 17 juillet 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer lui a interdit de se déplacer en dehors du territoire de la commune de Chambly sous réserve de l'obtention d'un sauf-conduit, l'a obligé à se présenter une fois par jour du lundi au samedi à la gendarmerie de cette commune à 08h00 et les dimanches et jours fériés ou chômés à 9h00, lui a interdit d'entrer en relation avec un individu déterminé, et l'a obligé à déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation, pour une durée de trois mois ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 2 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence, dès lors que son signataire ne justifie pas d'une délégation de signature à cette fin ;

- l'arrêté attaqué est entaché de vice de procédure, dès lors que le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent n'ont pas été préalablement informés ;

- l'arrêté attaqué méconnaît l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure, dès lors notamment que son comportement ne constitue pas une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics ;

- l'arrêté attaqué fixe des mesures disproportionnées portant atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il ne peut se déplacer pour suivre sa formation et poursuivre sa scolarité.

Par un mémoire, enregistré le 30 août 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens ne sont pas fondés.

Par un mémoire, enregistré le 2 septembre 2024 n'ayant pas été soumis au contradictoire sur le fondement de l'article L. 773-9 du code de justice administrative, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a produit l'original de la décision attaquée ainsi que les justificatifs de la compétence de son auteur.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Thérain, président-rapporteur,

- les conclusions de Mme Rondepierre, rapporteure publique,

- et les observations de Me Djemaoun, assistant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B demande l'annulation de l'arrêté du 17 juillet 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer lui a interdit de se déplacer en dehors du territoire de la commune de Chambly sous réserve de l'obtention d'un sauf-conduit, l'a obligé à se présenter une fois par jour du lundi au samedi à la gendarmerie de cette commune à 08h00 et les dimanches et jours fériés ou chômés à 9h00, lui a interdit d'entrer en relation avec un individu déterminé, et l'a obligé à déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation, pour une durée de trois mois.

2. Aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ".

3. Il ressort des pièces du dossier, et notamment de la motivation de la décision attaquée ainsi que de la note des services de renseignements versée au débat contradictoire, que pour prescrire une mesure à l'encontre de M. B sur le fondement des dispositions précitées, le ministre de l'intérieur s'est tout d'abord fondé sur l'activité numérique de l'intéressé, et notamment sur la publication ou le relai sur un de ses comptes de réseau social d'une photographie représentant des membres de l'organisation terroriste dite "Daesh" le 19 juin 2022, d'une vidéo incitant à la haine des juifs le 2 août 2022, d'un message hostile à la laïcité et à la France le 13 février 2023 et d'une vidéo mettant en scène, sur fond de propagande religieuse, des individus armés se déclarant membres de la même organisation terroriste le 2 juillet 2022. Le ministre s'est également fondé sur sa consultation de sites internet relatifs à cette même organisation terroriste et la détention d'ouvrages en lien avec l'islam radical mis en évidence à la suite de la visite domiciliaire diligentée le 30 novembre 2023. Enfin le ministre s'est également fondé sur la fréquentation par l'intéressé aux cours des années 2022 et 2023 d'un individu avec lequel il lui a d'ailleurs interdit d'entrer en relation aux termes de l'arrêté attaqué, lui-même convaincu d'adhésion à des thèses terroristes.

4. Si ces circonstances sont suffisantes pour être susceptibles de démontrer que M. B soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes incitant à des actes de terrorisme, soit adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes, elles ne sont en revanche pas de nature à établir, même dans le contexte particulier de l'organisation des jeux olympiques et paralympiques de Paris ou celui de la recrudescence d'actes inspirés par une idéologie djihadiste, qu'il existerait des raisons suffisamment sérieuses de penser que son comportement constituerait une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics, alors qu'il n'est notamment ni démontré ni allégué qu'il aurait été précédemment reproché à l'intéressé un comportement violent ou qu'il envisagerait d'y recourir.

5. Il résulte de ce qui précède que M. B est fondé à demander, pour ce motif et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens qu'il présente à l'appui de ses conclusions, l'annulation de l'arrêté attaqué.

6. Il y a lieu de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros au profit de

M. B sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 17 juillet 2024 du ministre de l'intérieur et des outre-mer est annulé.

Article 2 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée à la préfète de l'Oise et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Beauvais.

Délibéré après l'audience du 4 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Thérain, président-rapporteur,

- M. Lapaquette, premier conseiller,

- M. Harang, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 septembre 2024.

Le président-rapporteur,

signé

S. Thérain

L'assesseur le plus ancien,

signé

A. Lapaquette

La greffière,

signé

S. Chatellain

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à la préfète de l'Oise, chacun en ce qui les concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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