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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2403761

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2403761

jeudi 28 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2403761
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantQUENNEHEN-TOURBIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 septembre 2024, M. A B, représenté par Me Tourbier, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 19 septembre 2024 par lequel le préfet du Nord a décidé son transfert aux autorités slovènes en vue de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de prendre en charge l'instruction de sa demande d'asile dans un délai d'un mois à compter de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché du vice d'incompétence de son signataire ;

- il est insuffisamment motivé et présente un caractère stéréotypé ;

- la décision de transfert a été prise sur une procédure irrégulière dès lors qu'il n'a pas été mis en possession, dans une langue qu'il comprend, des documents d'information prévus par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- elle est entachée d'erreur de droit dès lors que les délais impartis par l'article 23 de ce règlement n'ont pas été respectés ;

- les dispositions du b de l'article 18 de ce règlement étant redevenues applicables depuis le mois de mars 2017 aux transferts des demandeurs d'asile vers la Grèce le préfet du Nord a entaché sa décision d'erreur de droit en ne le transférant pas aux autorités grecques ;

- compte tenu des violences subies en Slovénie, de l'absences de liens avec ce pays, de sa vulnérabilité résultant de son état de santé et des démarches visant à poursuivre des études universitaires en France, l'arrêté attaqué est entaché d'erreur manifeste d'appréciation en ce qu'il refuse la mise en œuvre des dispositions de l'article 17 de ce règlement ;

- la décision de transfert méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La requête a été communiquée au préfet du Nord, qui n'a pas présenté d'observations.

Vu les autres pièces du dossier,

Vu :

- le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la recommandation de la Commission du 8 décembre 2016 adressée aux Etats membres concernant la reprise des transferts vers la Grèce au titre du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 9 octobre 2024.

La présidente du tribunal a désigné M. Binand, vice-président, pour statuer sur les décisions relevant de la procédure prévue à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Binand, magistrat désigné, a été entendu au cours de l'audience publique :

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant de la République Démocratique du Congo, né le 26 novembre 2002, a présenté le 31 mai 2024 une demande d'asile auprès des services de la préfecture de l'Oise. La consultation du système d'information " Eurodac " a fait apparaître, à cette occasion, qu'il avait franchi irrégulièrement la frontière de la Grèce le 16 mai 2023, qu'une demande d'asile avait été enregistrée dans ce pays le 14 juin 2023, puis en Slovénie le 10 avril 2024. Par la présente requête, M. B demande au tribunal, d'annuler l'arrêté en date du 19 septembre 2024 par lequel le préfet du Nord a décidé son transfert aux autorités slovènes pour l'examen de sa demande d'asile.

2. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté du 13 mai 2024, publié le même jour au recueil n° 2024-168 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à M. C E, chef du bureau de l'asile au sein des services de la préfecture du Nord, à l'effet de signer, en particulier, les arrêtés de transfert. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de M. E pour signer l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, en application de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision de transfert dont fait l'objet un ressortissant de pays tiers ou un apatride qui a déposé auprès des autorités françaises une demande d'asile dont l'examen relève d'un autre Etat membre ayant accepté de le prendre ou de le reprendre en charge doit être motivée, c'est-à-dire qu'elle doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et qui permet d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application. En l'espèce, il ressort des motifs exposés dans l'arrêté contesté que le préfet du Nord s'est fondé sur ce que, d'une part, la Grèce ne pouvait être regardée comme l'Etat membre responsable de l'examen de la demande de protection internationale de M. B, par l'effet d'une décision de la cour européenne des droits de l'homme dont il a indiqué les références, d'autre part que les autorités slovènes ont donné leur accord le 19 juin 2024 à la reprise en charge de l'intéressé, qui leur avait été demandée par la France sur le fondement du b du 1 de l'article 18 du règlement UE n° 604/2013 du 26 juin 2013. En énonçant ces considérations le préfet du Nord, qui n'avait pas à décrire l'ensemble des éléments caractérisant la situation personnelle de M. B, a mis ce dernier à même de comprendre les motifs de droit et de fait sur lesquels il s'est fondé pour prendre l'arrêté litigieux, qui ne présente pas un caractère stéréotypé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, le requérant soutient qu'il a été privé de son droit à être informé des conditions d'application du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, en vertu duquel son transfert a été ordonné, dès lors qu'il n'a reçu aucune brochure d'information dans une langue qu'il comprend, ni n'a bénéficié d'un entretien individuel, en méconnaissance des prescriptions respectivement des articles 4 et 5 de ce règlement. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, produites en défense, que la brochure commune A et B, visée au paragraphe 2 de l'article 4 de ce règlement a été portée à la connaissance de M. B le 31 mai 2024 en langue française, qu'il a expressément déclaré lire et comprendre, au cours d'un entretien individuel qui s'est déroulé également dans cette langue comme cela ressort de son résumé, que l'intéressé a signé sans émettre aucune réserve. Le requérant, qui ne soulève aucune contestation circonstanciée sur la complétude des informations ainsi délivrées ou sur leur compréhension, a ainsi été mis à même de porter utilement à la connaissance de l'administration l'ensemble des éléments tenant à sa situation personnelle susceptibles d'influer sur la détermination de l'Etat membre responsable de sa demande d'asile. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir qu'il a été privé des garanties procédurales prévues aux articles 4 et 5 du règlement communautaire du 26 juin 2013.

5. En quatrième lieu, le requérant soutient qu'il a été privé de son droit à être informé des conditions d'application du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, en vertu duquel son transfert a été ordonné, dès lors qu'il n'a reçu aucune brochure d'information dans une langue qu'il comprend, ni n'a bénéficié d'un entretien individuel, en méconnaissance des prescriptions respectivement des articles 4 et 5 de ce règlement. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, produites en défense, que la brochure commune A et B, visée au paragraphe 2 de l'article 4 de ce règlement a été portée à la connaissance de M. D le 15 septembre 2023 en langue française, qu'il a expressément déclaré lire et comprendre, au cours d'un entretien individuel qui s'est déroulé également dans cette langue comme cela ressort de son résumé, que l'intéressé a signé sans émettre aucune réserve. Ainsi, le requérant qui ne soulève aucune contestation circonstanciée sur la complétude des informations ainsi délivrées, sur leur compréhension effective ou sur les modalités de cet entretien, a été mis à même de porter utilement à la connaissance de l'administration l'ensemble des éléments tenant à sa situation personnelle susceptibles d'influer sur la détermination de l'Etat membre responsable de sa demande d'asile. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir qu'il a été privé des garanties procédurales prévues aux articles 4 et 5 du règlement communautaire du 26 juin 2013.

6. En cinquième lieu, il ressort des pièces versées au dossier par le préfet du Nord, et dont la teneur n'est pas contredite en retour, que les autorités slovènes ont été saisies, le 17 juin 2024, soit dans le délai de deux mois à compter de la demande d'asile de M. B imparti par les dispositions du 2 de l'article 23 du règlement communautaire du 26 juin 2013, d'une demande de reprise en charge de l'intéressé transmise par le formulaire uniforme comportant l'ensemble des informations prévues à cette fin, sur le fondement des dispositions du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 rappelées au point précédent et qu'elles l'ont explicitement acceptée le 19 juin 2024. Par suite, les moyens tirés tant de ce que la décision de transfert attaquée est issue d'une procédure irrégulière faute d'accord donné par les autorités croates à une demande de reprise en charge de M. B et de ce que la France, à défaut d'avoir formulé une telle demande dans le délai qui lui était imparti, est devenue l'Etat membre responsable de l'examen de la demande manquent en fait et doivent être écartés.

7. En sixième lieu, M. B n'est pas fondé à soutenir que le préfet du Nord, en décidant de transférer vers la Slovénie plutôt que vers la Grèce a méconnu la recommandation de la Commission du 8 décembre 2016 adressée aux États membres, concernant la reprise des transferts vers la Grèce au titre du règlement (UE) n° 604/2013, qui ne revêt aucun caractère contraignant, conformément à l'article 288 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne.

8. En septième lieu, si M. B, fait valoir qu'il ne dispose d'aucune attache en Slovénie, pays dont il ne parle pas langue contrairement à la France, qu'il n'y a pas bénéficié de conditions d'accueil appropriée à sa qualité de demandeur d'asile et y a fait d'ailleurs l'objet d'une tentative d'agression par arme blanche en camp de réfugié, et qu'il projette d'entreprendre en France une prise charge psychologique des traumatismes consécutifs à son parcours migratoire et des études supérieures, ces circonstances ne sont pas suffisantes à établir que le préfet du Nord, en refusant de faire application de la clause dérogatoire prévue par l'article 17 du règlement du 26 juin 2013 a entaché la décision de transfert en litige d'une erreur manifeste d'appréciation.

9. En huitième et dernier lieu, M. B, célibataire et sans enfants, ne justifie pas disposer d'attaches d'une intensité particulière avec la France. Dans ces conditions, compte tenu de la durée de son séjour en France, qui ne remonte qu'au début du mois de mai 2024 selon ses déclarations, et en dépit de sa compréhension de la langue française qu'il fait valoir, le préfet du Nord n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de M. B une atteinte disproportionnée aux buts qu'il a poursuivis en prenant la décision de transfert contestée. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête de M. B doivent être rejetées, ainsi, par voie de conséquence, que celles à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet du Nord et à Me Tourbier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 novembre 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

C. BINANDLa greffière,

Signé

V. MARTINVAL La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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