mardi 31 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Amiens |
| Section | Tribunal Administratif d'Amiens |
| N° Dossier | TA80-2403868 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 4ème Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 2 octobre 2024, Mme B D, représentée par Me Sabaly, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 11 juillet 2024 par lequel le préfet de la Somme lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Somme, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et à titre subsidiaire, de réexaminer la demande dans un délai de quinze jours à compter du jugement et assortir l'injonction ainsi prononcée d'une astreinte de cinquante euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
- l'arrêté a été pris par une autorité incompétente ;
- il est entaché d'une erreur de fait, dès lors que la requérante justifie d'une intégration personnelle et professionnelle sur le territoire français ;
- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'elle n'a plus aucune attache au Maroc alors qu'elle a de nombreuses attaches familiales en France.
La requête a été communiquée au préfet de la Somme qui n'a pas présenté d'observations.
Par une ordonnance du 4 octobre 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 4 décembre 2024 à 12 h 00.
Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 septembre 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
A été entendu au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Binand, président.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B D, ressortissante marocaine née le 4 juin 1984 au Maroc, est entrée régulièrement en France le 20 septembre 2018. Le 15 février 2024, elle a sollicité son admission au séjour au titre de la vie privée et familiale. Par un arrêté du 11 juillet 2024, le préfet de la Somme refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; () ".
3. Il ressort des pièces du dossier que Mme D est entrée régulièrement sur le territoire français le 20 septembre 2018 où elle a rejoint son père, sa sœur et ses frères, tous de nationalité française, et sa mère, titulaire d'une carte de résident et qu'elle y séjourne depuis. Si le préfet a relevé, pour édicter l'arrêté en litige, que Mme D a vécu au Maroc jusqu'à ses trente-quatre ans et qu'elle ne démontre pas y être dépourvue d'attaches familiales ni entretenir des relations étroites avec sa famille présente en France, il ressort toutefois des pièces du dossier que l'intéressée a quitté son pays d'origine un an après son divorce prononcé le 17 février 2017 et que sa grand-mère, dont elle soutient sans être contestée s'être occupée à compter de l'année 2007, après que le reste de sa famille a rejoint son père en France au titre du regroupement familial, est décédée le 17 septembre 2021. Elle justifie en outre de l'intensité et la stabilité de sa relation avec sa sœur, qui l'a hébergée durant un an à Villeurbanne, ainsi qu'avec ses parents, desquels elle démontre s'être rapprochée en emménageant dans le même immeuble. En outre, les différentes pièces produites, incluant de nombreuses attestations circonstanciées de tiers, établissent que Mme D a noué des liens personnels et s'est intégrée dans la société française, notamment en animant ou co-animant des ateliers hebdomadaires promouvant l'accès au numérique au sein d'un centre social et culturel à Amiens depuis octobre 2022 et qu'elle a obtenu un diplôme de langue française de niveau B1 en 2023. Elle justifie, enfin, de ses efforts d'intégration professionnelle par la production l'exercice d'une activité salariée de garde d'enfant à domicile de juin 2023 à juin 2024.
4. Dans ces conditions, compte tenu de la durée du séjour de Mme D en France et de la nature et de l'intensité des attaches privées et familiales dont elle justifie y disposer, le préfet de la Somme, en refusant, par l'arrêté du 11 juillet 2024, de lui délivrer un titre de séjour et en lui faisant obligation de quitter le territoire français a porté une atteinte disproportionnée au respect de sa vie privée et familiale et a ainsi méconnu les stipulations de l'article 8 la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
5. Il résulte de tout ce qui précède Mme D est fondée à demander l'annulation de ces décisions, ainsi, par voie de conséquence que de la décision fixant le pays de renvoi prise pour l'exécution de la mesure d'éloignement prononcée par l'arrêté contesté.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
6. Compte tenu de son motif, l'annulation prononcée par le présent jugement implique nécessairement que soit délivrée à Mme D une carte de séjour temporaire " portant la mention vie privée et familiale ". Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Somme d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais de l'instance :
7. Il y a lieu de faire application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, le versement d'une somme de 1 000 euros à Me Sabaly, avocat de la requérante, sous réserve pour ce dernier de renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridique.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 11 juillet 2024 du préfet de la Somme est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Somme de délivrer à Mme D une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L'Etat versera à Me Sabaly une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B D, au préfet de la Somme et à Me Sabaly.
Délibéré après l'audience du 17 décembre 2024, à laquelle siégeaient :
- M. Binand, président ;
- Mme C et Mme A, conseillères.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 décembre 2024.
Le président-rapporteur,
Signé
C. BINAND
L'assesseure la plus ancienne,
Signé
J. C
Le greffier,
Signé
N. VERJOT
La République mande et ordonne au préfet de la Somme en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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