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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2404107

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2404107

jeudi 31 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2404107
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantGALMOT

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête, enregistrée sous le n° 2404107 le 17 octobre 2024, et un mémoire en réplique, enregistré le 29 octobre 2024, M. A B, représenté par Me Galmot, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 octobre 2024 par lequel la préfète de l'Oise lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le Portugal comme pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure et a prononcé à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été prise en méconnaissance du principe du contradictoire, dès lors qu'il n'a pas été invité à faire préalablement valoir ses observations sur la mesure envisagée ;

- elle a été prise par une autorité incompétente, dès lors qu'il n'est pas établi que le signataire de cette décision bénéficiait pour ce faire d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- elle est insuffisamment motivée en fait ;

- elle n'a pas été prise à l'issue d'un examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 251-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il dispose d'un droit au séjour permanent sur le territoire français dans la mesure où il y réside et y travaille depuis 2006 ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que son comportement personnel ne saurait être qualifié, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, de menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, dès lors qu'il vit avec une ressortissante française qu'il a épousée en 2011, qu'il est père de trois enfants de nationalité française et qu'il est propriétaire avec sa conjointe du logement familial ;

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, dès lors que son comportement personnel ne saurait être qualifié, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, de menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français ;

En ce qui concerne la décision prononçant une interdiction de circulation sur le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité des décisions lui faisant obligation de quitter le territoire français et lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 octobre 2024, la préfète de l'Oise conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

II. Par une requête, enregistrée sous le n° 2404118 le 17 octobre 2024, M. A B, représenté par Me Galmot, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 octobre 2024 par lequel la préfète de l'Oise l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours et a fixé les modalités d'application de cette mesure ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté contesté a été pris par une autorité incompétente, dès lors qu'il n'est pas établi que son signataire bénéficiait pour ce faire d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- il est insuffisamment motivé en fait ;

- il n'a pas été pris à l'issue d'un examen sérieux de sa situation personnelle ;

- il est illégal en raison de l'illégalité des décisions lui faisant obligation de quitter le territoire français et prononçant à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire français ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il réside, de manière stable, avec son épouse et ses enfants scolarisés à une adresse connue des services de police et que les modalités de contrôle qui lui sont imposées sont incompatibles avec sa vie familiale ;

- pour les mêmes raisons, la préfète de l'Oise a commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 octobre 2024, la préfète de l'Oise conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Harang, conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant des procédures prévues aux articles L. 921-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Harang, magistrat désigné,

- et les observations de Me Galmot, assistant M. B, qui conclut aux mêmes fins que ses requêtes par les mêmes moyens, à l'exception de ceux tirés de l'incompétence du signataire des arrêtés attaqués et de la méconnaissance du principe du contradictoire, auxquels il est renoncé.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. Par deux requêtes qu'il y a lieu de joindre pour statuer par un seul jugement, M. A B, ressortissant portugais né le 10 avril 1981, demande l'annulation, d'une part, de l'arrêté du 12 octobre 2024 par lequel la préfète de l'Oise lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le Portugal comme pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure et a prononcé à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée d'un an et, d'autre part, de l'arrêté du même jour par lequel cette autorité l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours et a fixé les modalités d'application de cette mesure.

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 200-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Est citoyen de l'Union européenne toute personne ayant la nationalité d'un État membre. / () ". Aux termes de l'article L. 251-2 de ce code : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français en application de l'article L. 251-1 les citoyens de l'Union européenne () qui bénéficient du droit au séjour permanent prévu par l'article L. 234-1 ". Aux termes de l'article L. 234-1 du même code : " Les citoyens de l'Union européenne mentionnés à l'article L. 233-1 qui ont résidé de manière légale et ininterrompue en France pendant les cinq années précédentes acquièrent un droit au séjour permanent sur l'ensemble du territoire français. / () ". Aux termes de l'article L. 233-1 dudit code : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes : / 1° Ils exercent une activité professionnelle en France ; / () ". Aux termes de l'article R. 234-3 de ce code : " La continuité de séjour nécessaire à l'acquisition du droit au séjour permanent n'est pas affectée par des absences temporaires ne dépassant pas six mois par an, ni par des absences d'une durée plus longue pour l'accomplissement des obligations militaires ou par une absence de douze mois consécutifs au maximum pour une raison importante, telle qu'une grossesse, un accouchement, une maladie grave, des études, une formation professionnelle ou un détachement à l'étranger pour raisons professionnelles. / () ".

3. Il ressort des pièces du dossier que M. B, ressortissant portugais, travaille en qualité de salarié à temps plein pour la société Eurovia Île-de-France sous couvert d'un contrat à durée indéterminée depuis le 1er juin 2006 sans discontinuité. Il ressort également des pièces du dossier que le requérant réside habituellement, à tout le moins depuis cette même date, sur le territoire français de manière interrompue et, compte tenu de ce qui vient d'être dit, légale. Dans ces conditions, M. B avait, à la date à laquelle la mesure d'éloignement prise à son encontre a été édictée, acquis de longue date un droit au séjour permanent en France, de sorte qu'il ne pouvait légalement faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, nonobstant la circonstance, même à la supposer établie, qu'il constituerait, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société.

4. En second lieu, en tout état de cause, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. / () ".

5. Il ressort des pièces du dossier que M. B réside et travaille en France de manière continue depuis, à tout le moins, le 1er juin 2006. Il ressort également des pièces du dossier qu'il a épousé, le 29 octobre 2011, une ressortissante française avec laquelle il a eu trois enfants, également de nationalité française, nés respectivement les 1er janvier 2009, 30 août 2012 et 13 janvier 2017. Il ressort en outre des pièces du dossier que le requérant et sa conjointe sont propriétaires du logement situé à Chambly où ils résident avec leurs enfants, lesquels sont scolarisés. La mesure d'éloignement prise à l'encontre de M. B risquerait, dès lors, de le séparer durablement de son épouse et de ses enfants, lesquels, compte tenu de leur nationalité française, n'ont pas, contrairement à ce que soutient la préfète de l'Oise, vocation à l'accompagner au Portugal. Dans ces conditions, la décision faisant obligation à M. B de quitter le territoire français méconnaît, à l'évidence, les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, nonobstant la circonstance que l'intéressé, qui au demeurant est désormais suivi médicalement dans un centre spécialisé en addictologie, ait été condamné, le 24 avril 2023, par le tribunal correctionnel de Pontoise pour des faits de conduite d'un véhicule sous l'empire d'un état alcoolique en état de récidive légale et de conduite de ce même véhicule malgré l'annulation judiciaire de son permis de conduire.

6. Il résulte de tout ce qui précède que la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à l'encontre de M. B ne peut qu'être annulée. Il en va de même, par voie de conséquence, de la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, de celle fixant le pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure d'éloignement, de celle prononçant à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée d'un an et de celle l'assignant à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme globale de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : Les arrêtés de la préfète de l'Oise du 12 octobre 2024 sont annulés.

Article 2 : L'État versera à M. B une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète de l'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

signé

J. HarangLa greffière,

signé

S. Chatellain

La République mande et ordonne à la préfète de l'Oise en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

N°s 2404107, 2404118

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