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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2500110

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2500110

lundi 3 février 2025

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2500110
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantHOMEHR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 15 janvier 2025 et le 24 janvier 2025, M. B C, alors détenu au centre pénitentiaire de Laon, représenté par Me Homehr, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 janvier 2025 par lequel la préfète de l'Aisne a procédé au retrait de son titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de cinq ans ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que son conseil renonce à percevoir la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- les décisions portant retrait du titre de séjour et obligation de quitter le territoire français ont été signées par une autorité incompétente ;

- elles sont entachées d'un vice de procédure, faute pour la préfète de l'Aisne de justifier du respect de la procédure préalable prévue au I de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale ;

- elles sont entachées d'erreur de qualification juridique en ce qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;

- elles méconnaissent l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et sont entachées d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences de cette décision sur sa situation personnelle ;

- il remplit les conditions lui ouvrant droit à la nationalité française en raison de la durée de son séjour en France ;

- c'est à tort que la préfète de l'Aisne a fixé la République du Congo comme pays de destination, en raison des menaces qu'il y encourt pour sa vie et de l'isolement dans lequel il s'y retrouverait ;

- la décision d'interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'erreur de droit en ce que la préfète de l'Aisne n'a pas pris en compte les quatre critères évoqués à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- cette décision porte atteinte à sa vie privée et familiale et est entachée d'erreur d'appréciation.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 28 et le 29 janvier 2025, la préfète de l'Aisne, conclut au rejet de la requête. Elle soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Parisi, conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant des procédures prévues à l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 30 janvier 2025 :

- le rapport de Mme Parisi, magistrate désignée,

- les observations de Me Porcher, substituant Me Homehr, avocat désigné d'office, représentant M. C, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ;

- les observations de M. C.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, ressortissant de la République du Congo né le 2 juillet 1998, est entré sur le territoire français le 2 février 2000, selon ses déclarations. Par un arrêté du 7 janvier 2025, dont M. B C demande l'annulation, la préfète de l'Aisne lui a retiré son titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination en cas en cas d'exécution d'office de la mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de cinq ans.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique dispose : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence () / L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce d'admettre provisoirement M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les décisions portant retrait du titre de séjour et obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, les décisions attaquées ont été signées par M. Alain Ngouoto, secrétaire général de la préfecture de l'Aisne, qui a reçu à cet effet une délégation de signature de la préfète de l'Aisne par arrêté du 25 novembre 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de ces décisions doit être écarté.

5. En deuxième lieu, il résulte des termes de l'arrêté attaqué, confirmés par les écritures en défense de la préfète de l'Aisne, que, pour retirer le titre de séjour de M. C et lui faire obligation de quitter le territoire français, la préfète s'est appuyée sur les condamnations figurant au bulletin n° 2 du casier judiciaire de l'intéressé, d'ailleurs versé au dossier, et non, comme M. C le soutient, sur le fichier de traitement des antécédents judiciaires ou un autre fichier pour la consultation duquel le requérant aurait dû être informé au préalable. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale, qui ne concerne pas la délivrance du bulletin n° 2 du casier judiciaire, doit être écarté comme inopérant.

6. En troisième lieu, pour retirer le titre de séjour de M. C et lui faire obligation de quitter le territoire français, la préfète s'est fondée sur la circonstance qu'entre 2017 et 2024, l'intéressé a fait l'objet de 9 condamnations dont 6 ont donné lieu à des peines d'emprisonnement pour des faits de dégradation ou détérioration d'un bien appartenant à autrui et destiné à l'utilité ou la décoration publique en récidive, de menace de mort avec ordre de remplir une condition, d'offre ou cession non autorisée de stupéfiants, d'usage illicite de stupéfiants en récidive, de menace de crime ou délit contre les personnes ou les biens à l'encontre d'un dépositaire de l'autorité publique en récidive, de transport, détention, acquisition non autorisés et usages illicite de stupéfiants, d'outrage à une personne dépositaire de l'autorité publique en récidive, et de rébellion en récidive. Eu égard à leur persistance, leur variété et leur actualité, les derniers faits ayant donné lieu à sa condamnation et à son incarcération le 28 mars 2024 ayant été commis le 31 janvier 2024, M. C n'est pas fondé à soutenir que la préfète a commis une erreur d'appréciation en qualifiant ses agissements de menace grave à l'ordre public. Un tel moyen doit donc être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

8. Il est constant que le requérant est entré en France mineur à l'âge de deux ans, qu'il a effectué toute sa scolarité sur le territoire français, et qu'il a été titulaire, depuis sa majorité, de titres de séjour régulièrement renouvelés. Si M. C se prévaut de ces circonstances ainsi que de la présence en France de l'ensemble des membres de sa famille, du suivi d'un CAP durant son incarcération et de sa volonté d'insertion professionnelle, de tels éléments ne suffisent pas à caractériser une intégration particulière sur le territoire français alors qu'il résulte de ce qui a été dit au point 6 du présent jugement que le comportement de M. C constitue une menace à l'ordre public et alors au demeurant qu'il n'apporte aucune pièce ou précision quant à la nature et l'intensité des liens avec les membres de sa famille présents sur le territoire français et qu'il ne justifie d'aucune insertion professionnelle particulière en France et ce malgré l'ancienneté de séjour dont il se prévaut. Enfin, si le requérant soutient être en concubinage avec une ressortissante française, il ne l'établit pas à défaut de toute pièce probante. Ainsi, et compte tenu de la gravité des faits pour lesquels il a été condamné, l'atteinte portée par les décisions attaquées à son droit au respect de sa vie privée et familiale n'apparaît pas disproportionnée au regard du but de préservation de l'ordre public poursuivi. Dans ces conditions, M. C ne justifie pas, en dépit de la durée de son séjour sur le territoire français, d'une intégration ancienne, stable et intense sur le territoire français. Par suite, c'est sans méconnaitre l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni entacher sa décision d'erreur manifeste d'appréciation que la préfète de l'Aisne a pu lui retirer son titre de séjour et lui faire obligation de quitter le territoire français. De tels moyens doivent donc être écartés.

9. En cinquième lieu, contrairement à ce que soutient M. C, la seule durée de sa présence en France ne lui confère aucun droit à la nationalité française, alors au demeurant qu'il ne justifie pas avoir entamé des démarches en ce sens. Un tel moyen doit donc être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

10. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

11. Si M. C se prévaut de craintes pour sa vie en cas de retour en République du Congo, pays en guerre depuis plusieurs années, il n'apporte toutefois aucun élément probant à l'appui des risques de persécutions personnelles allégués. En outre, il n'établit pas de manière probante que la situation d'isolement dans laquelle il se trouverait en cas d'éloignement vers son pays d'origine, compte tenu de l'absence de lien, de famille et de maîtrise de la langue, l'exposerait à un traitement inhumain ou dégradant. Par suite, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que la préfète de l'Aisne, en fixant la République du Congo en cas d'exécution d'office de la mesure d'éloignement, a méconnu les stipulations citées au point précédent.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

12. En premier lieu, en vertu de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision d'interdiction de retour, distincte de la décision portant obligation de quitter le territoire français, doit être motivée. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Et aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

13. Il ressort des termes mêmes des dispositions citées au point précédent que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. Ainsi la décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

14. Pour prononcer à l'encontre de M. C une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans, la préfète de l'Aisne a indiqué, en se référant explicitement à chacun des quatre critères mentionnés par les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'elle a citées, la date à laquelle l'intéressé a déclaré être arrivé sur le territoire français, l'absence de justification d'une intégration notable et de liens effectifs personnels en France, la circonstance qu'il a déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement le 9 octobre 2016 qu'il n'a pas exécutée et que son comportement constitue une menace pour l'ordre public. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision litigieuse est insuffisamment motivée en ce qu'elle ne tient pas compte des quatre critères fixés par les dispositions précitées de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Un tel moyen doit donc être écarté.

15. En second lieu, il résulte de ce qui a été dit au point 8 du présent jugement que M. C ne justifie pas, en dépit de la durée de son séjour sur le territoire français et au regard de la menace pour l'ordre public que ses agissements représentent, d'une intégration ancienne, stable et intense sur le territoire français. Dans ces conditions, la préfète de l'Aisne n'a pas, en lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans, porté une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale ni entaché sa décision d'erreur d'appréciation. Un tel moyen doit donc être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par M. B C tendant à l'annulation de l'arrêté de la préfète de l'Aisne du 7 janvier 2025 doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à la préfète de l'Aisne et à Me Homehr.

Copie en sera adressée au bureau d'aide juridictionnelle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 février 2025.

La magistrate désignée,

signé

J. PARISI

La greffière,

signé

M. A

La République mande et ordonne à la préfète de l'Aisne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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