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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2500382

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2500382

jeudi 13 février 2025

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2500382
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantQUENNEHEN-TOURBIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 30 janvier 2025, Mme A B, représentée par Me Tourbier, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 24 janvier 2025 par lequel le préfet du Nord a décidé son transfert aux autorités croates en vue de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de prendre en charge l'instruction de sa demande d'asile dans un délai d'un mois à compter de la décision à intervenir ou de procéder au réexamen de sa situation dans les mêmes conditions de délai ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé et présente un caractère stéréotypé ;

- la décision de transfert a été prise sur une procédure irrégulière dès lors qu'elle n'a pas été mise en possession, dans une langue qu'elle comprend, des documents d'information prévus par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et qu'il n'est pas justifié qu'elle a bénéficié d'un entretien individuel mené par un agent qualifié de la préfecture, dans des conditions de confidentialité et en présence d'un interprète certifié, conformément aux prescriptions de l'article 5 de ce règlement ;

- cette décision est entachée d'erreur de droit au regard des dispositions des articles 24 à 26 de ce règlement dès lors qu'il n'est pas justifié qu'une demande de reprise en charge a été adressée à la Croatie selon les formes et délais prescrits ni qu'une telle demande a été acceptée par ces autorités ;

- son transfert en Croatie méconnaît les dispositions de l'article 3 du règlement du 26 juin 2013 compte tenu de la situation de défaillance systémique dans l'accueil des demandeurs d'asile que connaît ce pays, à laquelle elle a personnellement été confrontée lors de son séjour ;

- dans ces conditions l'arrêté attaqué est entaché d'erreur manifeste d'appréciation en ce qu'il refuse la mise en œuvre des dispositions de l'article 17 de ce règlement ;

- la décision de transfert méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors que ses problèmes de santé ne pourront être pris en charge en Croatie et l'article 8 de cette convention dans la mesure où elle l'exposera à être séparée de son concubin qui est présent en France.

Par un mémoire enregistré le 31 janvier 2025 le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il soutient que le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 du règlement communautaire du 26 juin 2013 doit être écarté.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 5 février 2025.

La présidente du tribunal a désigné M. Binand, vice-président, pour statuer sur les décisions relevant de la procédure prévue à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Binand, magistrat désigné, a été entendu au cours de l'audience publique le 10 février 2025 à 9h30.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante de la République Démocratique du Congo, née le 7 février 1990, a présenté le 20 novembre 2024 une demande d'asile auprès des services de la préfecture de l'Oise. La consultation du système d'information " Eurodac " a fait apparaître, à cette occasion, qu'elle avait présenté une demande d'asile le 4 avril 2023 en Grèce, puis en Croatie le 14 septembre 2024, pays dont elle avait franchi irrégulièrement la frontière le même jour. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal d'annuler l'arrêté en date du 24 janvier 2025 par lequel le préfet du Nord a décidé son transfert aux autorités croates pour l'examen de sa demande d'asile.

2. En premier lieu, en application de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision de transfert dont fait l'objet un ressortissant de pays tiers ou un apatride qui a déposé auprès des autorités françaises une demande d'asile dont l'examen relève d'un autre Etat membre ayant accepté de le prendre ou de le reprendre en charge doit être motivée, c'est-à-dire qu'elle doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et qui permet d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application. En l'espèce, il ressort des motifs exposés dans l'arrêté contesté que le préfet du Nord s'est fondé sur ce que, d'une part, la Grèce ne pouvait être regardée comme l'Etat membre responsable de l'examen de la demande de protection internationale de Mme B, par l'effet d'une décision de la cour européenne des droits de l'homme dont il a indiqué les références, d'autre part sur ce que les autorités croates ont donné leur accord le 26 décembre 2024, en faisant application du 5 de l'article 20 du règlement UE n° 604/2013 du 26 juin 2013, à la reprise en charge de l'intéressée qui leur avait été demandée par la France le 12 décembre précédent au visa du b du 1 de l'article 18. En énonçant ces considérations le préfet du Nord, qui n'avait pas à décrire l'ensemble des éléments caractérisant la situation personnelle de Mme B, a mis cette dernière à même de comprendre les motifs de droit et de fait sur lesquels il s'est fondé pour prendre l'arrêté litigieux, qui ne présente pas un caractère stéréotypé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

3. En deuxième lieu, la requérante soutient qu'elle a été privée de son droit à être informée des conditions d'application du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, en vertu duquel son transfert a été ordonné, dès lors qu'elle n'a reçu aucune brochure d'information dans une langue qu'elle comprend, en méconnaissance en cela de l'article 4 de ce règlement ni n'a bénéficié davantage de l'entretien individuel tel qu'il est prévu par son article 5. Toutefois, il ressort des pièces produites en défense et dont la sincérité n'est pas contredite en retour, que la brochure commune A et B, visée au paragraphe 2 de l'article 4 de ce règlement a été portée à la connaissance de Mme B le 20 novembre 2024 en langue française, qu'elle a expressément déclaré lire et comprendre, au cours d'un entretien individuel qui s'est déroulé également dans cette langue, comme cela ressort de son résumé, que l'intéressée a signé sans émettre aucune réserve. Alors que le résumé de cet entretien produit à l'instance mentionne qu'il a été conduit par un agent qualifié de la préfecture, la requérante n'apporte aucun élément circonstancié de nature à établir qu'elle n'aurait pas été mise à même d'apporter utilement à l'occasion de cet entretien, en méconnaissance des finalités poursuivies par les dispositions de l'article 5 du règlement communautaire, les informations pertinentes susceptibles d'avoir une influence sur la décision attaquée, et ce dans des conditions en garantissant la confidentialité. En particulier, ont été exposés, comme cela ressort du résumé de cet entretien dont l'exactitude n'est pas infirmée par les éléments produits à l'instance, le détail de la situation personnelle et familiale de Mme B, son itinéraire détaillé depuis le départ de son pays d'origine, les démarches qu'elle a entamées depuis son entrée sur le territoire des Etats-membres afin d'obtenir la protection internationale, l'absence de détention de documents d'identité ou de séjour ainsi que les observations générales de l'intéressée sur la situation, qui ont conduit l'administration à lui remettre un formulaire médical afin de décrire précisément les difficultés de santé dont elle avait fait état. En outre, il est indiqué que Mme B a exprimé son refus d'accepter le transfert vers chacun des pays que l'agent lui a nommément indiqué comme susceptible d'être saisi à cette fin par la France. Dans ces conditions, les moyens tirés de la privation des garanties attachées à l'article 4 et à l'article 5 du règlement du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doivent être écartés.

4. En troisième lieu, il ressort des pièces versées au dossier par le préfet du Nord que les autorités croates ont été saisies le 12 décembre 2024, soit dans le délai de deux mois à compter de la demande d'asile de Mme B prévu par les dispositions du 2 de l'article 23 du règlement communautaire du 26 juin 2013, d'une demande de reprise en charge de l'intéressée transmise par le formulaire uniforme ad hoc comportant l'ensemble des informations prévues à cette fin et que ces autorités l'ont explicitement acceptée le 26 décembre 2024. Par suite, les moyens tirés d'une part, de ce que la France, à défaut d'avoir formulé une demande de reprise en charge de Mme B dans le délai qui lui était imparti, est devenue l'Etat membre responsable de l'examen de sa demande d'asile, d'autre part de ce que la décision de transfert attaquée est entachée d'illégalité à défaut d'accord donné par les autorités croates à la demande de reprise en charge de l'intéressée, manquent en fait et doivent être écartés.

5. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. / 2. Lorsque aucun État membre responsable ne peut être désigné sur la base des critères énumérés dans le présent règlement, le premier État membre auprès duquel la demande de protection internationale a été introduite est responsable de l'examen / Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. / Lorsqu'il est impossible de transférer le demandeur en vertu du présent paragraphe vers un État membre désigné sur la base des critères énoncés au chapitre III ou vers le premier État membre auprès duquel la demande a été introduite, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable devient l'État membre responsable. () ". Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ".

6. D'une part, la Croatie est un État membre de l'Union européenne, partie à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New York, et à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il doit alors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet État membre est conforme aux exigences de la convention de Genève ainsi qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cependant, cette présomption peut être renversée, sur la base d'éléments objectifs, fiables, précis et dûment actualisés et au regard du standard de protection des droits fondamentaux garanti par le droit de l'Union, s'il y a des raisons sérieuses de croire qu'il existe des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant, notamment en raison du fait que, en cas de transfert, le demandeur de protection internationale se trouverait, indépendamment de sa volonté et de ses choix personnels, dans une situation de dénuement matériel extrême.

7. D'autre part, il résulte des dispositions précitées de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 que si une demande d'asile est examinée par un seul État membre et qu'en principe cet État est déterminé par application des critères d'examen des demandes d'asile fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre, l'application de ces critères est toutefois écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un État membre. Si la mise en œuvre, par les autorités françaises, des dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être assurée à la lumière des exigences définies par les dispositions du second alinéa de l'article 53-1 de la Constitution, en vertu desquelles les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif, la faculté laissée à chaque Etat membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

8. Pour soutenir que l'examen de sa demande d'asile doit être pris en charge en France eu égard aux défaillances de caractère systémique du système d'asile croate et au droit souverain des autorités françaises d'accorder l'asile sur leur territoire, y compris lorsque cet examen relève de la compétence d'un autre Etat, Mme B se prévaut d'articles de presse relayant les conclusions des rapports d'associations non gouvernementales faisant état notamment de situations de refoulements collectifs de migrants vers la Bosnie sans possibilité de solliciter une demande de protection internationale. Toutefois, ces éléments d'ordre général tenant au système d'asile croate, remontant essentiellement à l'année 2023 d'ailleurs, ne suffisent pas à renverser la présomption rappelée plus haut, ce alors que la requérante, qui a pu déposer une demande de protection internationale en Croatie ainsi qu'il a été dit, n'apporte aucun élément de nature à étayer ses allégations exprimées en des termes dépourvus de tout caractère circonstancié, selon lesquelles elle aurait subi de mauvais traitements de la part des autorités croates lors de son séjour dans ce pays. Par ailleurs, si Mme B verse au dossier le compte-rendu d'un examen de radiologie réalisé le 17 novembre 2024 relevant la suspicion d'un micro-arrachement osseux de la base du 2ème métatarsien droit, restant à confirmer par examen clinique, il ne ressort pas de la teneur de ce seul document, ni des autres pièces du dossier, que les examens à visée diagnostique voire la prise en charge médicale qui serait nécessaire le cas échéant, ne pourront être utilement mis en œuvre en Croatie et qu'il résultera de ce fait pour Mme B des conséquences d'une particulière gravité sur son état de santé. Dans ces conditions, en prenant l'arrêté attaqué, le préfet du Nord n'a pas méconnu les dispositions des articles 3 et 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ni les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Ces moyens doivent, dès lors, être écartés.

9. En cinquième et dernier lieu, si Mme B se prévaut de la présence de son concubin, elle n'apporte aucun élément de nature à étayer cette allégation, alors qu'elle a déclaré, lors de l'entretien individuel mentionné au point 3 que ni son concubin, ni ses quatre enfants n'étaient présents en France et qu'elle ne disposait d'aucune attache familiale sur le territoire français. Dans ces conditions, et alors que le séjour de Mme B en France ne remonte qu'au mois d'octobre 2024 selon ses déclarations, le préfet du Nord n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressée une atteinte disproportionnée aux buts qu'il a poursuivis en prenant la décision de transfert contestée. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête de Mme B doivent être rejetées, ainsi, par voie de conséquence, que celles à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, au préfet du Nord et à Me Tourbier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 février 2025.

Le magistrat désigné,

signé

C. BINANDLa greffière,

signé

S. FORTIER

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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