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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2102800

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2102800

jeudi 21 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2102800
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantMAILLIET WOZNIAK

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée 13 octobre 2021, le syndicat des copropriétaires de l'immeuble " le Palais de la Rade ", représenté par Me Mailliet-Wozniak, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme totale de 128 664,25 euros, en réparation des dommages apparus sur leur immeuble à la suite des festivités organisées le 1er juin 2014 pour célébrer les victoires du Rugby club toulonnais ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 4 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la responsabilité sans faute de l'Etat doit être engagée sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de sécurité intérieure, dès lors que les dommages causés à la structure de l'immeuble " le Palais de la Rade " sont la conséquence directe des festivités organisées le 1er juin 2014, à l'occasion desquelles un attroupement d'individus s'est séparé du cortège pour pénétrer illégalement au sein de l'immeuble " le Palais de la Rade " et se positionner sur les coursives ;

- la commune de Toulon l'a indemnisé des travaux de réparation de la serrure de la porte d'entrée, ce qui démontre une reconnaissance de responsabilité de la part de l'Etat ;

- à titre subsidiaire, la responsabilité pour faute lourde de l'Etat doit être retenue, pour carence de ce dernier dans l'exercice de ses pouvoirs de police ;

- il doit être indemnisé du coût des travaux de reprise et de celui de la location des étais depuis 2014.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 janvier 2023, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- le rapport de l'expertise ordonnée en référé, déposé le 17 octobre 2019 ;

- l'ordonnance du 13 décembre 2019 par laquelle le magistrat désigné par le président du tribunal a liquidé et taxé les frais de l'expertise réalisée par M. A.

Vu :

- le code pénal ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Montalieu, rapporteure,

- les conclusions de M. Kiecken, rapporteur public,

- et les observations de Me Mailliet-Wozniak, avocate du syndicat requérant ;

- le préfet du var n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Le 1er juin 2014, la commune de Toulon a organisé des festivités pour célébrer les victoires du Rugby club toulonnais. Pour assurer la sécurisation de cet évènement, les renforts d'une unité de force mobile et d'un escadron de gendarmerie ont été déployés. Afin d'assister à la présentation des trophées depuis le balcon de l'hôtel de ville, de nombreux supporters se sont positionnés sur les coursives extérieures de l'immeuble " le Palais de la Rade ", situé 224 avenue de la République. Par un courrier du 31 mai 2018, le syndicat des copropriétaires de cet immeuble a adressé au préfet du Var une demande d'indemnisation des dommages causés à celui-ci lors de cet évènement. Par une décision du 28 juin 2018, le préfet du Var a rejeté sa demande. Par une ordonnance du 25 février 2019, le président du tribunal, juge des référés, a désigné M. A, ingénieur, en qualité d'expert. L'expert a rendu son rapport le 17 octobre 2019.

Sur la responsabilité sans faute de l'Etat :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure : " L'Etat est civilement responsable des dégâts et dommages résultant des crimes et délits commis, à force ouverte ou par violence, par des attroupements ou rassemblements armés ou non armés, soit contre les personnes, soit contre les biens. () ". L'application de ces dispositions est subordonnée à la condition que les dommages dont l'indemnisation est demandée résultent de manière directe et certaine de crimes ou de délits déterminés commis par des rassemblements ou des attroupements précisément identifiés.

3. D'autre part, aux termes de l'article 121-3 du code pénal : " Il n'y a point de crime ou de délit sans intention de le commettre. () ". Aux termes de l'article 226-4 du code pénal, dans sa rédaction en vigueur à la date des faits : " L'introduction ou le maintien dans le domicile d'autrui à l'aide de manœuvres, menaces, voies de fait ou contrainte, hors les cas où la loi le permet, est puni d'un an d'emprisonnement et de 15 000 euros d'amende. ". Aux termes de l'article 322-1 du même code, dans sa rédaction en vigueur à la date des faits : " La destruction, la dégradation ou la détérioration d'un bien appartenant à autrui est punie de deux ans d'emprisonnement et de 30 000 euros d'amende, sauf s'il n'en est résulté qu'un dommage léger. () ". Et l'article 132-73 du même code définit la circonstance aggravante d'effraction comme : " () le forcement, la dégradation ou la destruction de tout dispositif de fermeture ou de toute espèce de clôture. Est assimilé à l'effraction l'usage de fausses clefs, de clefs indûment obtenues ou de tout instrument pouvant être frauduleusement employé pour actionner un dispositif de fermeture sans le forcer ni le dégrader. ".

4. En l'espèce, il résulte de l'instruction que, le 1er juin 2014, de très nombreux supporters se sont rendus sur les coursives extérieures de l'immeuble " le Palais de la Rade " afin d'assister à la présentation des trophées par le Rugby club toulonnais depuis le balcon de l'hôtel de ville situé en face. Il est par ailleurs constant que ces coursives ne sont pas accessibles sans avoir franchi la porte d'entrée de l'immeuble protégée par une serrure.

5. D'une part, le syndicat requérant soutient que les supporters ont pénétré dans l'immeuble en fracturant la porte d'entrée et produit, à l'appui de ses allégations, une facture d'intervention pour changer la serrure de cette porte, réalisée le 4 juin 2014 et un courrier du 1er décembre 2014 par lequel il a adressé cette facture à la commune de Toulon pour sa prise en charge. Toutefois, les seules circonstances, d'une part, de la réparation de la serrure de la porte d'accès aux coursives de l'immeuble " le Palais de la Rade " trois jours après les faits litigieux, et, d'autre part, de la présence massive de supporters sur ces coursives, révélée par les photos de l'événement, ne permettent pas d'établir de façon certaine que lesdits supporters ont pénétré dans l'immeuble de manière illégitime. Dans ces conditions, il ne résulte pas de l'instruction que les dommages d'affaissement des coursives extérieures dont la réparation est demandée auraient résulté de façon directe et certaine d'un délit d'introduction dans le domicile d'autrui, dont les parties communes d'un immeuble peuvent faire partie.

6. D'autre part, il ne résulte pas de l'instruction, et n'est pas même allégué, que les supporters auraient eu l'intention de dégrader ou de détériorer les coursives extérieures de l'immeuble, de sorte que, contrairement à ce que soutient le syndicat requérant, le délit prévu par l'article 322-1 du code pénal n'apparaît pas constitué.

7. Par suite, il ne résulte pas de l'instruction que les dommages dont la réparation est demandée résultent d'un délit commis par un groupe de supporters. Dès lors, le syndicat requérant n'est pas fondé à rechercher la responsabilité sans faute de l'Etat sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure.

Sur la responsabilité de l'Etat pour faute lourde :

8. La responsabilité de l'Etat en matière d'exécution des opérations de maintien de l'ordre, à l'occasion de manifestations ou évènements publics, ne peut être engagée que pour une faute lourde.

9. Le syndicat requérant soutient que les forces de l'ordre ont commis une faute lourde en s'abstenant d'intervenir pour mettre fin aux " agissements délictueux " du groupe de supporters, alors que des débordements étaient prévisibles. Toutefois, le préfet soutient sans être contesté que les services de police nationale n'ont pas été informés d'une présence illégale ou dangereuse des supporters dans l'immeuble, la présence massive et donc visible de supporters sur les coursives en cause ne suffisant pas à suppléer à cette absence d'information des forces de l'ordre. Par ailleurs, il ne résulte pas de l'instruction que la participation aux festivités de nombreux supporters depuis les coursives extérieures de l'immeuble présentait par elle-même un trouble à l'ordre public, notamment à la sécurité publique, nécessitant l'intervention des forces de l'ordre. Enfin, le fait que le 31 mai 2017, le chef de la police municipale de Toulon ait demandé au syndic requérant de " au vu de la réception du RCT en mairie (en cas de victoire) bien vouloir adresser à la commune, une autorisation de pénétrer dans le Palais de La Rade, au vu des événements passés au cours des précédentes réceptions et au vu de garantir la sécurité des coursives et des balcons ", n'est pas de nature à établir l'existence de la faute lourde invoquée. Dans ces conditions, le syndicat requérant n'est pas fondé à rechercher la responsabilité de l'Etat pour faute lourde dans l'exercice de sa mission de maintien de l'ordre public.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions indemnitaires du syndicat des copropriétaires de l'immeuble " le Palais de la Rade " doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

11. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. () ". Et aux termes de l'article L. 761-1 du même code : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

12. En premier lieu, il y a lieu de mettre à la charge définitive du syndicat des copropriétaires de l'immeuble " le Palais de la Rade ", partie perdante dans cette instance, les frais et honoraires de l'expertise liquidés et taxés à la somme de 4 236,25 euros par une ordonnance du magistrat désigné par le président du tribunal administratif du Toulon du 13 décembre 2019.

13. En second lieu, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie tenue aux dépens, la somme que demande le syndicat des copropriétaires de l'immeuble " le Palais de la Rade " au titre des frais exposés et non compris dans les dépens

D É C I D E :

Article 1er : La requête du syndicat des copropriétaires de l'immeuble " le Palais de la Rade " est rejetée.

Article 2 : Les frais et honoraires de l'expertise, liquidés et taxés à la somme de 4 236,25 euros, sont mis à la charge définitive du syndicat des copropriétaires de l'immeuble " le Palais de la Rade ".

Article 3 : Le présent jugement sera notifié au syndicat des copropriétaires de l'immeuble " le Palais de la Rade " et au préfet du Var.

Délibéré après l'audience du 22 février 2024, à laquelle siégeaient :

M. Philippe Harang, président,

M. Zouhaïr Karbal, conseiller,

Mme Mathilde Montalieu, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 mars 2024.

La rapporteure,

Signé

M. MONTALIEU

Le président,

Signé

Ph. HARANG

La greffière,

Signé

A. CAILLEAUX

La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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