jeudi 20 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulon |
| Section | Tribunal Administratif de Toulon |
| N° Dossier | TA83-2201100 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 3ème chambre |
| Avocat requérant | ACLH AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 22 avril 2022 et le 23 avril 2024, la société Amtrust France, représentée par Me Chiffert, demande au tribunal :
1°) d'annuler le titre exécutoire émis le 22 février 2022 par lequel l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) a mis à sa charge la somme de 20 304 euros ;
2°) de la décharger de l'obligation de payer cette somme, ou à titre subsidiaire, de l'obligation de payer la somme de 16 544 euros ;
3°) de mettre à la charge de l'ONIAM la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- le titre attaqué est irrégulier dès lors qu'il comporte des erreurs et imprécisions quant à l'identité du débiteur ;
- il ne comporte pas les bases de liquidation de la créance et les modalités de calcul permettant de comprendre le montant réclamé ;
- une partie du montant réclamé est infondée dès lors qu'il résulte du rapport d'expertise que le décès de la patiente est imputable à hauteur de seulement 25 % au retard de prise en charge de la chirurgie vasculaire par le centre hospitalier (CH) de la Dracénie, lequel a entraîné une perte de chance de 50 % d'éviter l'aggravation de l'ischémie et l'amputation de la jambe.
Par un mémoire en défense, enregistré le 4 avril 2024, l'ONIAM, représenté par Me Fitoussi, demande au tribunal :
1°) de rejeter la requête ;
2°) à titre subsidiaire, de condamner la société requérante à lui verser la somme de 20 304 euros ;
3°) de condamner la société requérante à lui verser les intérêts au taux légal à compter du 22 avril 2022 de la somme allouée, ainsi que leur capitalisation ;
4°) de condamner la société requérante à lui verser la somme de 3 045,60 euros au titre de la pénalité prévue à l'article L. 1142-15 du code de la santé publique ;
5°) d'appeler en la cause la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Var ;
6°) de mettre à la charge de la société requérante la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- les moyens invoqués ne sont pas fondés ;
- il est fondé à demander l'application de la pénalité prévue à l'article L. 1142-15 du code de la santé publique à hauteur de 3 045,60 euros, soit 15 % de l'indemnité versée, en l'absence d'offre d'indemnisation de la part du CH de la Dracénie ou de la société requérante, son assureur, malgré l'avis émis en ce sens, après expertise médicale, par la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur (PACA) ;
- il a droit aux intérêts de la somme due par la société requérante à compter de la date d'enregistrement de sa requête, ainsi qu'à leur capitalisation ;
- il est de bonne administration de la justice d'appeler à la cause la CPAM du VAR.
Par un courrier du 23 mai 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen d'ordre public, relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions de l'ONIAM tendant à la condamnation de la société Amtrust France à lui verser la somme de 20 304 euros, dès lors que l'ONIAM a choisi de recourir au titre exécutoire pour recouvrer la créance litigieuse.
Par un mémoire, enregistré le 28 mai 2024, l'ONIAM a présenté des observations en réponse au moyen d'ordre public.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- le code civil ;
- le code de la santé publique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Montalieu, rapporteur,
- et les conclusions de M. Kiecken, rapporteur public,
- les parties n'étant ni présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. Le 11 janvier 2017, Mme B A est décédée à la suite des complications d'une intervention pour la pose d'une prothèse totale de hanche gauche. Estimant que ce décès était imputable à des fautes commises par le centre hospitalier intercommunal de Fréjus Saint-Raphaël et le CH de la Dracénie, les ayants droit de la défunte ont saisi la commission de conciliation et d'indemnisation médicaux de la région PACA. La commission a ordonné une expertise médicale et a désigné un collège d'experts. Le rapport d'expertise a été remis le 26 juillet 2017 et par un avis du 18 octobre 2017, la commission a retenu que les manquements fautifs du CH de la Dracénie dont Mme A a été victime ouvrait droit à la réparation des préjudices en résultant à hauteur de 67,5%. En l'absence d'offre indemnitaire de la part de la société Amtrust France, assureur du CH de la Dracénie, l'ONIAM s'est substitué à celle-ci, en application de l'article L. 1142-15 du code de la santé publique. Pour recouvrer les sommes versées en substitution au titre des préjudices des victimes indirectes, l'ONIAM a émis six titres exécutoires à l'encontre de la société Amtrust France, pour une somme totale de 31 994,10 euros. Par un jugement du 17 mars 2022, devenu définitif, le tribunal a annulé partiellement ces titres et a déchargé la société du paiement de la somme totale de 26 069,26 euros. Pour recouvrer la somme versée en substitution au titre des préjudices de la victime directe et du conjoint de celle-ci, l'ONIAM a émis, le 22 février 2022, un titre exécutoire à l'encontre de la société Amtrust France d'un montant de 20 304 euros.
Sur les conclusions aux fins d'annulation et de décharge :
2. Aux termes de l'article L. 1142-15 du code de la santé publique : " En cas de silence ou de refus explicite de la part de l'assureur de faire une offre, ou lorsque le responsable des dommages n'est pas assuré ou la couverture d'assurance prévue à l'article L. 1142-2 est épuisée ou expirée, l'office institué à l'article L. 1142-22 est substitué à l'assureur. / () L'office est subrogé, à concurrence des sommes versées, dans les droits de la victime contre la personne responsable du dommage ou, le cas échéant, son assureur ou le fonds institué à l'article L. 426-1 du même code. Il peut en outre obtenir remboursement des frais d'expertise. () ".
3. Pour contester le bien-fondé d'une partie de la somme mise à sa charge, la société requérante soutient que le taux de perte de chance, résultant des fautes commises par le CH de la Dracénie, appliqué par l'ONIAM diffère de celui retenu par le rapport d'expertise. Il résulte effectivement de l'instruction que, pour mettre à la charge de la société requérante la somme de 20 304 euros, l'ONIAM s'est fondé sur l'avis de la CCI de la région PACA qui a estimé qu'il appartenait au CH de la Dracénie d'indemniser la part des préjudices résultant du décès de Mme A à hauteur de 67,5 %. Il est constant que, ce faisant, la CCI a retenu partage d'imputabilité différent de celui retenu par le rapport d'expertise, aux termes duquel " () une répartition des pourcentages de la manière suivante : - 25 % reviennent à l'état antérieur ; - 50 % reviennent aux conséquences de l'aléa thérapeutique (plaie veineuse) ; - 25 % reviennent au retard de la chirurgie vasculaire dont nous avons estimé la perte de chance à 50 %. ", aboutissant à un taux d'imputabilité au CH de la Dracénie de 12,5 % (25 % x 50 %), au titre du retard de la chirurgie vasculaire.
4. L'ONIAM n'apporte cependant aucun élément de nature à remettre en cause les conclusions du rapport d'expertise, et n'a, au demeurant, pas fait appel du jugement du 17 mars 2022 (n° 1902577, ) par lequel le tribunal s'est prononcé sur ce même point. Dans ces conditions, la société requérante est fondée à soutenir que l'ONIAM ne pouvait mettre à sa charge qu'une fraction de 12,5% des indemnités versées en réparation des préjudices subis.
5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la société Amtrust France est fondée à demander l'annulation du titre exécutoire du 22 février 2022 en tant qu'il excède la somme 3 760 euros et la décharge du paiement de la somme de 16 544 euros.
Sur les conclusions reconventionnelles de l'ONIAM :
En ce qui concerne la demande tendant à la condamnation au remboursement des indemnités versées :
6. Le titre exécutoire en litige n'étant pas annulé pour vice de forme, les conclusions indemnitaires présentées à titre subsidiaire par l'ONIAM ne peuvent qu'être rejetées, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur leur recevabilité.
En ce qui concerne les intérêts moratoires et leur capitalisation :
7. Aux termes de l'article 1231-6 du code civil : " Les dommages et intérêts dus à raison du retard dans le paiement d'une obligation de somme d'argent consistent dans l'intérêt au taux légal, à compter de la mise en demeure. Ces dommages et intérêts sont dus sans que le créancier soit tenu de justifier d'aucune perte () ". Aux termes de l'article 1343-2 du même code : " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise ". Il résulte de ces dispositions que, d'une part, lorsqu'ils sont demandés, et quelle que soit la date de la demande, les intérêts des indemnités allouées sont dus à compter du jour où la demande de réclamation de la somme principale est parvenue à la partie débitrice ou, à défaut, à compter de la date d'enregistrement au greffe du tribunal administratif des conclusions tendant au versement de cette indemnité, et, d'autre part, que la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière.
8. Il résulte de ce qui précède que la société requérante est débitrice envers l'ONIAM de la somme de 3 760 euros. Dans ces conditions, l'ONIAM a droit aux intérêts au taux légal de cette somme à compter du 3 mars 2022, date de réception du titre exécutoire en litige alléguée par la société requérante et non contredite par l'instruction. Ces intérêts seront capitalisés à compter du 3 mars 2023, date à laquelle était due une année entière d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de celle-ci.
En ce qui concerne la pénalité prévue à l'article L. 1142-15 du code de la santé publique :
9. Aux termes du 5ème alinéa de l'article L. 1142-15 du code de la santé publique : " En cas de silence ou de refus explicite de la part de l'assureur de faire une offre, ou lorsque le responsable des dommages n'est pas assuré, le juge, saisi dans le cadre de la subrogation, condamne, le cas échéant, l'assureur ou le responsable à verser à l'office une somme au plus égale à 15 % de l'indemnité qu'il alloue ".
10. Il résulte de l'instruction qu'à la suite de l'avis rendu le 2 avril 2019 par la CCI, la société Amtrust a refusé, par un courrier du 15 février 2018 adressé à l'ONIAM, de présenter une offre d'indemnisation aux ayants droit de Mme A. Il résulte du rapport d'expertise diligenté par la CCI que le décès de Mme A était en partie imputable à un retard de prise en charge à l'origine d'une perte de chance d'éviter l'aggravation de l'ischémie et l'amputation de la jambe. La CCI s'étant prononcée dans le sens d'une indemnisation des conséquences dommageables de la faute commise par le CH de la Dracénie, dont le principe n'a jamais été contesté par la société requérante, il y a par suite lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de celle-ci une pénalité d'un montant de 376 euros correspondant à 10 % de la somme dont l'ONIAM est fondé à solliciter le recouvrement par le biais du titre litigieux.
Sur la mise en cause de la CPAM du Var :
11. Lorsqu'il a versé une indemnité à la victime en application de l'article L. 1142-15 du code de la santé publique, il appartient à l'ONIAM, s'il a connaissance du versement à cette victime de prestations mentionnées à l'article 29 de la loi du 5 juillet 1985 tendant à l'amélioration de la situation des victimes d'accidents de la 'circulation et à l'accélération des procédures d'indemnisation, d'informer les tiers payeurs concernés afin de leur permettre de faire valoir leurs droits auprès du tiers responsable, de son assureur ou du fonds institué à l'article L. 426-1 du code des assurances. Il incombe également à l'Office d'informer les tiers payeurs, le cas échéant, de l'émission d'un titre exécutoire à l'encontre du débiteur de l'indemnité ainsi que des décisions de justice rendues sur le recours formé par le débiteur contre ce titre.
12. En revanche, il ne résulte ni de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale ni d'aucune autre disposition législative ou réglementaire que les tiers payeurs ayant servi des prestations à la victime en raison de l'accident devraient être appelés à la cause lorsque le débiteur saisit le juge administratif d'une opposition au titre exécutoire. Par conséquent, les conclusions de l'ONIAM tendant à ce que la CPAM du Var soit mise en cause doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
13. Dans les circonstances l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'ONIAM une somme de 2 500 euros à verser à la société Amtrust France sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. En revanche, ces mêmes dispositions font obstacle à ce que soit mise à la charge de la société requérante, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que demande l'ONIAM au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
D É C I D E :
Article 1er : Le titre exécutoire du 22 février 2022 est annulé en tant qu'il excède la somme de 3 760 euros.
Article 2 : La société Amtrust France est déchargée du paiement de la somme de 16 544 euros à l'ONIAM.
Article 3 : La société Amtrust France est condamnée à verser à l'ONIAM les intérêts au taux légal de la somme de 3 760 euros dus à compter du 3 mars 2022. Les intérêts échus à la date du 3 mars 2023 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 4 : La société Amtrust France est condamnée à verser à l'ONIAM la somme de 376 euros au titre de la pénalité prévue par l'article L. 1142-15 du code de la santé publique.
Article 5 : L'ONIAM versera à la société Amtrust France une somme de 2 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 6 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 7 : Le présent jugement sera notifié à la société Amtrust France et à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.
Délibéré après l'audience du 6 juin 2024, à laquelle siégeaient :
M. Philippe Harang, président,
M. Zouhaïr Karbal, conseiller,
Mme Mathilde Montalieu, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juin 2024.
La rapporteure,
Signé
M. MONTALIEU
Le président,
Signé
Ph. HARANG
La greffière,
Signé
F. POUPLY
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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