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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2201601

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2201601

lundi 21 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2201601
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Toulon a examiné la requête de M. B A, détenu à la maison d'arrêt de Draguignan, contestant un régime de fouilles intégrales systématiques et seize décisions individuelles de fouille. Le tribunal a constaté que l'administration n'a pas contesté l'existence d'un tel régime, mis en œuvre sans décision écrite du chef d'établissement, en méconnaissance de l'article 57 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009. En conséquence, la décision révélée instaurant ce régime a été annulée pour défaut de base légale. Les conclusions dirigées contre les fouilles individuelles ont été rejetées, certaines étant tardives et les autres non fondées, les fouilles étant justifiées par des risques pour la sécurité.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés 16 juin 2022 et le 30 septembre 2023, M. B A, représenté par Me Lendom, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision révélée instaurant un régime de fouille intégrale systématique à son encontre ;

3°) d'annuler seize décisions de fouille intégrale réalisée sur sa personne entre le 9 décembre 2020 et le 11 mars 2022 à la maison d'arrêt de Draguignan ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 4 000 euros au profit de son conseil, par application combinée de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision révélée portant régime de fouille intégrale systématique n'a pas fait l'objet d'une décision expresse de la part du chef de l'établissement et pour une durée limitée, en méconnaissance des dispositions de l'article 57 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 ;

- les décisions de fouille intégrale sont illégales dès lors que le régime de fouille intégrale systématique n'est justifié par aucune procédure légale ;

- elles n'étaient pas nécessaires et proportionnées ; aucune fouille intégrale n'a abouti à la découverte d'un quelconque objet ;

- la décision de fouille intégrale du 17 mai 2021 a été décidée par une autorité incompétente.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 août 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 3 octobre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 23 octobre 2023 à 12h.

Une pièce complémentaire présentée par M. A, enregistrée le 2 novembre 2023, n'a pas été communiqué.

Par un courrier du 13 septembre 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen d'ordre public, tiré de l'irrecevabilité pour tardiveté des conclusions aux fins d'annulation des décisions de fouille intégrale exécutées le 9 décembre 2020, le 18 février 2021, le 24 février 2021, le 12 avril 2021, le 21 avril 2021, le 18 mai 2021 et le 20 mai 2021 (Conseil d'Etat, 13 juillet 2016, M. C, n° 387763).

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 18 octobre 2022 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Toulon.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 pénitentiaire ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Montalieu, conseillère ;

- et les conclusions de M. Kiecken, rapporteur public ;

- les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A a été écroué à la maison d'arrêt de Draguignan du 30 octobre 2020 au 29 août 2022. Entre le 10 novembre 2020 et le 11 mars 2022, vingt-neuf décisions de fouille intégrale ont été décidées à son encontre et dix-neuf ont reçu exécution à l'occasion de fouilles de sa cellule, de ses sorties de l'atelier, après des parloirs avec sa famille, des sorties en promenade et avant des départs en extraction judiciaire ou médicale. Par sa requête, M. A doit être regardé comme demandant au tribunal d'annuler la décision révélée instaurant un régime de fouille intégrale systématique à son encontre et seize décisions de fouille intégrale réalisée sur sa personne entre le 9 décembre 2020 et le 11 mars 2022.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Le bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Toulon a, par une décision du 18 octobre 2022, accordé à M. A le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, les conclusions du requérant tendant à ce que soit prononcée son admission provisoire à l'aide juridictionnelle sont devenues sans objet.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le régime de fouille intégrale systématique :

3. Aux termes de l'article 57 de la loi du 24 novembre 2009 pénitentiaire, alors en vigueur : " Hors les cas où les personnes détenues accèdent à l'établissement sans être restées sous la surveillance constante de l'administration pénitentiaire ou des forces de police ou de gendarmerie, les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que leur comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. Elles peuvent être réalisées de façon systématique lorsque les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire l'imposent. Dans ce cas, le chef d'établissement doit prendre une décision pour une durée maximale de trois mois renouvelable après un nouvel examen de la situation de la personne détenue. () ".

4. En l'espèce, M. A soutient qu'entre le 10 novembre 2020 et le 11 mars 2022, vingt-neuf décisions de fouille intégrale ont été décidées à son encontre et que ces mesures ont été privilégiées par rapport aux fouilles par palpation de façon systématique, de sorte qu'il doit être regardé comme ayant été soumis à un régime de fouille intégrale systématique. La mise en place d'un tel régime à l'encontre du requérant, en l'absence de toute décision du chef d'établissement, n'est pas contesté par le garde des sceaux, ministre de la justice. Par suite, M. A est fondé à soutenir que le régime de fouille intégrale systématique a été mis en place en méconnaissance des dispositions précitées.

5. Il résulte de ce qui précède que la décision révélée instaurant un régime de fouille intégrale systématique doit être annulée.

En ce qui concerne les décisions de fouille intégrale exécutées le 9 décembre 2020, le 18 février 2021, le 24 février 2021, le 12 avril 2021, le 21 avril 2021, le 18 mai 2021 et le 20 mai 2021 :

6. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / () ". Aux termes de l'article R. 421-5 du même code : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision. ".

7. Toutefois, le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées par l'effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d'une telle notification, que celui-ci a eu connaissance. En une telle hypothèse, si le non-respect de l'obligation d'informer l'intéressé sur les voies et les délais de recours, ou l'absence de preuve qu'une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés par le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d'un délai raisonnable. En règle générale et sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, ce délai ne saurait, sous réserve de l'exercice de recours administratifs pour lesquels les textes prévoient des délais particuliers, excéder un an à compter de la date à laquelle une décision expresse lui a été notifiée ou de la date à laquelle il est établi qu'il en a eu connaissance.

8. En l'espèce, M. A doit être regardé comme ayant eu connaissance des décisions de fouille intégrale dont il a fait l'objet le 9 décembre 2020, le 18 février 2021, le 24 février 2021, le 12 avril 2021, le 21 avril 2021, le 18 mai 2021 et le 20 mai 2021 au plus tard le jour de leur exécution. Toutefois, les conclusions tendant à l'annulation de ces décisions n'ont été enregistrées au greffe du tribunal que le 16 juin 2022, soit après l'expiration du délai raisonnable d'un an applicable en l'espèce, M. A ne se prévalant d'aucune circonstance particulière. Par suite, ces conclusions sont tardives et doivent donc être rejetées comme irrecevables.

En ce qui concerne les autres décisions de fouille intégrale :

9. Compte tenu de ce qui a été dit aux points 3 à 5, M. A est fondé à soutenir que les décisions de fouille intégrale sont dépourvues de base légale.

10. Toutefois, dans son mémoire en défense, communiqué au requérant, le garde des sceaux, ministre de la justice fait valoir que les décisions de fouille étaient justifiées par le contexte et la personnalité du requérant et étaient proportionnées. Il doit dès lors être regardé comme sollicitant une substitution de motifs des décisions attaquées.

11. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article R 57-7-79 du code de procédure pénale, alors en vigueur : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pour prévenir les risques mentionnés au premier alinéa de l'article 57 de la loi n°2009-1436 du 24 novembre 2009. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. () ". Et aux termes de l'article R. 57-7-80 du même code, alors en vigueur : " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement. ".

12. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.

13. Pour justifier l'ensemble des décisions de fouille intégrale, le garde des sceaux, ministre de la justice fait état de ce que M. A a été surpris en possession d'un téléphone portable " mini " le 9 octobre 2021, de l'incident survenu le 11 février 2022, consistant en une altercation entre le requérant et un autre détenu à l'atelier, et du parcours disciplinaire compliqué du requérant. Toutefois, d'une part, plusieurs mesures de fouille intégrale contestées sont antérieures aux incidents relevés et, d'autre part, les considérations apportées par le ministre quant au comportement difficile du requérant ne permettent pas de démontrer qu'une autre mesure moins attentatoire à sa dignité, notamment des fouilles par palpation ou l'utilisation de moyens de détection électronique, n'aurait pas permis d'atteindre le même but. Dans ces conditions, le caractère nécessaire et proportionné des décisions en litige n'est pas établi et il n'y a, dès lors, pas lieu de procéder à une substitution de motifs.

14. Il résulte de ce qui précède que le requérant est fondé à demander l'annulation des décisions de fouille intégrale exécutées le 17 juin 2021, les 20 et 21 juillet 2021, le 15 septembre 2021, le 30 octobre 2021, le 19 novembre 2021, le 3 janvier 2022, le 11 février 2022 et le 11 mars 2022.

Sur les frais liés au litige :

15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 100 euros à verser au conseil de M. A en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de son renoncement à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de M. A tendant à ce que le tribunal lui accorde à titre provisoire le bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision révélée instaurant un régime de fouille intégrale systématique est annulée.

Article 3 : Les décisions de fouille intégrale exécutées le 17 juin 2021, les 20 et 21 juillet 2021, le 15 septembre 2021, le 30 octobre 2021, le 19 novembre 2021, le 3 janvier 2022, le 11 février 2022 et le 11 mars 2022 sont annulées.

Article 4 : Les conclusions tendant à l'annulation des décisions de fouille intégrale exécutées le 9 décembre 2020, le 18 février 2021, le 24 février 2021, le 12 avril 2021, le 21 avril 2021, le

18 mai 2021 et le 20 mai 2021 sont rejetées.

Article 5 : L'Etat versera une somme de 1 100 euros au conseil de M. A en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de son renoncement à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au garde des sceaux, ministre de la justice et à Me Lendom.

Délibéré après l'audience du 2 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Philippe Harang, président,

M. Zouhaïr Karbal, conseiller,

Mme Mathilde Montalieu, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 octobre 2024.

La rapporteure,

Signé

M. MONTALIEU

Le président,

Signé

Ph. HARANGLa greffière,

Signé

F. POUPLY

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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