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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2202389

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2202389

lundi 10 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2202389
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre
Avocat requérantLUSIS AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Toulon a rejeté la requête de M. A, qui contestait la décision de l'inspectrice du travail autorisant son licenciement pour inaptitude médicale par la société Suez Eau France, ainsi que la décision ministérielle de rejet de son recours hiérarchique. Le tribunal a examiné les moyens soulevés, notamment l'absence de preuve de compétence de l'autrice de la décision, le défaut de convocation des instances représentatives du personnel, et la méconnaissance par l'employeur de son obligation de sécurité et de reclassement. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des conclusions, fondé sur les dispositions du code du travail relatives à la procédure de licenciement des salariés protégés et à l'obligation de reclassement.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 1er septembre 2022, M. C A, représenté par Me Besset, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision de l'inspectrice du travail du 29 décembre 2021 accordant à la société Suez Eau France l'autorisation de procéder à son licenciement pour inaptitude médicale, ensemble la décision du ministre chargé du travail, du plein emploi et de l'insertion du 15 septembre 2022 portant rejet de son recours hiérarchique formé contre cette décision du 29 décembre 2021 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la compétence de l'autrice de la décision du 29 décembre 2021 doit être établie ;

- la preuve des convocations de l'ensemble des membres titulaires, suppléants et des représentants syndicaux du comité social et économique pour se prononcer sur le projet de licenciement et les propositions de reclassement doit être rapportée ;

- son employeur a méconnu son obligation de prendre les mesures nécessaires pour assurer sa sécurité et protéger sa santé ; il n'a pas recherché à aménager son poste de travail ; il est en partie responsable de son inaptitude ;

- l'avis médical du 19 août 2020 a été dénaturé ; il conclut à son aptitude à son ancien poste excepté à l'astreinte et non à son inaptitude ;

- la mission d'astreinte n'étant pas contractualisation, il devait faire l'objet d'un aménagement de son poste de travail et non d'un reclassement ;

- les propositions de reclassement qui lui ont été faites sont incompatibles avec son état de santé.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 mars 2023, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense et des pièces complémentaires, enregistrés le 30 mars 2023, la société Suez Eau France, représentée par Me Pelan, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge du requérant sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Montalieu, conseillère,

- les conclusions de M. Kiecken, rapporteur public,

- et les observations de Me Besset, avocat du requérant, et de Me Frech, substituant Me Pelan, représentant la société Suez Eau France ;

- la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles n'étant ni présente, ni représentée.

Considérant ce qui suit :

1. M. A a été engagé le 21 octobre 1996 au sein de la compagnie générale des eaux (devenue Veolia) dans laquelle il exerçait les fonctions de technicien réseau-agent de distribution d'eau à Hyères. Son contrat de travail a été transféré à la société d'équipement et d'entretien des réseaux communaux (SEERC) le 10 octobre 2011 puis à la société Suez Eau France le 1er mars 2021. Il était investi du mandat de membre titulaire du comité social et économique de cette société. Par une demande réceptionnée le 5 novembre 2021, la société Suez Eau France a sollicité une autorisation de licenciement pour inaptitude médicale. Par une décision du 29 décembre 2021, l'inspectrice du travail a autorisé le licenciement de M. A. Par une décision du 15 septembre 2022, le ministre chargé du travail, du plein emploi et de l'insertion a rejeté le recours hiérarchique formé par M. A.

Sur l'étendue du litige :

2. Si le silence gardé par l'administration sur un recours gracieux ou hiérarchique fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement, qu'elle fasse suite ou non à une demande de communication des motifs de la décision implicite, se substitue à la première décision. Il en résulte que des conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.

3. Dès lors, les conclusions de M. A tendant à l'annulation de la décision implicite de rejet de son recours hiérarchique exercé contre la décision du 29 décembre 2021 de l'inspectrice du travail doivent être regardées comme étant dirigées contre la décision du 15 septembre 2022 par laquelle le ministre chargé du travail, du plein emploi et de l'insertion a expressément rejeté son recours.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. En premier lieu, en se bornant à soutenir qu'il appartient à l'administration d'apporter la preuve de la compétence de Mme D B, inspectrice du travail, pour prendre la décision en litige du 29 décembre 2021, sans indiquer s'il entend contester la compétence matérielle ou territoriale de l'autrice, le requérant n'assortit pas son moyen des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé.

5. En deuxième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 1226-10 du code du travail : " Lorsque le salarié victime d'un accident du travail ou d'une maladie professionnelle est déclaré inapte par le médecin du travail, en application de l'article L. 4624-4, à reprendre l'emploi qu'il occupait précédemment, l'employeur lui propose un autre emploi approprié à ses capacités, au sein de l'entreprise ou des entreprises du groupe auquel elle appartient le cas échéant, situées sur le territoire national et dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation assurent la permutation de tout ou partie du personnel. / Cette proposition prend en compte, après avis du comité économique et social, les conclusions écrites du médecin du travail et les indications qu'il formule sur les capacités du salarié à exercer l'une des tâches existant dans l'entreprise. () ". D'autre part, aux termes de l'article L. 2421-3 du même code : " Le licenciement envisagé par l'employeur d'un membre élu à la délégation du personnel au comité social et économique titulaire ou suppléant ou d'un représentant syndical au comité social et économique ou d'un représentant de proximité est soumis au comité social et économique, qui donne un avis sur le projet de licenciement dans les conditions prévues à la section 3 du chapitre II du titre Ier du livre III. () ".

6. Il ressort des pièces du dossier que l'ensemble des membres titulaires et suppléants élus au comité économique et social, ainsi que le représentant syndical, ont été convoqués par mail du 11 décembre 2020 à la réunion du 17 décembre suivant portant notamment sur les premières propositions de reclassement de M. A suite à la déclaration d'inaptitude médicale, par mail du 6 mai 2021 à la réunion extraordinaire du 12 mai suivant portant sur de nouvelles propositions de reclassement et par mail du 14 octobre 2021 à la réunion du 26 octobre suivant portant notamment sur le projet de licenciement pour inaptitude et impossibilité de reclassement de M. A. Par suite, le moyen tiré de l'irrégularité de la consultation du comité économique et social doit être écarté dans l'ensemble de ses branches.

7. En troisième lieu, M. A soutient que son employeur a méconnu son obligation de prendre les mesures nécessaires pour assurer sa sécurité et protéger sa santé et qu'il est responsable de son inaptitude. Toutefois, ces circonstances ne sauraient, en toute hypothèse, entacher d'illégalité les décisions attaquées.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 4624-3 du code du travail : " Le médecin du travail peut proposer, par écrit et après échange avec le salarié et l'employeur, des mesures individuelles d'aménagement, d'adaptation ou de transformation du poste de travail ou des mesures d'aménagement du temps de travail justifiées par des considérations relatives notamment à l'âge ou à l'état de santé physique et mental du travailleur. ". Aux termes de l'article L. 4624-4 du même code : " Après avoir procédé ou fait procéder par un membre de l'équipe pluridisciplinaire à une étude de poste et après avoir échangé avec le salarié et l'employeur, le médecin du travail qui constate qu'aucune mesure d'aménagement, d'adaptation ou de transformation du poste de travail occupé n'est possible et que l'état de santé du travailleur justifie un changement de poste déclare le travailleur inapte à son poste de travail. L'avis d'inaptitude rendu par le médecin du travail est éclairé par des conclusions écrites, assorties d'indications relatives au reclassement du travailleur. ".

9. Il ressort des pièces du dossier que, suite à l'examen médical réalisé le 19 août 2020, le médecin du travail a rendu un avis d'inaptitude, prévu par l'article L. 4624-4 précité, ainsi qu'une proposition de mesures individuelles d'aménagement de poste, prévu par l'article L. 4624-3 précité. Si ces éléments présentent une contradiction, il ressort également des pièces du dossier que, par un courrier du 28 août 2020, le médecin du travail a précisé à l'employeur de M. A que, compte tenu de l'inaptitude, il ne pourrait répondre que " sur des propositions de reclassement ". Dans ces conditions, il ressort des pièces du dossier que, le 19 août 2020, le médecin du travail a constaté l'inaptitude médical de M. A à son poste de travail. Par suite, le moyen tiré de la dénaturation de l'avis médical du 19 août 2020 doit être écarté.

10. En cinquième lieu, il est constant que l'avis d'inaptitude du 19 août 2020 n'a pas été remis en cause, celui-ci n'ayant pas fait l'objet d'une contestation. Par suite, M. A ne peut utilement soutenir qu'il aurait dû bénéficier d'un aménagement de son poste de travail et non d'une procédure de reclassement.

11. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 1226-12 du code du travail : " () L'employeur ne peut rompre le contrat de travail que s'il justifie soit de son impossibilité de proposer un emploi dans les conditions prévues à l'article L. 1226-10, soit du refus par le salarié de l'emploi proposé dans ces conditions, soit de la mention expresse dans l'avis du médecin du travail que tout maintien du salarié dans l'emploi serait gravement préjudiciable à sa santé ou que l'état de santé du salarié fait obstacle à tout reclassement dans l'emploi. / L'obligation de reclassement est réputée satisfaite lorsque l'employeur a proposé un emploi, dans les conditions prévues à l'article L. 1226-10, en prenant en compte l'avis et les indications du médecin du travail. () ".

12. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque le licenciement de l'un de ces salariés est envisagé, il ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande de licenciement d'un salarié protégé est motivée par l'inaptitude physique, il appartient à l'administration de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que l'employeur a, conformément aux dispositions de l'article L. 1226-10 du code du travail, cherché à reclasser le salarié sur d'autres postes appropriés à ses capacités, le cas échéant par la mise en œuvre, dans l'entreprise, de mesures telles que mutations ou transformations de postes de travail ou aménagement du temps de travail. Le licenciement ne peut être autorisé que dans le cas où l'employeur n'a pu reclasser le salarié dans un emploi approprié à ses capacités au terme d'une recherche sérieuse, menée tant au sein de l'entreprise que dans les entreprises dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation permettent, en raison des relations qui existent avec elles, d'y effectuer la permutation de tout ou partie de son personnel. Lorsqu'après son constat d'inaptitude, le médecin du travail apporte des précisions quant aux possibilités de reclassement du salarié, ses préconisations peuvent, s'il y a lieu, être prises en compte pour apprécier le caractère sérieux de la recherche de reclassement de l'employeur.

13. Il ressort des pièces du dossier que la société Suez Eau France a présenté à M. A, le 28 janvier 2021, un poste adapté d'agent de distribution d'eau situé à Hyères, validé par le médecin du travail, qu'il a refusé. A la suite de ce refus, la société Suez Eau France a présenté à M. A, le 12 mai 2021, un poste de technicien réseau assainissement/support administratif à l'exploitation à Carpentras et un poste de technicien réseau en charge du renouvellement du parc compteurs à Hyères, également validés par le médecin du travail, qu'il a refusés. En se bornant à soutenir que ces propositions de reclassement n'étaient pas adaptées à son état de santé, alors qu'il ressort des pièces du dossier que les trois postes ne comportaient pas d'astreinte, M. A ne conteste pas sérieusement l'appréciation portée par l'inspectrice du travail puis par le ministre. Par suite, M. A n'est pas fondé à soutenir que l'inspectrice du travail et le ministre auraient entaché leurs décisions d'erreur d'appréciation en retenant que la société Suez Eau France avait satisfait à son obligation de reclassement.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulations des décisions du 29 décembre 2021 et du 15 septembre 2022 doivent être rejetées.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que demande le requérant au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de M. A une quelconque somme au titre des frais exposés par la société Suez Eau France et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la société Suez Eau France sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles et à la société Suez Eau France.

Délibéré après l'audience du 16 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

M. Philippe Harang, président,

M. Zouhaïr Karbal, conseiller,

Mme Mathilde Montalieu, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 février 2025.

La rapporteure,

Signé

M. MONTALIEU

Le président,

Signé

Ph. HARANG

La greffière,

Signé

F. POUPLY

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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