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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2202847

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2202847

jeudi 4 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2202847
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantHELIOS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 17 octobre 2022, et un mémoire, enregistré le 9 mars 2024, l'association Georges Cooper-Les jardiniers de la mer demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté préfectoral du 30 juin 2022 portant autorisation environnementale relative à la mise en œuvre d'une conduite sous-marine d'adduction d'eau potable entre la presqu'île de Giens et l'île de Porquerolles sur le territoire de la commune de Hyères-les-Palmiers en tant qu'il porte autorisation de destruction de l'espèce protégée des herbiers de Posidonies ;

2°) de condamner le préfet du Var à réparer le préjudice écologique en application de l'article 1246 du code civil ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- au regard de son objet statutaire, elle a un intérêt lui donnant qualité pour agir en sorte que sa requête est recevable ;

- le préfet du Var a méconnu les dispositions de l'article L. 411-2 du code de l'environnement dès lors qu'il existait une solution alternative satisfaisante consistant en la livraison d'eau potable par barge ;

- la solution de la conduite d'eau sous-marine répond aux besoins résultant de la fréquentation touristique estivale ; elle ne répond pas ainsi à une solution de long terme permettant de la considérer comme d'un intérêt public majeur dérogatoire au sens de l'article L. 422-1 du code de l'environnement ;

- la barge est régulièrement contrôlée par l'organisme " Veritas " et le centre de sécurité des navires ;

- la barge est en service depuis 2002 et le contrat relatif à la livraison d'eau sur l'île du Levant vient d'être renouvelé par la direction générale de l'armement pour une durée de quatre ans ;

- l'analyse multicritères du dossier sollicitant l'octroi d'une dérogation pour la destruction d'une espèce protégée ne répond pas aux critères fixés par le tribunal administratif de Marseille ; elle ne permet pas de comparer les choix techniques sur des critères scientifiques et économiques comparables ;

- les critères technico-économiques retenus sont obsolètes et défavorables au scénario de la barge ;

- une seule étude environnementale a été conduite pour le scénario de la conduite sous-marine ; aucune évaluation environnementale sur les espèces protégées n'a été réalisée pour le scénario de la barge ;

- la notation portant sur les autres sous-critères est également fantaisiste et défavorise la solution de la livraison d'eau par la barge .

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 février 2023, la métropole Toulon Provence Méditerranée, représentée par Me Soleilhac, conclut au rejet de la requête. Elle conclut également à ce que soit mise à la charge de l'association requérante la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- à titre principal, la requête ne comprend que des moyens non-assortis des précisions suffisantes pour permettre au tribunal d'en apprécier le bien-fondé ;

- à titre subsidiaire, les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 février 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Martin ;

- les conclusions de Mme Duran-Gottschalk, rapporteure publique ;

- les observations Me Clerc, substituant Me Soleihac pour la métropole Toulon Provence Méditerranée ainsi que de Mme A pour le préfet du Var.

Considérant ce qui suit :

1. Par une délibération du 27 juin 2019, le conseil métropolitain de la métropole Toulon Provence Méditerranée a habilité le président de la métropole à déposer en préfecture du Var une demande d'autorisation, au titre des articles L. 181-1 et suivants du code de l'environnement, aux fins de réalisation d'une conduite sous-marine d'adduction d'eau potable entre la presqu'île de Giens et l'île de Porquerolles sur le territoire de la commune de Hyères les Palmiers, demande impliquant la délivrance d'une dérogation autorisant la destruction d'une espèce protégée telle que prévue au 4° du I de l'article L. 4111-2 du code de l'environnement. Par un arrêté du 30 juin 2022, le préfet du Var a fait droit à la demande d'autorisation environnementale. L'association Georges Cooper - Les jardiniers de la mer demande au tribunal d'annuler l'arrêté préfectoral du 30 juin 2022 en tant qu'il porte autorisation de destruction de l'espèce protégée des herbiers de Posidonie sur une surface maximale de 3 000 m². L'association requérante demande également à ce que le préfet du Var soit condamné à réparer le préjudice écologique en résultant en application de l'article 1246 du code civil.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes du I de l'article L. 411-1 du code de l'environnement : " Lorsqu'un intérêt scientifique particulier, le rôle essentiel dans l'écosystème ou les nécessités de la préservation du patrimoine naturel justifient la conservation () d'espèces () végétales non cultivées et de leurs habitats, sont interdits : 1° () la mutilation, la destruction, la capture ou l'enlèvement, la perturbation intentionnelle, la naturalisation d'animaux de ces espèces () ".

3. Aux termes du I de l'article L. 411-2 du code de l'environnement : " Un décret en Conseil d'Etat détermine les conditions dans lesquelles sont fixées : 1° La liste limitative des habitats naturels, des espèces () végétales non cultivées ainsi protégés () 4° La délivrance de dérogations aux interdictions mentionnées aux 1°, 2° et 3° de l'article L. 411-1, à condition qu'il n'existe pas d'autre solution satisfaisante, pouvant être évaluée par une tierce expertise menée, à la demande de l'autorité compétente, par un organisme extérieur choisi en accord avec elle, aux frais du pétitionnaire, et que la dérogation ne nuise pas au maintien, dans un état de conservation favorable, des populations des espèces concernées dans leur aire de répartition naturelle : () b) Pour prévenir des dommages importants notamment aux cultures, à l'élevage, aux forêts, aux pêcheries, aux eaux et à d'autres formes de propriété ; / c) Dans l'intérêt de la santé et de la sécurité publiques ou pour d'autres raisons impératives d'intérêt public majeur, y compris de nature sociale ou économique, et pour des motifs qui comporteraient des conséquences bénéfiques primordiales pour l'environnement () ".

4. Il résulte de ces dispositions que la destruction ou la perturbation des espèces végétales concernées, ainsi que la destruction ou la dégradation de leurs habitats, sont interdites. Toutefois, l'autorité administrative peut déroger à ces interdictions dès lors que sont remplies trois conditions distinctes et cumulatives tenant, d'une part, à l'absence de solution alternative satisfaisante, d'autre part, à la condition de ne pas nuire au maintien, dans un état de conservation favorable, des populations des espèces concernées dans leur aire de répartition naturelle et, enfin, à la justification de la dérogation par l'un des cinq motifs limitativement énumérés et parmi lesquels figure le fait que le projet réponde, par sa nature et compte tenu des intérêts économiques et sociaux en jeu, à une raison impérative d'intérêt public majeur.

5. Il est constant que le projet de conduite sous-marine d'adduction d'eau potable, même après prise en compte des mesures d'évitement et de réduction des atteintes, comporte un risque suffisamment caractérisé de destruction des herbiers de Posidonie (Posidonia Oceanica), espèce protégée par la directive du 21 mai 1992 concernant la conservation des habitats naturels ainsi que de la faune et de la flore sauvages ainsi que par l'arrêté du 19 juillet 1988 relatif à la liste des espèces végétales marines protégées.

En ce qui concerne l'intérêt public majeur du projet :

6. Il résulte de l'instruction, et il n'est pas contesté, que les volumes prélevés dans les nappes de l'île de Porquerolles ne permettent plus de satisfaire l'ensemble des besoins en eau potable de l'île depuis plusieurs années. Ainsi, entre 2010 et 2017, sur la base de volumes annuels d'eau potable distribués de l'ordre de 100 000 à 125 000 m³, l'apport extérieur d'eau, par barge, a représenté entre 28 et 40 % des besoins en eau potable. Il ressort également de l'instruction que les ressources en eau de l'île, au demeurant déjà insuffisantes, tendent à se réduire de plus en plus sous l'effet des sécheresses et de la progression de l'eau salée dans les nappes souterraines causée par leur exploitation.

7. Dans ces conditions, et alors que la distribution de l'eau est l'une des compétences obligatoires de la métropole Toulon Provence Méditerranée, le projet, dont il n'est pas démontré par l'association requérante qu'il aurait pour conséquence d'accroitre le surtourisme, revêt nécessairement un intérêt public majeur pour des considérations de santé et de sécurité publique ainsi que pour la préservation des nappes souterraines de l'île contre la remontée du biseau salé. Par suite, le moyen tiré de l'absence d'intérêt public majeur du projet doit être écarté.

En ce qui concerne l'existence d'une solution alternative satisfaisante :

8. L'association Georges Cooper - Les jardiniers de la mer fait valoir qu'il existe, en l'espèce, une solution alternative consistant en la livraison de l'eau par barge. Il est constant qu'une telle solution est mise en œuvre depuis 2004 et l'apparition d'un besoin en eau potable ne pouvant être couvert par les ressources de l'île.

9. En premier lieu, il résulte de l'instruction et notamment de l'analyse multicritères réalisée au soutien de la demande de dérogation à l'interdiction de détruire une espèce protégée déposée auprès de l'autorité préfectorale, que le pétitionnaire du projet a recherché les solutions alternatives possibles et a procédé à une comparaison de la solution retenue avec les solutions alternatives selon leurs implications écologiques, économiques et sociales. A ce titre, aucune disposition n'imposait au pétitionnaire de procéder à une comparaison chiffrée des différentes solutions sur la base de critères strictement comparables. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que l'analyse menée par la métropole Toulon Provence Méditerranée et soumise à l'appréciation du préfet aurait vicié le choix de la solution retenue et entaché l'arrêté attaqué d'erreur de droit.

10. En second lieu, pour écarter la solution de la barge, l'analyse multicritères relève l'existence d'une vulnérabilité dans la livraison de l'eau en cas de panne du navire, la nécessité d'effectuer deux rotations quotidiennes pour acheminer 800 m³, comme cela est parfois nécessaire en été, la difficulté d'acquérir une barge de cette dernière contenance pouvant accéder au port de Porquerolles, un coût d'exploitation élevé, une empreinte carbone importante, l'existence de nuisances et une possible contamination de l'eau par des hydrocarbures. En revanche, s'agissant de la conduite d'adduction d'eau sous-marine, l'analyse relève comme seul élément défavorable l'impact sur le milieu sous-marin impliquant une difficulté réglementaire du fait de la nécessité d'obtenir une autorisation environnementale assortie d'une dérogation pour destruction d'une espèce protégée.

11. La requérante fait d'abord valoir que la notation défavorable du coût d'exploitation pour la solution du transport d'eau par barge n'est pas justifiée. Cependant, elle ne justifie pas d'une telle allégation en se bornant à relever que la métropole avait attribué un nouveau marché de livraison d'eau par barge, dès lors que ce marché répondait au besoin en livraison en eau jusqu'à la mise en service de la conduite sous-marine. Ensuite, si l'association soutient que le coût du projet est sous-estimé, elle ne l'établit pas. De même, elle n'établit pas que les études environnementales menées auraient été insuffisantes. Par ailleurs, si elle relève que certains critères relatifs à l'impact sur le tourisme ou le paysage sont peu objectivables, il ne peut être sérieusement contesté que les rotations de la barge ont nécessairement un impact plus visible qu'une conduite sous-marine. En toute hypothèse, il ne ressort pas de l'instruction que ces derniers critères aient eu une influence déterminante dans le choix de la solution adoptée. Enfin, les circonstances tirées de ce que, d'une part, la barge fait l'objet d'un entretien rigoureux et de contrôles périodiques et, d'autre part, qu'elle demeure employée pour la livraison d'eau sur l'île voisine du Levant, ne permettent pas d'écarter l'existence d'un risque d'interruption de la livraison d'eau potable en cas d'aléas affectant le navire. A ce titre, il ressort de l'instruction que la barge assurant le transport de l'eau, construite en 1951, a déjà connu des avaries affectant la continuité de l'approvisionnement en eau de l'île.

12. Dès lors, dans les circonstances de l'espèce, la conduite d'adduction d'eau sous-marine ressort comme une solution de long terme plus fiable et à l'emprunte carbone nettement inférieure en sorte que le préfet du Var a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation, accorder la dérogation en litige en estimant qu'il n'existait pas d'alternative satisfaisante quand bien même la solution du transport d'eau potable par barge avait pu utilement être mise en œuvre, à titre transitoire, à compter de l'apparition d'une insuffisance des ressources propres de l'île de Porquerolles en eau douce.

En ce qui concerne le maintien, dans un état de conservation favorable, des espèces concernées dans leur aire de répartition naturelle :

13. Il n'est pas soutenu que la conduite d'adduction d'eau sous-marine, dont au demeurant le tracé, le système d'ancrage sur le fond et le système de protection ont été déterminés de manière à réduire autant que possible l'impact sur les herbiers de Posidonies, porterait atteinte au maintien, dans un état de conservation favorable, des herbiers de Posidonies dans la zone située entre la presqu'ile de Giens et l'île de Porquerolles.

14. Il résulte de ce qui précède que l'association Georges Cooper - Les jardiniers de la mer n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté préfectoral du 30 juin 2022 portant autorisation environnementale en tant qu'il porte autorisation de destruction de l'espèce protégée Posidonia Oceanica.

Sur les conclusions tendant à la réparation du préjudice écologique :

15. Aux termes de l'article 1246 du code civil : " Toute personne responsable d'un préjudice écologique est tenue de le réparer ". Selon l'article 1247 de ce code, le préjudice écologique consiste " en une atteinte non négligeable aux éléments ou aux fonctions des écosystèmes ou aux bénéfices collectifs tirés par l'homme de l'environnement ". L'article 1248 du même code dispose : " L'action en réparation du préjudice écologique est ouverte à toute personne ayant qualité et intérêt à agir, telle que () les associations agréées ou créées depuis au moins cinq ans à la date d'introduction de l'instance qui ont pour objet la protection de la nature et la défense de l'environnement. " Enfin, aux termes de l'article 1249 du code civil : " La réparation du préjudice écologique s'effectue par priorité en nature. / En cas d'impossibilité de droit ou de fait ou d'insuffisance des mesures de réparation, le juge condamne le responsable à verser des dommages et intérêts, affectés à la réparation de l'environnement, au demandeur ou, si celui-ci ne peut prendre les mesures utiles à cette fin, à l'Etat. () ".

16. L'association requérante demande la condamnation de l'Etat à la réparation du préjudice écologique. Elle ne démontre toutefois pas l'existence d'une atteinte non négligeable à l'écosystème sous-marin ou aux bénéfices collectifs tirés par l'homme de son environnement. Au surplus, en l'espèce, l'autorisation de destruction des herbiers de Posidonie n'a pas été délivrée à tort et le projet en litige a prévu, outre des mesures de réduction et d'évitement des atteintes, des mesures de compensation. Dans ces conditions, les conclusions tendant à la réparation du préjudice écologique doivent être rejetées

17. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir opposée en défense par la métropole Toulon Provence Méditerranée, que la requête de l'association Georges Cooper-Les jardiniers de la mer doit être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

18. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'association requérante la somme demandée par la métropole Toulon Provence Méditerranée au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de l'association Georges Cooper - Les jardiniers de la mer est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de la métropole Toulon Provence Méditerranée présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à l'association Georges Cooper - Les jardiniers de la mer, à la métropole Toulon Provence Méditerranée et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie de la présente décision sera adressée au préfet du Var.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Harang, président,

- M. Karbal, conseiller,

- M. Martin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2024.

Le rapporteur,

Signé

J. MARTIN

Le président,

Signé

P. HARANGLa greffière

Signé

A. CAILLEAUX

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Et par délégation,

La greffière.

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