jeudi 5 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulon |
| Section | Tribunal Administratif de Toulon |
| N° Dossier | TA83-2202928 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3ème chambre |
Vu la procédure suivante : Par une requête enregistrée le 25 octobre 2022, Mme A B doit être regardée comme demandant l'annulation pour excès de pouvoir de la décision du 17 octobre 2022, par laquelle la directrice du CP de Toulon-La Farlède a refusé de lui délivrer un permis de visite et d'enjoindre à l'administration de lui délivrer un permis de visite. Elle soutient que : - elle est consciente d'être la plaignante et la victime mais elle assure qu'il n'y a aucun risque quant à ses visites ; - son compagnon s'est excusé ; - il n'a qu'elle et son père. La requête a été notifiée au garde des sceaux, ministre de la justice le 4 novembre 2022. Un délai de 2 mois lui a été imparti pour présenter un mémoire en défense. Un courrier du 30 juillet 2024 a mis le garde des sceaux, ministre de la justice en demeure de produire des observations en défense dans un délai de 30 jours. Par une ordonnance du 30 juillet 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 16 septembre 2024. Par un courrier du 26 octobre 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de la méconnaissance du champ d'application de la loi dès lors que les dispositions de la loi n° 2020-936 du 30 juillet 2020 visant à protéger les victimes de violences conjugales ne sont pas applicables au litige. Un mémoire présenté par le garde des sceaux, ministre de la justice, a été enregistré le 15 novembre 2024 sans être communiqué, en application des dispositions de l'article R. 611-1 du code de justice administrative. Vu les autres pièces du dossier. Vu : - la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; - le code pénal ; - le code pénitentiaire ; - le code de justice administrative. Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience. Ont été entendus au cours de l'audience publique : - le rapport de M. Karbal, conseiller, - les conclusions de M. Kiecken, rapporteur public. Considérant ce qui suit : 1. Par un jugement du tribunal correctionnel de Nanterre du 23 septembre 2020, M. C D a été condamné pour des faits de violences intrafamiliales à 8 mois d'emprisonnement dont 8 mois avec sursis probatoire pendant deux ans. Son sursis a été partiellement révoqué à hauteur de 4 mois à la suite d'une condamnation prononcée le 28 septembre 2022 par le tribunal correctionnel de Toulon. L'intéressé a été incarcéré au centre pénitentiaire (CP) de Toulon-La Farlède. 2. Afin de maintenir des contacts avec M. D, Mme B, qui se présente comme sa compagne, a présenté une demande de permis de visite pour elle. En réponse à cette demande, elle a reçu une décision du 17 octobre 2022 portant " refus de délivrance d'un permis de visite suite à un jugement pour des faits de violences intrafamiliales " par laquelle la directrice de détention du CP de Toulon-La Farlède l'a informée que " le chef d'établissement " avait décidé de rejeter ces demandes au motif essentiel que Mme B a été " identifiée comme victime ". La requérante a saisi le tribunal du présent recours, accompagné de cette décision. Sur l'acquiescement aux faits : 3. Aux termes de l'article R. 612-6 du code de justice administrative : " Si, malgré une mise en demeure, la partie défenderesse n'a produit aucun mémoire, elle est réputée avoir acquiescé aux faits exposés dans les mémoires du requérant. ". 4. La requête de Mme B a été communiquée le 4 novembre 2022 au garde des sceaux, ministre de la justice, qui a été mis en demeure le 30 juillet 2024 de produire ses observations dans un délai de trente jours. Cette mise en demeure est demeurée sans effet avant la clôture de l'instruction. Dans ces conditions, le ministre, doit être réputé avoir admis l'exactitude matérielle des faits exposés par la requérante, conformément aux dispositions précitées de l'article R. 612-6 du code de justice administrative, sous réserve que leur inexactitude ne résulte de l'une des pièces versées au dossier. 5. Malgré la mise en demeure qui lui a été adressée le 30 juillet 2024 et dont il a accusé réception le même jour, le garde des sceaux, ministre de la justice n'a produit aucun mémoire en défense avant la clôture de l'instruction. Par suite, il est réputé avoir acquiescé aux faits exposés dans la requête. Sur les conclusions à fin d'annulation : En ce qui concerne le cadre juridique du litige : 6. S'agissant des visites, l'article L. 341-1 du code pénitentiaire prévoit : " Le droit des personnes détenues au maintien des relations avec les membres de leur famille s'exerce notamment par les visites que ceux-ci leur rendent ". L'article L. 341-3 du même code fixe à " au moins une fois par semaine " la fréquence des visites que peuvent recevoir les personnes détenues condamnées. L'article L. 341-7, alinéa 1er, du même code prévoit : " L'autorité administrative ne refuse de délivrer () un permis de visite aux membres de la famille d'une personne condamnée, que pour des motifs liés au maintien du bon ordre et de la sécurité ou à la prévention des infractions ". L'article R. 341-1 du même code, fixant les modalités d'application des visites, prévoit : " Le permis délivré en application des dispositions [de l'article R. 341-5] est soit permanent, soit valable pour un nombre limité de visites. / Il précise, le cas échéant, les modalités particulières prévues pour son application, notamment en ce qui concerne le lieu et l'heure de la visite ". L'article R. 341-2 du même code prévoit : " Pour des motifs de bon ordre, de sécurité et de prévention des infractions, et spécialement en cas de crime ou de délit relevant des dispositions de l'article 132-80 du code pénal, le permis de visite délivré en application des dispositions [de l'article R. 341-5] peut être refusé à la personne victime de l'infraction pour laquelle la personne () condamnée est détenue, y compris si la victime est membre de la famille de la personne détenue. / Lorsque la personne détenue est prévenue ou condamnée du chef de l'une des infractions prévues par les dispositions [de l'article 222-13 du code pénal] du code pénal, aggravée par la circonstance qu'un mineur assiste aux faits et que ceux-ci sont commis par le conjoint ou le concubin de la victime ou le partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité, le permis de visite peut, pour les mêmes motifs, être refusé à ce mineur, ainsi qu'aux autres enfants mineurs du couple. / Lorsque l'autorité compétente pour accorder le permis de visite est informée que la personne détenue, prévenue ou condamnée, fait l'objet d'une interdiction d'entrer en relation avec une personne, qui a été prononcée par l'autorité judiciaire et qui est toujours en cours d'exécution, elle ne peut délivrer le permis de visite à cette personne. () L'autorité compétente pour accorder le permis de visite ne peut de même délivrer un permis de visite à l'enfant mineur d'une personne détenue () condamnée lorsqu'elle est informée () que l'autorité parentale ou son exercice, ou le droit de visite de la personne détenue sur l'enfant mineur, a été retiré en application des dispositions des articles 378, 378-1, 379 ou 379-1 [du code civil], sauf en cas de décision judiciaire ultérieure autorisant expressément un droit de visite. () " 7. Il résulte de ces dispositions que le droit des personnes détenues au maintien des liens avec l'extérieur, et celui des membres de leur famille au maintien des liens avec les personnes détenues, s'exerce notamment par les visites, les correspondances écrites et les communications téléphoniques, dans les limites inhérentes aux contraintes de la détention. Les exigences de sauvegarde de l'ordre public, de prévention des infractions et de protection de l'intérêt des victimes peuvent justifier que, sous certaines conditions et garanties, le chef d'établissement refuse de délivrer un permis de visite aux membres de la famille d'une personne détenue condamnée, qu'il contrôle et retienne les correspondances écrites et qu'il refuse l'accès au téléphone. 8. Il appartient au juge administratif, saisi, comme en l'espèce, d'un recours pour excès de pouvoir dirigé contre de tels agissements, de contrôler notamment la proportionnalité des restrictions imposées à l'exercice des droits fondamentaux des personnes détenues et des membres de leur famille par rapport au but légitime que ces restrictions poursuivent (voir arrêt du Conseil d'État du 15 novembre 2022, n° 461131, point 2). 9. Il ressort des pièces du dossier, notamment des motifs de droit et de fait de la décision de la directrice du centre pénitentiaire de Toulon-la-Farlède du 17 octobre 2022, qu'elle est fondée essentiellement sur la loi n° 2020-936 du 30 juillet 2020 visant à protéger les victimes de violences conjugales et sur la circulaire du garde des sceaux, ministre de la justice du 3 août 2020 de présentation des dispositions de droit pénal immédiatement applicables de cette loi (NOR : JUSD2020619C). 10. Par ailleurs, s'il ressort des pièces du dossier que Mme B doit être regardée comme victime de violences conjugales, il ne résulte toutefois pas de la loi du 30 juillet 2020 qu'une victime de violences conjugales pourrait, pour ce seul motif et sans que la personne condamnée ait été interdite de contact par l'autorité judiciaire, être privée de contact avec la personne détenue condamnée pour de tels faits. 11. Dans ces conditions, en fondant essentiellement sa décision sur une loi et une circulaire, inapplicables à la situation dont elle était saisie, la directrice du CP de Toulon-La Farlède a méconnu le champ d'application de la loi n° 2020-936 du 30 juillet 2020 et entaché, à ce titre, la décision attaquée d'illégalité. Le moyen tiré de la méconnaissance du champ d'application de la loi, qui a été relevé d'office par le tribunal, doit dès lors être accueilli. 12. Il résulte de tout ce qui précède que la décision du 17 octobre 2022 doit être annulée. Sur les conclusions aux fins d'injonction : 13. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ". Et aux termes de l'article L. 911-3 du même code : " La juridiction peut assortir, dans la même décision, l'injonction prescrite en application des articles L. 911-1 et L. 911-2 d'une astreinte qu'elle prononce dans les conditions prévues au présent livre et dont elle fixe la date d'effet ". 14. L'annulation de la décision attaquée implique, eu égard au motif qui en constitue le fondement et en l'absence de changement de circonstances de fait et de droit, d'enjoindre au ministre de la justice de réexaminer la demande de Mme B. D É C I D E :Article 1er : La décision du 17 octobre 2022 de la directrice du centre pénitentiaire de Toulon - La Farlède est annulée. Article 2 : Il est enjoint au ministre de la justice, garde des sceaux, de réexaminer la demande de Mme B. Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Madame A B, au garde des sceaux, ministre de la justice, à la directrice du centre pénitentiaire de Toulon-La Farlède.Délibéré après l'audience du 21 novembre 2024, à laquelle siégeaient :M. Philippe Harang, président, M. Zouhaïr Karbal, conseiller,M. David Helayel, conseiller. Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2024. Le rapporteur,SignéZ. KARBAL Le président, Signé Ph. HARANGLa greffière,SignéF. POUPLYLa République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.Pour expédition conforme, La greffière.2N° 2202928
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