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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2203083

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2203083

jeudi 4 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2203083
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantCHICHE RAPHAEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés le 31 octobre 2022, M. A B, représenté par Me Chiche, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 11 octobre 2022 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a prolongé le maintien de son placement à l'isolement à compter du 13 octobre 2022 jusqu'au 13 janvier 2023 ;

2°) d'enjoindre au ministre de la justice d'ordonner la levée de la mesure de mise à l'isolement dont il fait l'objet ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 3 600 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'il a été maintenu arbitrairement à l'isolement entre le 19 août et le 2 septembre 2022 sans qu'aucune décision de placement à l'isolement ne soit intervenue. Dans ces conditions, la procédure initiée le

2 septembre 2022 matérialise un évident détournement de procédure, qui l'entache alors d'irrégularité ;

- le libellé des termes de condamnations non définitives est insuffisant, en plus d'être inefficace, pour justifier un maintien à l'isolement ; l'administration pénitentiaire fait état de décisions annulées ou non avenues pour caractériser une prétendue appartenance à la criminalité organisée, alors que ce dernier est présumé innocent de l'ensemble de ces procédures ; l'hypothétique risque d'évasion invoqué par l'administration pénitentiaire n'est étayé par aucun élément précis et circonstancié relatif à sa personnalité, et constituent de pures allégations ;

- il n'a jamais fait l'objet du moindre incident disciplinaire, et se montre particulièrement respectueux vis-à-vis du personnel pénitentiaire ;

- toute décision administrative doit répondre à une exigence de proportionnalité, sous peine d'irrégularité ;

- le médecin qui a visé son dossier ne l'a pas rencontré ;

- son conseil a formulé des observations écrites en défense des intérêts de son mandant, remises à la direction du centre pénitentiaire de Toulon-La-Fardèle en amont du débat ; ces observations n'ont pas été jointes à la décision, ni versées au dossier de la procédure.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 novembre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code pénitentiaire ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Karbal,

- les conclusions de M. Kiecken, rapporteur public,

- et les observations de Me Rula substituant Me Chiche pour M. B.

Une note en délibéré présentée par M. B a été enregistrée le 14 mars 2024.

Considérant ce qui suit :

1. M. B est détenu au centre pénitentiaire de Toulon-La Farlède depuis le 3 juin 2022. Le 11 octobre 2022, une décision prononçant le renouvellement de sa mise à l'isolement a été prise, dont M. B demande au Tribunal l'annulation pour excès de pouvoir.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire : " Toute personne détenue majeure peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. Cette mesure ne peut être renouvelée pour la même durée qu'après un débat contradictoire, au cours duquel la personne intéressée, qui peut être assistée de son avocat, présente ses observations orales ou écrites. / L'isolement ne peut être prolongé au-delà d'un an qu'après avis de l'autorité judiciaire. / Le placement à l'isolement n'affecte pas l'exercice des droits prévus par les dispositions de l'article L. 6, sous réserve des aménagements qu'impose la sécurité. / Lorsqu'une personne détenue est placée à l'isolement, elle peut saisir le juge des référés en application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 213-30 du même code : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé ".

3. Il résulte de ces dispositions que la mesure de placement à l'isolement d'un détenu constitue une mesure provisoire justifiée par un impératif de sécurité ; que l'administration, lorsqu'elle décide de placer un détenu à l'isolement ou lorsqu'elle prolonge une telle mesure, doit tenir compte du comportement du détenu en détention et justifier, par des éléments circonstanciés, que son maintien en détention ordinaire est de nature à créer un risque pour la sécurité des personnes ou pour l'ordre interne à l'établissement pénitentiaire ; qu'il appartient au juge de l'excès de pouvoir de censurer toute décision de mise à l'isolement ou de prolongation de la mise à l'isolement fondée uniquement sur le passé pénal et carcéral du détenu et lorsque les présomptions de risque pour la sécurité sur lesquelles s'est fondée l'administration ne sont pas suffisamment avérées.

4. Pour prolonger de trois mois la mesure de placement de M. B, placement à l'isolement qui a débuté le 13 octobre 2022 pour prendre fin le 13 janvier 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, s'est fondé sur les infractions à l'origine de l'incarcération du requérant, sur le fait que l'intéressé appartient au grand banditisme, et notamment à la criminalité marseillaise qui peut laisser présager de l'existence de soutiens extérieurs dont il pourrait disposer pour tenter une évasion, sur le risque élevé de représailles à son encontre, et enfin sur le risque de troubles à l'ordre public.

5. Il ressort toutefois des pièces du dossier que la seule référence au profil pénal de

M. B ne saurait, en l'absence de toute précision permettant d'en déduire une dangerosité particulière de l'intéressé en détention, valablement motiver une décision prolongeant son placement à l'isolement. Ainsi, le garde des sceaux, ministre de la justice, ne verse aucun élément, même parcellaire, pour étayer ses affirmations relatives aux suspicions du risque d'évasion qui pèseraient sur M. B, sur le risque de représailles dont il pourrait faire l'objet en raison de la nature des faits qui lui sont reprochés, et pour établir que le comportement en détention de l'intéressé serait incompatible avec les conditions d'une détention ordinaire pour assurer la sécurité des personnes et l'ordre interne. En outre, le rapport motivé du chef d'établissement, recueilli dans le cadre de la procédure de renouvellement du placement à l'isolement en date du 19 septembre 2022, mentionne que l'intéressé a " toujours eu un comportement irréprochable avec le personnel et qu'aucun incident en détention n'est à déplorer ". Enfin, le directeur du service pénitentiaire d'insertion et de probation du Var (SPIP), dans son rapport du 22 septembre 2022, a émis un avis favorable à sa sortie du quartier d'isolement, et souligne que M. B " ne pose aucun problème en détention ".

6. Dans ces conditions, et en l'absence de risques avérés de troubles à l'ordre dans l'établissement, eu égard à son comportement en détention, M. B est fondé à soutenir que le garde des sceaux, ministre de la justice, a commis une erreur manifeste d'appréciation en prolongeant la décision de placement à l'isolement.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 11 octobre 2022 prolongeant son placement à l'isolement à compter du 13 octobre 2022 jusqu'au 13 janvier 2023.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ". Et aux termes de l'article L. 911-3 du même code : " La juridiction peut assortir, dans la même décision, l'injonction prescrite en application des articles L. 911-1 et L. 911-2 d'une astreinte qu'elle prononce dans les conditions prévues au présent livre et dont elle fixe la date d'effet ".

9. L'annulation de la décision attaquée implique, eu égard au motif qui en constitue le fondement de mettre fin à la mesure d'isolement dont M. B fait l'objet. Dans la mesure où il ressort des pièces du dossier que l'intéressé fait toujours l'objet d'une mesure d'isolement imposée par une décision en date du 17 janvier 2024 postérieure à celle présentement incriminée mais justifiée par les mêmes motifs que cette dernière, et en l'absence de circonstances nouvelles de fait et de droit qui pourraient justifier une telle mesure, il y a lieu d'enjoindre au ministre de la justice de lever toute mesure d'isolement d'office dont M. B ferait encore l'objet, dans le délai de 48 heures à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu à ce stade d'assortir le prononcé de cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

10. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, une somme de 2 000 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du garde des sceaux, ministre de la justice, du 11 octobre 2022 portant prolongation de l'isolement d'office de M. B à compter du 13 octobre 2022 jusqu'au

13 janvier 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au garde des sceaux, ministre de la justice, de lever toute mesure d'isolement d'office dont M. B ferait encore l'objet, dans le délai de 48 heures à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : l'Etat versera la somme de 2 000 euros à M. B au titre de l'article 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Copie en sera adressée au Directeur interrégional des services pénitentiaires de Toulouse et au directeur du centre pénitentiaire de Toulouse Seysses.

Délibéré après l'audience du 14 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Harang, président,

M. Karbal, conseiller,

M. Helayel, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 avril 2024.

Le rapporteur,

Signé

Z. KARBAL

Le président,

Signé

Ph. HARANG

La greffière,

Signé

F. POUPLY

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

La greffière,

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