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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2303990

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2303990

vendredi 9 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2303990
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantAHMED

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistré les 9 décembre 2023 et 19 janvier 2024, M. A B, représenté par Me Ahmed, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 17 novembre 2023 par lequel le préfet du Var a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours;

2°) d'enjoindre au préfet du Var de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 600 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision portant refus de titre de séjour est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elle n'a pas été précédée de la saisine de la commission du titre de séjour, en méconnaissance de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur de fait dès lors qu'il justifie la régularité de son entrée sur le territoire français ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire méconnaît les dispositions de l'article R. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est illégale dès lors qu'il est susceptible de bénéficier d'un titre de séjour de plein droit ;

- elle est illégale dès lors que le préfet du Var s'est senti en situation de compétence liée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 janvier 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens sont infondés.

Par une ordonnance du 18 décembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée à l'issue de l'audience.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Martin, rapporteure,

- les parties n'étant ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant tunisien né le 1er août 1973, est entré en France le 2 décembre 2022. Par arrêté du 17 novembre 2023, le préfet du Var a rejeté sa demande de titre de séjour présentée au titre de la " vie privée et familiale " et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours. Par sa requête, M. B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

2. A titre liminaire, il ressort des pièces du dossier que M. B a déposé une demande de titre de séjour le 20 décembre 2022 en vue de se voir délivrer une carte de résident de 10 ans en sa qualité de conjoint de français. Pour rejeter sa demande, le préfet du Var a examiné sa situation au regard des stipulations de l'article 10 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié, mais également au regard des dispositions de l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lesquelles sont applicables aux ressortissants tunisiens en application des dispositions de l'article 7 quater.

3. En premier lieu, aux termes de l'article R. 621-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " N'est pas astreint à la déclaration d'entrée sur le territoire français l'étranger qui se trouve dans l'une des situations suivantes : / 1° N'est pas soumis à l'obligation du visa pour entrer en France en vue d'un séjour d'une durée inférieure ou égale à trois mois ; / 2° Est titulaire d'un titre de séjour en cours de validité, d'une durée supérieure ou égale à un an, délivré par un Etat partie à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 ; toutefois un arrêté du ministre chargé de l'immigration peut désigner les étrangers titulaires d'un tel titre qui demeurent astreints à la déclaration d'entrée ".

4. Il résulte de cette disposition que la souscription de la déclaration prévue par l'article 22 de la convention d'application de l'accord de Schengen et dont l'obligation figure à l'article L. 621-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est une condition de la régularité de l'entrée en France de l'étranger soumis à l'obligation de visa et en provenance directe d'un Etat partie à cette convention qui l'a admis à entrer ou à séjourner sur son territoire. Sont toutefois dispensés de cette formalité, en vertu de l'article R. 621-4 du même code, les étrangers qui ne sont pas astreints à l'obligation de visa pour un séjour d'une durée inférieure ou égale à trois mois, et ceux qui sont titulaires d'un titre de séjour en cours de validité, d'une durée supérieure ou égale à un an, délivré par un Etat partie à la convention d'application de l'accord Schengen.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré sur le territoire français le 2 décembre 2022 avec son passeport tunisien en cours de validité, ainsi qu'avec une carte de séjour de longue durée UE délivrée par les autorités hollandaises, valide du 20 décembre 2019 au 20 décembre 2029. Dans ces conditions, et alors qu'il était dispensé de l'obligation de souscrire à la déclaration prévue à l'article 2 de la convention de Schengen, son entrée sur le territoire français doit être regardée comme régulière. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de fait doit être accueilli.

6. En second lieu, aux termes de l'article 7 quater de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié : " Sans préjudice des dispositions du b et du d de l'article 7 ter, les ressortissants tunisiens bénéficient, dans les conditions prévues par la législation française, de la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " ". Aux termes de l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, entré régulièrement et marié en France avec un ressortissant français avec lequel il justifie d'une vie commune et effective de six mois en France, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ". Aux termes de l'article 215 du Code civil : " Les époux s'obligent mutuellement à une communauté de vie ".

Il résulte de ces dispositions que l'existence d'une communauté de vie est présumée entre époux. Par suite, si l'administration entend remettre en cause l'existence d'une telle communauté de vie, elle supporte alors la charge d'apporter tout élément probant de nature à renverser cette présomption légale.

7. Pour refuser la délivrance d'un titre de séjour en qualité de conjointe d'une ressortissante française à M. B, le préfet du Var s'est fondé sur le motif tiré de l'absence d'entrée régulière sur le territoire français et sur l'absence de communauté de vie effective entre le requérant et son épouse de nationalité française.

8. D'une part, il résulte de ce qui précède que M. B est entré en France le 2 décembre 2022 de manière régulière. D'autre part, il est constant que les époux, qui se sont unis par les liens du mariage le 21 décembre 2013 à Marseille, ont, depuis cette date, vécu dans des résidences séparées. Il ressort des pièces du dossier que depuis cette date, M. B, qui résidait aux Pays-Bas en raison de son activité professionnelle, a régulièrement fait des aller-retours pour visiter son épouse, élu domicile dans chacune de ses différentes habitations et participé aux frais liés à celles-ci. En outre, il ressort des pièces du dossier que le couple est suivi depuis 2016 pour une procréation médicalement assistée, laquelle a nécessité une présence régulière pour de nombreux examens médicaux des époux, suivi qui n'a pris fin qu'en 2022 par le diagnostic du cancer de l'épouse de M. B. Dans ces conditions, ce célibat géographique peut s'expliquer par des circonstances matérielles indépendantes de la volonté des époux, et l'absence de cohabitation n'est pas, à elle seule, de nature à faire regarder la communauté de vie comme ayant cessé. Or, la décision attaquée, qui n'est éclairée que par les écritures en défense, fait uniquement état d'une présence occasionnelle et de ce que les documents produits ne justifient pas d'une communauté de vie. Ce faisant, et alors que la communauté de vie est présumée entre époux, le préfet ne démontre pas, au moyen notamment d'une enquête, que les époux ne justifient pas d'une vie commune depuis six mois en France. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être accueilli.

9. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés contre la décision portant refus de titre de séjour, que cette dernière doit être annulée.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

10. M. B soutient que la décision portant obligation de quitter le territoire méconnaît les dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à défaut de rentrer dans une de ses hypothèses, notamment de l'illégalité de son refus de titre de séjour. Ce faisant, il doit être regardé comme soutenant l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire à raison de l'illégalité du refus de titre de séjour. Or, il résulte de ce qui précède qu'un tel moyen ne peut qu'être accueilli par voie de conséquence.

11. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français, que cette dernière doit être annulée.

Sur l'injonction :

12. D'une part, aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative :

" Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public () prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. ()". D'autre part, aux termes de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

13. Eu égard au motif d'annulation retenu par le présent jugement, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Var de délivrer à M. B, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Sur les frais liés à l'instance :

14. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à M. B au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E:

Article 1er : Les décisions du 17 novembre 2023 portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Var de délivrer à M. B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de trois mois à compter de la notification du jugement à intervenir, et de le munir, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour lui permettant de travailler.

Article 3 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Var.

Délibéré après l'audience du 26 janvier 2024 à laquelle siégeaient :

J.-F. Sauton, président,

B. Quaglierini, premier conseiller,

K. Martin, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 février 2024.

La rapporteure,

Signé

K. Martin

Le président,

Signé

J.-F. Sauton

La greffière,

Signé

B. Ballestracci

La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

P/La greffière en chef,

La greffière,

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