jeudi 30 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulon |
| Section | Tribunal Administratif de Toulon |
| N° Dossier | TA83-2400448 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 9 février 2024, Mme D E épouse A, représentée par Me Dhib, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 15 janvier 2024 par lequel le préfet du Var a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre au préfet du Var, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et ce sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L.435-2 du code de l'entrée et de séjour ;
- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- sa situation est régie par les stipulations de l'article 9 de la convention franco-marocain.
Par un mémoire en défense, enregistré le 11 avril 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 en matière de séjour et d'emploi ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Karbal a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme D E épouse A, ressortissante marocaine née le 5 février 1973, déclare être entrée en France en 2018. Le 21 février 2020, elle s'est mariée en France avec M. B A, ressortissant français. Le 9 décembre 2022, elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " en sa qualité de conjointe de français. Par un arrêté du 15 janvier 2024, dont Mme D E épouse A demande l'annulation, le préfet du Var a refusé de lui délivrer le titre de séjour demandé, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, entré régulièrement et marié en France avec un ressortissant français avec lequel il justifie d'une vie commune et effective de six mois en France, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. "
3. Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. /2°) Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Par ailleurs, il appartient au préfet, saisi d'une demande de titre de séjour par un étranger en vue de régulariser sa situation, de vérifier que la décision de refus qu'il envisage de prendre ne comporte pas de conséquences d'une gravité exceptionnelle sur la situation personnelle de l'intéressé et n'est pas ainsi entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
4. Pour rejeter la demande de titre de séjour présentée par Mme D E épouse A, le préfet du Var s'est fondé sur le motif tiré de ce que la requérante ne justifiait pas d'une entrée régulière sur le territoire français au regard des dispositions de l'article L. 423-2 de ce code.
5. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que Mme D E épouse A produit une copie de son passeport revêtu d'un visa Schengen délivré par les autorités espagnoles valable du 23 mars au 31 juillet 2018, et d'un tampon justifiant d'une entrée régulière dans l'espace Schengen le 12 avril 2018 en provenance de la ville de Tarifa. Il ressort également des pièces du dossier que Mme D E épouse A a contracté un mariage avec M. C A de nationalité française le 21 février 2020. Il ressort en outre des pièces du dossier, notamment des factures d'électricité émises aux deux noms, du contrat de bail ainsi que de nombreuses attestations de proches et de l'ancienne épouse de M. A, que Mme D E épouse A justifie, sans être sérieusement contestée, d'une communauté de vie avec son conjoint depuis mars 2020, soit plus de quatre ans à la date de décision attaquée. Pa suite, eu égard à la communauté de vie effective depuis plus de quatre ans, et alors même que la requérante ne justifie pas d'une entrée régulière sur le territoire, le préfet du Var, dans les circonstances particulières de l'espèce, a porté une atteinte disproportionnée au droit de la requérante au respect de sa vie privée et familiale et a ainsi méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la requérante est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
7. D'une part, aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative :
" Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. ".
8. D'autre part, aux termes de l'article L.614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".
9. Eu égard au motif d'annulation retenu, le jugement implique de délivrer à Mme D E épouse A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire au séjour dans un délai de quinze jours. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais de l'instance :
10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par Mme D E épouse A.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 15 janvier 2024 du préfet du Var est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Var de délivrer à Mme D E épouse A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire au séjour dans un délai de quinze jours.
Article 3 : L'Etat versera à Mme D E épouse A la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme D E épouse A et au préfet du Var.
Délibéré après l'audience du 7 mai 2024, à laquelle siégeaient :
- M. Philippe Harang, président,
- M. Zouhaïr Karbal, conseiller,
- Mme Mathilde Montalieu, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mai 2024.
Le rapporteur,
Signé
Z. KARBAL
Le président,
Signé
Ph. HARANGLa greffière,
Signé
F. POUPLY
La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
Et par délégation,
La greffière.
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