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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2400660

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2400660

vendredi 14 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2400660
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 23 février 2024 et le 21 mai 2024,

M. A B, représenté par Me Mothere, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 24 janvier 2024 par lequel préfet du Var a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour en France d'une durée d'un an ;

2°) à titre principal, d'enjoindre au préfet du Var de lui délivrer un titre de séjour fondé sur la vie privée et familiale dans un délai de deux mois à compter de la présente décision, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation de parent d'enfant français et dans cette attente, de lui délivrer une autorisation provisoire au séjour ;

3°) de mettre à la charge du préfet du Var une somme de 1 200 euros qui sera versée à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'auteur de l'acte n'avait pas compétence pour le signer ;

-

- le préfet a commis une erreur de droit en exigeant une entrée régulière pour délivrer une carte de séjour temporaire " conjoint de français " ;

- il a commis une erreur de fait en mentionnant que sa première demande date du 9 janvier 2020 alors qu'elle a été initiée le 24 septembre 2018 ;

- il a également commis une erreur de fait en précisant qu'aucun enfant n'est né de son union avec Mme B D, son épouse ;

- l'arrêté litigieux méconnaît les stipulations de l'article 8 de la Convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile concernant le droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- le décision d'interdiction de retour sur le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 mai 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués sont infondés.

La clôture de l'instruction est intervenue trois jours francs à l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

Vu :

- le jugement du tribunal administratif de Toulon n°2101624 du 22 juillet 2021 et l'ordonnance de la cour administrative d'appel de Marseille n°21MA03512 du 22 décembre 2021 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions de l'article

R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience. Ont été entendus au cours de l'audience publique du 31 mai 2024 :

- le rapport de M. Quaglierini, rapporteur,

- et les observations de Me Mothere pour M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant guinéen né le 18 décembre 1999 à Conakry en Guinée, déclare être arrivé en France le 2 septembre 2018 et s'être maintenu sur le territoire français malgré une obligation de quitter le territoire français prononcée par le préfet du Var le 1er juin 2021.

1.

Ayant épousé Mme G D, ressortissante française, le 19 juillet 2022 à Toulon, il a déposé une demande de carte de séjour temporaire portant mention " vie privée et familiale ". De son union avec Mme D est né le 17 mars 2023 son fils, F B D. Par un arrêté du 24 janvier 2024, le préfet du Var a refusé sa demande de titre de séjour et l'obligé à quitter le territoire français, ce dont M. B conteste par la présente requête.

Sur l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué :

2. M. C E qui a signé l'arrêté attaquée, bénéficiait d'une délégation de signature du préfet du Var en date du 21 août 2023 régulièrement publiée le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture du Var n°156, à l'effet notamment de signer les décisions en matière de police des étrangers. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée manque en fait.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision portant refus de titre de séjour :

En ce qui concerne la condition d'une entrée régulière sur le territoire français pour la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée familiale " :

3. Aux termes de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger marié avec un ressortissant français, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an lorsque les conditions suivantes sont réunies : /1° La communauté de vie n'a pas cessé depuis le mariage ; / 2° Le conjoint a conservé la nationalité française ; / 3° Lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, il a été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français ". L'article 423-2 du même code dispose que : " L'étranger, entré régulièrement et marié en France avec un ressortissant français avec lequel il justifie d'une vie commune et effective de six mois en France, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ".

4. Il ressort de la demande de titre de séjour présentée par M. B que celui-ci a sollicité un titre de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " en se prévalant de son mariage avec une ressortissante française, sans préciser les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers sur lesquelles il entendait se fonder. Il ressort des pièces du dossier que

M. B ne justifie ni d'une entrée régulière sur le territoire français ni d'un visa de long séjour. Dès lors, le préfet du Var, après avoir relevé que M. B était entré irrégulièrement en France, n'a pas commis d'illégalité en refusant la demande de titre de séjour demandée en qualité de conjoint d'une ressortissante française sur le seul fondement de l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dont la première délivrance n'est pas subordonnée, contrairement au titre prévu par l'article L. 423-1 du même code, à la production d'un visa d'entrée et de long séjour sur le territoire français. Au surplus, M. B ne pouvant pas justifier d'une entrée régulière sur le territoire français, n'est pas non plus fondé à soutenir que la décision contestée méconnaît l'article L. 423-1 dudit code. Dans ces conditions, et alors que le préfet n'était pas tenu d'instruire sa demande sur le fondement de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

En ce qui concerne l'erreur de fait tirée de l'absence d'enfant :

5. M. B soutient qu'en exposant dans son arrêté du 24 janvier 2024 " qu'aucun enfant n'est issu " de son union avec son épouse, le préfet a entaché ses décisions d'erreur de fait.

1.

Il expose ainsi que lors de sa convocation en préfecture le 7 juin 2023, il a pu présenter son livret de famille, lequel mentionne la naissance de son fils le 17 mars 2023. Toutefois, aucune pièce du dossier ne permettant d'établir une telle affirmation, le requérant ne saurait être fondé à soutenir que l'examen du préfet sur sa situation familiale a reposé sur des éléments incomplets et faux. Il s'ensuit que son moyen tiré de l'erreur de fait doit être écarté comme n'étant pas fondé.

En ce qui concerne l'atteinte portée au respect de la vie privée et familiale :

6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". L'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. /L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ". Par ailleurs, en vertu du premier alinéa de l'article 215 du code civil, les époux s'obligent mutuellement à une communauté de vie. Il résulte de ces dispositions que l'existence d'une communauté de vie est présumée entre les époux. Par suite, si l'administration entend remettre en cause l'existence d'une communauté de vie effective entre des époux, elle supporte alors la charge d'apporter tout élément probant de nature à renverser cette présomption légale.

7. Le requérant soutient que la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale. Il ressort des pièces du dossier que M. B s'est marié avec Mme D le 9 juillet 2022, étant entré sur le territoire français, au plus tard le 3 septembre 2019, tel que l'atteste l'association Emmaüs Var dans son certificat de domiciliation du 25 janvier 2020. Si le préfet fait valoir l'absence de communauté de vie du couple, il n'apporte aucun élément de nature à sérieusement remettre en cause la présomption de communauté de vie prévue à l'article 215 du code civil précité. Au surplus, il résulte des factures d'eau, d'électricité et de l'avis d'imposition produits par l'intéressé qu'il réside conjointement avec son épouse ainsi que les deux enfants de cette dernière dont la résidence a été fixée à son domicile, depuis 2022. Par ailleurs, il produit des relevés bancaires établissant des virements effectués au bénéfice de son épouse le 27 octobre 2023, pour un montant de 720 euros, le 13 novembre 2023, pour un montant de 500 euros et le 13 décembre 2023, pour un montant de 600 euros. En outre, il résulte d'un courrier de la Caisse des allocations familiales du 19 avril 2024 que, contrairement à ce que fait valoir la préfecture,

M. B était bien considéré comme vivant conjointement avec Mme D avant que le préfet ne prononce l'obligation de quitter le territoire français contestée. Enfin, bien que le préfet du Var n'ait pas été informé lors de l'examen de la demande de M. B que ce dernier était parent d'enfant français à compter du 17 mars 2023, cette circonstance née préalablement à la décision attaquée, atteste d'un lien familial fort auquel la décision attaquée porte une atteinte

disproportionnée. Si le préfet du Var fait valoir que M. B ne justifie pas contribuer à l'entretien de son enfant et ne produit que quelques factures d'achat de vêtement et de nourriture, il ne conteste pas toutefois qu'il y contribue également par sa présence tel qu'il ressort des différentes attestations produites.

8. Il résulte de ce qui précède que la décision portant refus de titre de séjour portant mention " vie privée familiale " doit être annulée.

9. Par voie de conséquence de l'illégalité de cette dernière décision, les décisions portant obligation de quitter le territoire français, délai de départ volontaire, fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français doivent être également annulées.

Sur l'injonction et l'astreinte :

10. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ".

11. Il y a lieu, sous réserve d'un changement substantiel dans la situation de droit ou de fait de l'intéressé, par application de ces dispositions, d'enjoindre à l'administration de délivrer au requérant un titre de séjour sur le fondement de l'article 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans le délai de 2 mois à compter de la notification du présent jugement et, dans cette attente, de lui délivrer dans un délai de 15 jours une autorisation provisoire de séjour lui permettant d'exercer une activité professionnelle. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

12. M. B ayant été admis à l'aide juridictionnelle totale, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Mothere, avocate de

M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge du préfet du Var le versement à Me Mothere de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet du Var du 24 janvier 2024 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Var de délivrer à M. B un titre de séjour d'un an portant mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans cette attente, de lui délivrer sous 15 jours une autorisation provisoire au séjour.

Article 3 : Le préfet du Var versera à Me Mothere une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Mothere renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié M. A B et au préfet du Var.

Copie en sera adressée sans délai au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Toulon, en application des dispositions de l'article R. 751-10 du code de justice administrative.

Délibéré après l'audience du 31 mai 2024 à laquelle siégeaient :

M. Harang, président,

M. Quaglierini, premier conseiller, Mme Martin, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 juin 2024.

Le rapporteur, signé

B. Quaglierini

Le président, signé

Ph. Harang

Le greffier, signé

P. Bérenger

La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme, P/ la greffière en chef,

Le greffier.

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