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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2400788

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2400788

mardi 9 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2400788
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 6 et 29 mars 2024, M. A B, représenté par Me Jaidane, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 février 2024 par lequel le préfet du Var a refusé de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié " et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours ;

2°) d'enjoindre au préfet du Var, à titre principal, de lui délivrer le titre de séjour sollicité, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation administrative dans un délai d'un mois sous astreinte de 100 euros par jour de retard et, dans l'attente, de lui délivrer un récépissé de sa demande de titre de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'aide juridictionnelle provisoire sur le fondement des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé à l'aune de l'article 3 de l'accord franco-tunisien ;

- la décision l'obligeant à quitter le territoire est insuffisamment motivée à l'aune des articles L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration ;

- le considérant 5 est insuffisamment motivé dès lors qu'il ne vise pas l'ensemble des pièces produites et notamment son avis d'imposition au titre de l'année 2023, sa promesse d'embauche en date du 5 février 2024, sa déclaration préalable d'embauche auprès de l'Urssaf en date du 4 février 2024 et ses factures EDF ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'erreur de droit dès lors que le préfet du Var s'est fondé sur les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et non sur l'article 3 de l'accord franco-tunisien ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation à l'aune de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation à l'aune des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article L. 623-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistrés le 7 mai 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Par un courrier du 10 mai 2024, les parties ont été informées de ce que le tribunal était susceptible de relever d'office un moyen d'ordre public tiré de l'inapplicabilité de l'article

L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile aux ressortissants tunisiens en tant qu'il est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France au titre d'une activité salariée dès lors que l'article 3 de l'accord franco-tunisien prévoit la délivrance de titre de séjour au titre d'une activité salariée et à la substitution de cette base légale erronée avec le pouvoir discrétionnaire de régularisation dont dispose l'autorité préfectorale.

Le 13 mai 2024, M. B a formulé ses observations sur le moyen d'ordre public soulevé.

Vu les autres pièces du dossier.

Par une décision du 14 mai 2024, le tribunal judiciaire a rejeté la demande d'aide juridictionnelle de M. B.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales;

- l'accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 14 mai 2024 :

- le rapport de Mme Le Gars ;

- et les observations de Me Jaidane représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant tunisien né le 15 mars 1964 à Cebala, déclare être entré sur le territoire français en 2018. Par un arrêté du 21 juin 2023, le préfet du Var a rejeté sa demande d'admission exceptionnelle au séjour par le travail et l'a obligé à quitter le territoire. Par un jugement n° 2302450 du 23 octobre 2023, le tribunal administratif de Toulon a annulé cet arrêté pour vice de forme et a enjoint au préfet du Var de réexaminer la situation administrative de M. B. Par un arrêté du 20 février 2024, le préfet du Var a, après une réactualisation de son dossier administratif, refusé de délivrer à l'intéressé le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. M. B demande l'annulation de cet arrêté.

En ce qui concerne la légalité externe de l'arrêté attaqué :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 211-5 de ce code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

3. D'autre part, l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. () Dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour ".

4. L'arrêté attaqué, qui n'avait pas à mentionner l'ensemble des éléments caractérisant la situation personnelle de M. B, énonce les considérations de droit et de fait qui le fonde. Il vise notamment les différents accords franco-tunisiens relatifs à la circulation, au séjour et au travail des étrangers ainsi que, à son article 2, le 3° de l'article L. 611-1 code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il mentionne également des éléments précis et circonstanciés relatifs à la situation personnelle de M. B. Cet énoncé suffit à mettre utilement en mesure le requérant de discuter et le juge de contrôler les motifs des décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français. La circonstance que l'arrêté ne mentionne pas les éléments que le requérant invoque est, en tout état de cause, sans influence sur sa motivation dès lors qu'il ne saurait utilement, s'agissant de sa régularité formelle, critiquer le bien-fondé des motifs sur lesquels il repose. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté attaqué manque en fait.

5. Si le requérant soulève dans son courrier de réponse au moyen d'ordre public ainsi qu'à l'audience un moyen tiré du défaut d'examen de la situation personnelle de l'intéressé, un tel moyen a été soulevé postérieurement à la clôture d'instruction et n'est, dès lors, pas recevable.

En ce qui concerne la légalité interne :

6. En premier lieu, aux termes de l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 : " Les ressortissants tunisiens désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent Accord, reçoivent, après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an et renouvelable et portant la mention " salarié ". () ".

7. Il ressort des pièces du dossier, notamment du dossier de la demande de titre de séjour réactualisé à la suite d'un courrier de la préfecture en date du 20 octobre 2023 ainsi que du courrier de l'intéressé en date du 9 septembre 2022 que M. B a sollicité sa régularisation. Ainsi, M. B ne peut utilement soutenir la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de l'accord franco-tunisien alors, d'une part, qu'il n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur ce fondement, d'autre part, que le préfet du Var ne s'est pas prononcé d'office sur ce fondement. En tout état de cause, il n'est ni allégué, ni établi, que l'intéressé a réalisé la visite médicale ni qu'il dispose d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes conformément aux stipulations précitées.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ". Portant sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaire prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, l'article L. 435-1 n'institue pas une catégorie de titres de séjour distincte mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée. Il fixe ainsi, notamment, les conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France au titre d'une activité salariée. Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-tunisien prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant tunisien souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire national, s'agissant d'un point déjà traité par l'accord franco-tunisien, au sens de l'article 9 de cet accord. Si l'accord franco-tunisien précité ne prévoit pas de semblables modalités d'admission exceptionnelle au séjour, ses stipulations n'interdisent pas au préfet de délivrer un titre de séjour à un ressortissant tunisien qui ne remplit pas l'ensemble des conditions auxquelles est subordonnée sa délivrance de plein droit. Il appartient au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation.

9. Il s'ensuit que le préfet du Var ne pouvait légalement rejeter la demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié présentée par M. B en se fondant sur la circonstance que ce dernier ne remplissait pas les conditions mentionnées à l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il y a lieu, dès lors et ainsi que le préfet du Var le fait valoir dans ses écritures, de substituer à cette base légale erronée celle tirée du pouvoir dont dispose le préfet de régulariser ou non la situation d'un étranger dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie, que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation dans sa mise en œuvre et que les parties ont été mises à même de présenter leurs observations sur ce point.

10. Si M. B soutient être présent de manière continue sur le territoire depuis 2018, cette circonstance n'est cependant pas corroborée par les pièces du dossier. A cet égard, les quelques témoignages produits par l'intéressé permettent uniquement d'attester de connaissances et non d'une présence continue et stable sur le territoire. En outre, s'il ressort des pièces du dossier que l'intéressé est titulaire d'un contrat de travail à durée indéterminée depuis le 29 février 2024 en tant qu'ouvrier de travaux de platerie, il ne ressort, en revanche, d'aucune pièce du dossier que le requérant a travaillé de manière stable sur le territoire auparavant. Ainsi, cette circonstance ne peut, à elle seule constituer un motif exceptionnel justifiant son admission exceptionnelle au séjour. Par suite, M. B, qui ne fait état d'aucun autre motif exceptionnel ni d'aucune circonstance humanitaire, n'est pas fondé à soutenir que le préfet du Var a commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de procéder à sa régularisation.

11. En dernier lieu, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales prévoit que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". En outre, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

12. M. B, qui a vécu la majeure partie de sa vie dans son pays d'origine, allègue être entré sur le territoire français en 2018, soit à l'âge de 54 ans. Il se prévaut uniquement de son contrat de travail signé en février 2024 et de quelques témoignages de personnes attestant l'avoir rencontré mais il ne fait état d'aucune insertion associative ni personnelle par ailleurs. En outre, si le requérant produit les documents d'identité de son neveu, de ses cousins et de son frère et allègue que ces derniers résident dans les alentours de la ville de Toulon, ces documents ne permettent pas d'attester qu'il entretient un lien étroit, personnel ni stable avec eux alors, au surplus, qu'il est constant que sa femme et ses trois enfants résident toujours dans leur pays d'origine. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni qu'il porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 20 février 2024 par lequel le préfet du Var a refusé de procéder à sa régularisation et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter ses conclusions présentées à fin d'injonction ainsi que celles présentées au titre des frais d'instance.

DECIDE

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Var.

Délibéré après l'audience du 14 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Privat, président,

M. Bailleux, premier conseiller,

Mme Le Gars, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 juillet 2024.

La rapporteure,

Signé :

H. LE GARS

Le président,

Signé :

J.-M. PRIVAT La greffière,

Signé :

G. RICCI

La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Et par délégation,

La greffière.

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