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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2400838

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2400838

mardi 9 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2400838
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantMOTHERE LUCREZIA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 11 mars 2024, M. B A, représenté par

Me Mothere, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 janvier 2024 par lequel le préfet du Var a refusé de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et l'a interdit de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet du Var, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation administrative et, dans l'attente, de lui délivrer un récépissé de sa demande de titre de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à Me Mothere sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une personne incompétente ;

S'agissant des décisions lui refusant un titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire :

- elles sont entachées d'erreur de droit à l'aune du 4° de l'article L. 611-1 dès lors qu'il n'est pas en situation irrégulière à la date de l'arrêté attaqué étant toujours titulaire d'un récépissé du dépôt de sa demande d'asile et l'instance relative à sa demande de protection subsidiaire étant toujours pendante devant le Conseil d'Etat ;

- elles sont entachées d'erreur d'appréciation à l'aune des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et portent une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation à l'aune de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

S'agissant de la décision l'interdisant de retourner sur le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée à l'aune de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions des articles L. 513-2 et L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 mai 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Par une décision du 22 avril 2024, M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique du 28 mai 2024 :

- le rapport de Mme Le Gars ;

- et les observations de Me Mothere représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant biélorusse, né à Brest en Union des républiques socialistes soviétiques le 13 avril 1970, allègue être entré sur le territoire français le 20 novembre 2022. Le 30 décembre 2022, M. A a déposé une demande de titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par une décision du 23 janvier 2024, le préfet du Var a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et l'a interdit de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an. M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :

2. Par un arrêté n°2023/47/MCI du 21 août 2023, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, numéro 156, le préfet du Var a donné délégation à M. Lucien Giudicelli, secrétaire général de la préfecture du Var, à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département du Var, à l'exception de certains actes dont ne font pas partie les décisions en litige. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne les décisions portant retrait du titre de séjour et obligation de quitter le territoire :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; (). ".

4. D'une part, si M. A fait valoir qu'il a formé un pourvoi en cassation devant le Conseil d'Etat contre la décision de rejet de sa demande d'asile par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA), un tel pourvoi n'est pas suspensif. Dès lors son droit au maintien sur le territoire français étant, en vertu des dispositions précitées, expiré depuis la notification ou la lecture en audience publique de la décision de la CNDA, cette circonstance ne faisait pas obstacle à ce que le préfet du Var édicte à son encontre une obligation de quitter le territoire français.

5. D'autre part, M. A soutient qu'à la date de l'arrêté attaqué, il était titulaire d'une attestation de demande d'asile en cours de validité et que sa demande de réexamen au titre de l'asile est pendante devant la CNDA. Cependant, il ressort des pièces du dossier, notamment du relevé d'information " Telemofpra " produit en défense par le préfet, que sa demande d'asile a fait l'objet d'un premier rejet par une décision du 3 mai 2023 par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA), décision confirmée par la CNDA le 5 octobre 2023. De plus, il a sollicité de nouveau l'asile par une procédure de réexamen, traitée en procédure accélérée, qui a fait l'objet d'une décision de rejet en date du 12 décembre 2023 pour irrecevabilité " ADC " (absence de craintes) et un recours devant la CNDA a été enregistré le 7 mars 2024. Ainsi, en vertu des dispositions combinées du d) du 1° de l'article L. 542-2 et du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à la date de la décision attaquée, le préfet pouvait prendre à l'encontre du requérant une mesure d'éloignement dès lors que sa demande de réexamen avait été rejetée pour irrecevabilité " ADC " par décision de l'OFPRA en date du 12 décembre 2023. La seule circonstance que le requérant a formé un recours devant la CNDA contre la décision de rejet de sa demande de réexamen de sa demande d'asile n'est pas de nature à établir qu'il est en situation régulière puisque son attestation de demande d'asile est devenue caduque par le simple effet de la décision rejetant pour irrecevabilité sa demande. Dès lors, M. A, qui ne bénéficiait plus d'un droit au maintien sur le territoire, est au nombre des étrangers pouvant faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit en raison d'une demande de réexamen doit être écarté.

6. En deuxième lieu, les décisions lui refusant la délivrance d'un titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire n'ont pas pour objet ni pour effet de renvoyer M. A dans son pays d'origine. Par suite, le requérant ne peut utilement soutenir la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales à l'encontre desdites décisions.

7. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

8. M. A soutient que l'arrêté porte une atteinte excessive à son droit de mener une vie privée et familiale normale. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que le requérant est marié à une ressortissante biélorusse, sans enfants, ayant également fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français confirmée par le tribunal administratif de Toulon par une décision n° 2400664 du 5 avril 2024 et que leur présence sur le sol français est récente. En outre, il n'est ni allégué ni établi par le requérant qu'il a noué des liens ni créé des attaches particulières depuis son arrivée sur le territoire. Enfin, il ne justifie pas de l'impossibilité de mener une vie personnelle normale dans un autre pays. Par suite, eu égard à la durée et aux conditions de séjour de l'intéressé en France, le requérant n'est pas fondé à soutenir que les décisions lui refusant un titre de séjour et l'obligeant de quitter le territoire méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni qu'elles portent une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

9. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. () ".

10. S'il ressort du certificat médical établi le 10 janvier 2024 par le médecin psychanalyste de la cellule de soutien mise en place par le centre d'accueil des demandeurs d'asile, que M. A présente des symptômes d'une angoisse majeure susceptibles de se réveiller lors d'événements rappelant son récit de vie, il n'en ressort en revanche pas, y compris d'aucune autre pièce du dossier, que l'état de santé de M. A nécessite une prise en charge médicale. Par suite, le préfet du Var n'a pas fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 425-9 précité en refusant de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement de ces dispositions à l'aune, au surplus, de l'avis défavorable du collège de médecins de l'OFPRA en date du 19 septembre 2023.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

11. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; (). / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

12. Le requérant soutient avoir exercé pendant vingt ans au sein du comité pour la sécurité de l'Etat biélorusse (KGB), avoir participé à des manifestations d'opposition au régime politique à la suite des élections en août et septembre 2020. Il soutient avoir été licencié sans justification en septembre 2022 et avoir pris la fuite en décembre 2022 après avoir déféré à deux convocations judiciaires en octobre et novembre 2022. Il ressort des pièces du dossier que M. A fait l'objet, depuis le 20 septembre 2023, d'un avis de recherche dans son pays d'origine au titre de trois infractions au code pénal biélorusse tenant à l'organisation, la préparation ou la participation à des actions portant gravement atteinte à l'ordre public, à la participation à des émeutes et à la haute trahison commise par une personne occupant un poste à responsabilité. En outre, il ressort des pièces du dossier que les opposants au régime politique biélorusse sont susceptibles d'être victimes de tortures et de mauvais traitements en détention et lors d'arrestations de courte durée. Dans ces conditions, l'intéressé justifie être exposé personnellement à un risque actuel de subir des traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que la décision fixant la Biélorussie en pays de renvoi méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision l'interdisant de retourner sur le territoire français :

13. En premier lieu, le requérant soutient que la décision est insuffisamment motivée à l'aune des articles L. 9 du code de justice administrative et L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Cependant, d'une part, l'article L. 9 est relatif à la motivation des décisions juridictionnelles et non des décisions de l'administration, d'autre part, il ressort des termes de l'arrêté attaqué que la décision l'interdisant de retourner sur le territoire français pendant une durée d'un an a été prise sur le fondement des dispositions de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ainsi, le requérant ne peut utilement en soutenir la méconnaissance.

14. En deuxième lieu, le requérant ne peut utilement sur le fondement des dispositions des articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, L. 513-2 et L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui sont relatives aux modalités de fixation du pays de renvoi, que la décision l'interdisant de retour sur le territoire français est entachée d'erreur d'appréciation.

15. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est seulement fondé à demander l'annulation de la décision fixant la Biélorussie en pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

16. Eu égard au motif d'annulation retenu, il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèces, de prononcer une quelconque injonction sur le fondement des dispositions des articles L. 911-1 et L. 911-2 du code de justice administrative.

Sur les frais d'instance :

17. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante dans la présente instance, la somme de 1 000 euros à verser à Me Mothere, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

DECIDE

Article 1er : La décision susvisée du préfet du Var en date du 23 janvier 2024 fixant le pays de renvoi à l'égard de M. A est annulée.

Article 2 : L'Etat versera à Me Mothere une somme de 1 000 (mille) euros en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : La présente décision sera notifiée à M. B A, au préfet du Var et à

Me Mothere.

Délibéré après l'audience du 28 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Privat, président,

M. Bailleux, premier conseiller,

Mme Le Gars, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 juillet 2024.

La rapporteure,

Signé :

H. LE GARS

Le président,

Signé :

J.-M. PRIVAT La greffière,

Signé :

G. RICCI

La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Et par délégation,

La greffière.00

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