vendredi 26 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulon |
| Section | Tribunal Administratif de Toulon |
| N° Dossier | TA83-2400849 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 14 mars 2024 et des pièces complémentaires produites le 22 mars 2024, Mme A D, représentée par Me Dhib, doit être regardée comme demandant au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 20 février 2024 par lequel le préfet du Var a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;
2°) d'annuler l'arrêté du 20 février 2024 en ce qu'il l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours à compter de la notification de cette décision, et qu'il a fixé le pays dont elle a la nationalité ou tout pays où la requérante établirait être légalement admissible comme pays de destination ;
3°) d'enjoindre au préfet du Var, sur le fondement des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié ", dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente décision, et ce sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
4°) à défaut, d'enjoindre au préfet du Var, sur le fondement des dispositions de l'article L. 911-2 du code de justice administrative, de réexaminer sa situation, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer durant cet examen une autorisation provisoire de séjour, comportant une autorisation de travail, assortie d'une astreinte fixée à 100 euros par jour de retard, en application des dispositions de l'article L. 911-3 du même code ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à lui verser au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- à la suite de son mariage avec un ressortissant français, elle a obtenu un titre de séjour " conjoint de français ", valable du 15 septembre 2022 au 14 septembre 2023 ;
- les décisions refusant de lui délivrer le titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire français sont entachées d'incompétence de son auteur ; en l'absence de production de l'arrêté de délégation de signature à M. E, signataire de l'acte, celui-ci n'était pas compétent à signer l'acte attaqué ;
- elle était certes séparée de son époux mais elle n'a eu connaissance de la procédure de divorce initiée à son insu par ce dernier qu'après avoir pris contact avec son conseil ; elle ne conteste pas le refus de sa demande de titre de séjour fondée sur les articles L. 423-1 à L. 423-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, compte tenu de la rupture de la communauté de vie avec son époux ;
- le refus de titre de séjour méconnaît l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 en matière de séjour et d'emploi ; elle était titulaire d'un premier titre de séjour mention " vie privée et familiale " valable du 15 septembre 2022 au 14 septembre 2023 ; ce titre de séjour l'autorisait à travailler ;
- les dispositions de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sont applicables au cas d'espèce ;
- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; à cet égard, elle vit en France depuis 2004 et est hébergée chez son beau-frère ;
- l'obligation de quitter le territoire français est illégale par exception d'illégalité de la décision refusant la délivrance de son titre de séjour.
Par un mémoire en défense, enregistré le 5 juin 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés dans la requête ne sont pas fondés.
Un mémoire présenté par Me Dhib pour Mme D enregistré le 10 juin 2024 n'a pas été communiqué en application des dispositions de l'article R. 611-1 du code de justice administrative.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 en matière de séjour et d'emploi ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 11 juin 2024 :
- le rapport de M. Bailleux ;
- et les observations de Me Pacarin, représentant Mme D, présente.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A D est une ressortissante de nationalité marocaine née en 1982, et alléguant être entrée en France en 2004. Elle s'est mariée à un ressortissant français le 7 janvier 2016 et a obtenu un premier titre de séjour mention " conjoint de français " valable du 15 septembre 2022 au 14 septembre 2023, l'autorisant à travailler. Elle a demandé, le 6 juillet 2023, le renouvellement de son titre de séjour, en précisant qu'elle souhaitait, à titre subsidiaire, voir sa situation être examinée au regard de son activité salariée et se voir par conséquent délivrer un titre de séjour " salarié ". Le préfet du Var, par un arrêté du 20 février 2024, a refusé de lui délivrer les titres de séjour sollicités, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Il s'agit des décisions attaquées dans la présente instance.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision refusant de délivrer le titre de séjour :
S'agissant de la légalité externe :
2. La décision attaquée est signée par le secrétaire général de la préfecture du Var,
M. Lucien Guidicelli, le 20 février 2024. L'arrêté n° 2023/47/MCI du 21 août 2023, qui apparaît aux visas de la décision en litige, et qui est produit en défense par le préfet du Var, dispose à son article 2 que : " Sans préjudice des dispositions de l'article 45 du décret n° 2004-374 du 29 avril 2004 susvisé relatif aux compétences du secrétaire général de la préfecture en cas d'absence ou d'empêchement du préfet, délégation de signature est donnée à M. Lucien Guidicelli, secrétaire général de la préfecture du Var, sous-préfet de l'arrondissement de Toulon, à l'effet de signer : - tous actes, décisions, recours juridictionnels, saisines juridictionnelles notamment en matière de police des étrangers () ". Le préfet du Var fait valoir en outre que cet arrêté du 21 août 2023 a fait l'objet d'une publication au recueil des actes administratifs de la préfecture du Var n°156 du 21 août 2023, dont il produit un extrait à l'instance. Ainsi, cette délégation de signature régulière est suffisamment précise pour conférer la compétence à M. E pour signer l'arrêté en litige. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté comme manquant en fait.
S'agissant de la légalité interne :
3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger marié avec un ressortissant français, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an lorsque les conditions suivantes sont réunies : 1° La communauté de vie n'a pas cessé depuis le mariage ; 2° Le conjoint a conservé la nationalité française ; 3° Lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, il a été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français ". En outre, l'article L. 423-2 de ce code dispose que : " L'étranger, entré régulièrement et marié en France avec un ressortissant français avec lequel il justifie d'une vie commune et effective de six mois en France, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ". Enfin, selon les dispositions de l'article L. 423-3 du même code : " Lorsque la rupture du lien conjugal ou la rupture de la vie commune est constatée au cours de la durée de validité de la carte de séjour prévue aux articles L. 423-1 ou L. 423-2, cette dernière peut être retirée. Le renouvellement de la carte est subordonné au maintien du lien conjugal et de la communauté de vie avec le conjoint qui doit avoir conservé la nationalité française ".
4. Le préfet du Var a refusé le renouvellement du titre de séjour de la requérante demandé sur le fondement des dispositions des articles L. 423-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il fait valoir, sans être contesté sur ce point, que si le mariage est intervenu en 2016, la communauté de vie entre les époux a cessé dès 2020. Le jugement de divorce, prononcé le 29 mars 2023, et produit par la requérante elle-même, mentionne à cet égard que " Monsieur B C indique que Mme A D a quitté le domicile conjugal au début de l'année 2020, peu de temps après que sa demande de délivrance d'un titre de séjour ait été refusée ". Ainsi que le fait valoir le préfet du Var, Mme D était ainsi déjà séparée de son mari, lorsqu'elle a demandé le renouvellement de son titre de séjour en juillet 2023. La requérante indique d'ailleurs dans ses écritures ne pas contester le refus de renouvellement de titre de séjour en qualité de " conjoint de français ".
5. En deuxième lieu, la délivrance d'un titre de séjour " salarié " pour un ressortissant de nationalité marocaine est régie par les dispositions de l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987, aux termes desquelles : " Les ressortissants marocains désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent Accord, reçoivent, après le contrôle médical d'usage et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention " salarié " éventuellement assortie de restrictions géographiques ou professionnelles ". En outre, les dispositions de l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, aux termes desquelles : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 411-1 ", sont applicables. L'article L. 433-6 du même code dispose que : " L'étranger qui sollicite la délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle sur un autre fondement que celui au titre duquel lui a été délivré la carte de séjour ou le visa de long séjour mentionné au 2° de l'article L. 411-1, se voit délivrer le titre demandé lorsque les conditions de délivrance, correspondant au motif de séjour invoqué, sont remplies, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".
6. En l'espèce, Mme D présente un contrat de travail à durée indéterminée (CDI) à temps partiel conclu le 4 janvier 2023 avec la société SAS ESTRA et un second contrat à durée indéterminée à temps partiel conclu le 1er février 2023 avec la société Guilbert Propreté. Elle présente d'ailleurs à l'instance des fiches de paie de janvier à juin 2023, août 2023, décembre 2023 et janvier 2024, et un avenant de transformation de contrat à durée déterminée (CDD) en CDI signé le 14 décembre 2023 avec la société SAMSIC II, ainsi que des fiches de paie de novembre 2023 à janvier 2024. Toutefois, la requérante ne présente aucune autorisation de travail ni un contrat de travail visé par les autorités compétentes. Si elle indique que les contrats de travail précités ne nécessitaient pas de validation préalable, compte tenu du titre de séjour qu'elle détenait, elle n'assortit cette argumentation d'aucune précision permettant au juge d'en apprécier le bien-fondé. Il en résulte que la requérante n'est pas fondée à soutenir que les conditions d'obtention d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 étaient réunies.
7. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
8. La requérante allègue vivre en France depuis 2004 et être hébergée chez son beau-frère, en se prévalant à ce titre une attestation d'hébergement datée du 8 janvier 2024. La requérante est divorcée depuis le 29 mars 2023 et séparée de son époux depuis le début d'année 2020, ainsi que vu précédemment. Si elle produit à l'instance des preuves de sa présence en France pour les années 2005 à 2013, elle ne verse en revanche pas de pièces récentes qui prouveraient sa présence en France et son intégration dans ce pays depuis la séparation avec son mari en 2020. Ainsi que le fait valoir le préfet du Var, la requérante ne démontre pas une intégration sociale, familiale ou professionnelle pérenne sur le territoire français. En outre, l'intéressée n'est pas privée de toutes attaches familiales dans son pays d'origine, sa mère et un de ses frères vivant au Maroc. Enfin, si la requérante a indiqué avoir une sœur vivant en France, elle n'apporte aucun élément établissant l'intensité des liens qu'elle entretiendrait avec elle. Ainsi, le préfet du Var, en refusant à Mme D la délivrance d'un titre de séjour, n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels ce refus a été pris, et, par suite, n'a pas méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des libertés fondamentales et des droits de l'homme.
9. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour ou le renouvellement du titre de séjour détenu ne peuvent qu'être rejetées.
En ce qui concerne la décision obligeant Mme D à quitter le territoire français :
10. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents () ".
11. Eu égard à ce qui a été exposé précédemment, le refus de titre de séjour opposé à Mme D n'étant entaché d'aucune illégalité, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cet acte doit être écarté. Par suite, les conclusions à fin d'annulation de la décision obligeant Mme D à quitter le territoire français dans un délai de trente jours doivent être rejetées.
Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :
12. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ".
13. Les conclusions à fin d'annulation ayant été rejetées dans la présente requête, la présente décision n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, il y a lieu de rejeter également les conclusions à fin d'injonction présentées par la requérante.
Sur les frais liés au litige :
14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, quelque somme que ce soit au titre de ces dispositions.
DECIDE
Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.
Article 2 : La présente décision sera notifiée à Mme A D et au préfet du Var.
Délibéré après l'audience du 11 juin 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Bernabeu, présidente,
M. Bailleux, premier conseiller,
Mme Le Gars, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juillet 2024.
Le rapporteur,
Signé :
F. BAILLEUX
La présidente,
Signé :
M. BERNABEU La greffière,
Signé :
K. BAILET
La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour la greffière en chef,
Et par délégation,
La greffière.
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026