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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2400907

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2400907

vendredi 12 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2400907
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 mars 2024, Mme D A, représentée par

Me Colozzo-Ritondale, demande au Tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 février 2024 par lequel le préfet du Var a refusé de lui renouveler son titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français, a fixé le pays de destination et lui a interdit de revenir sur le territoire français pendant une durée d'un an, ainsi que le signalement dans le système d'information Schengen qui en résulte ;

2°) d'enjoindre au préfet du Var de lui délivrer un certificat de résidence algérien d'une durée d'un an portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente décision ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à lui verser au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :

- l'arrêté attaqué est entaché d'erreur manifeste d'appréciation sur sa situation personnelle au regard de l'article 6-5 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- la décision de refus de renouvellement de son titre de séjour porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au sens des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision de fixation du pays de destination indique comme pays d'origine le Sénégal en lieu et place de l'Algérie.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée et est par conséquent entachée d'illégalité.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 mai 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leur famille du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 28 mai 2024 :

- le rapport de M. Bailleux, rapporteur ;

- et les observations de Me Colozzo-Ritondale, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante algérienne née le 8 juin 1986 en Algérie, allègue être entrée en France le 25 juillet 2018 et ne plus avoir quitté le territoire français depuis cette date. Elle s'est mariée le 4 décembre 2017 à un ressortissant de nationalité française et a obtenu un certificat de résidence algérien valable du 5 mai 2022 au 4 mai 2023. Elle a sollicité, le 14 mars 2023, le renouvellement de ce certificat de résidence algérien portant la mention " vie privée et familiale ". Par un arrêté du 20 février 2024, le préfet du Var a refusé de lui délivrer le certificat sollicité, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit de revenir sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes des stipulations du 5° de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " () Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : () 5) au ressortissant algérien, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus ". En outre, selon les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Il ressort des pièces du dossier, en particulier de la demande de renouvellement de titre de séjour déposé par Mme A, qu'à la suite de son mariage avec M. E, ressortissant de nationalité française, le 4 décembre 2017 en Algérie, l'intéressée est venue s'installer en France, en région parisienne, avec son mari, à compter du 25 juillet 2018. Il n'est pas contesté ensuite que la requérante a été chassée du domicile conjugal, le 29 décembre 2018 par son époux, qu'elle a rejoint Toulon pour être hébergée chez sa tante, puis qu'elle a été admise en soins intensifs à l'hôpital Sainte-Anne de Toulon à compter du 2 janvier 2019 où elle est restée hospitalisée pendant 28 jours en raison d'une tuberculose pulmonaire aggravée par l'absence de soins médicaux, et qu'elle a subi un traumatisme psychologique, ainsi que cela ressort des termes mêmes de l'arrêt de la Cour d'Appel de Paris du 24 mai 2022. Son état de santé, à son arrivée à Toulon en janvier 2019, est attesté par le compte-rendu d'hospitalisation de l'hôpital Sainte-Anne de Toulon du 3 janvier 2019, qui fait état de nombreux hématomes aux jambes, qui seraient dues selon la requérante à des violences conjugales subies par elle.

4. Mme A a obtenu le divorce aux torts de son mari, M. E, par le tribunal algérien de Ghazaouet, qui a condamné ce dernier au paiement de 130 000 Dinars algériens de dommages intérêts, par un jugement du 13 mai 2019, cette somme ayant été portée à 150 000 Dinars algériens par un arrêt du 25 janvier 2020 de la cour d'appel de Tlemcen en Algérie. Suite au refus du préfet du Var de délivrer un titre de séjour à Mme A, le tribunal administratif de Toulon, par un jugement du 17 mars 2022, a annulé ce refus sur le fondement des dispositions de l'article 6-2 de l'accord franco-algérien et a enjoint au préfet du Var de délivrer le titre de séjour sollicité. Le préfet du Var a alors délivré un titre de séjour à Mme A le 5 mai 2022, valable du 5 mai 2022 au 4 mai 2023. Le divorce a été confirmé en France par le tribunal judiciaire de Créteil du 29 mai 2023, produit à l'instance.

5. Mme A a produit l'attestation de sa tante Mme A C, qui l'a accueilli chez elle à Toulon, lorsque le mari de la requérante l'a chassée du domicile conjugal en décembre 2018. Mme C A, qui indique être très proche de sa nièce, indique que les parents de cette dernière, avant de décéder, lui ont demandé de veiller sur leur fille. Les cousins germains de la requérante, enfants de Mme A C, ont également attesté être proches de leur cousine, et ont confirmé que cette dernière avait été accueillie par leur mère en décembre 2018, lorsque son mari l'avait chassée du domicile conjugal. Il ressort en outre des pièces du dossier que les deux parents de Mme A, qui résidaient en Algérie, sont tous deux décédés, respectivement en 2017 et en 2021, l'intéressée produisant les avis de décès à l'instance.

6. Il ressort en outre des pièces du dossier que Mme A, bien que bénéficiant de contrats à durée déterminée, est insérée professionnellement. La requérante produit ainsi à l'instance une lettre de recommandation du centre de gérontologie de Hyères datée du 1er mars 2024 attestant que Mme A travaille en tant qu'Agent de Service Hospitalier (ASH) au sein du centre hospitalier et donne entière satisfaction depuis le mois de décembre 2022. Cette lettre, signée par Mme B F, cadre de santé de l'hôpital, souligne la disponibilité, l'investissement, la ponctualité, la rigueur et la conscience professionnelle de Mme A, et indique en outre que celle-ci s'est bien adaptée au sein de l'équipe soignante. Le courrier indique également que Mme A possède des compétences relationnelles et une bienveillance tout à fait adaptée pour travailler auprès des personnes âgées dépendantes.

7. Mme A produit à l'instance par ailleurs de très nombreuses attestations de collègues de travail, agents de service hospitalier, ou infirmiers, travaillant au sein du centre hospitalier les Amandiers, qui confirment toutes que Mme A est très bien intégrée au sein de l'hôpital, et qu'elle réalise son travail de manière sérieuse, assidue et avec beaucoup de conscience professionnelle.

8. Mme A produit également des attestations de plusieurs personnes, qui attestent la connaître depuis deux ans, voire même 4 ans pour l'une d'entre elles, et entretenir des liens d'amitié avec elle. Enfin, Mme A produit à l'instance un diplôme d'études en langue française de niveau B1 obtenu le 6 mars 2023.

9. En dépit des circonstances particulières de l'espèce, et notamment les difficultés rencontrées par Mme A depuis son arrivée en France, ainsi que les violences subies par elle dans le cadre de son mariage, Mme A a, depuis la fin de l'année 2018, réussi à s'intégrer en France, au plan familial, personnel et professionnel et a démontré, grâce à ses efforts constants, qu'elle souhaitait installer sa vie en France. Par suite, le préfet du Var, en refusant de lui délivrer un certificat de résidence algérien portant la mention " vie privée et familiale " a porté atteinte, de manière disproportionnée aux conditions de sa vie privée et familiale, en méconnaissance des stipulations de l'article 6-5 de l'accord franco-algérien et de l'article 8 de la convention européenne et de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède qu'il y a lieu d'annuler le refus du titre de séjour du préfet du Var du 20 février 2024, et par voie de conséquence d'annuler les décisions du préfet du Var obligeant Mme A à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours ainsi que la décision lui interdisant de revenir sur le territoire français, et d'annuler le signalement fait dans le système Schengen pour ce qui concerne Mme A.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Il résulte de ce qui précède et du moyen retenu pour procéder à l'annulation des décisions contestées dans la présente instance, qu'il y a lieu d'enjoindre au préfet du Var de délivrer, dans un délai de trois mois à compter de la notification de la présente décision, un certificat de résidence algérien portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, et dans l'attente de l'obtention de ce certificat de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour.

Sur les conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre une somme de

1 500 euros à la charge de l'Etat à verser à Mme A, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE

Article 1er : Les décisions du préfet du Var du 20 février 2024 de refus de délivrance de titre de séjour, d'obligation de quitter le territoire français, d'interdiction de retour sur le territoire français, y compris le signalement fait au sein du système Schengen concernant Mme A sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Var de délivrer à Mme A un certificat de résidence algérien portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de trois mois à compter de la notification de la présente décision, et de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour dans l'attente de l'obtention de ce certificat.

Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros à Mme A au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : La présente décision sera notifiée à Mme D A et au préfet du Var.

Délibéré après l'audience du 28 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Privat, président,

M. Bailleux, premier conseiller,

Mme Le Gars, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2024.

Le rapporteur,

Signé :

F. BAILLEUX

Le président,

Signé :

J.-M. PRIVAT La greffière,

Signé :

K. BAILET

La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Et par délégation,

La greffière.00

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