jeudi 13 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulon |
| Section | Tribunal Administratif de Toulon |
| N° Dossier | TA83-2401013 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 4ème chambre |
| Avocat requérant | PHILAE ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 29 mars 2024, M. B A, représenté par Me Perez, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 29 février 2024 par lequel le préfet du Var a refusé de renouveler son titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai ;
2°) d'enjoindre au préfet du Var de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou de réexaminer sa demande, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
S'agissant de la décision de refus de renouvellement de titre de séjour :
- elle est insuffisamment motivée, en violation des dispositions des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;
- elle méconnaît le principe de la présomption d'innocence, garanti par les stipulations des articles 6 § 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 48 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- elle méconnaît le droit à une vie privée et familiale, garanti par les dispositions de l'alinéa 10 du Préambule de la Constitution de 1946 et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît l'intérêt supérieur des enfants, garanti par les stipulations de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 ;
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît l'intérêt supérieur des enfants, garanti par les stipulations de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense enregistré le 10 mai 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la Constitution ;
- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 23 mai 2024 :
- le rapport de M. Cros ;
- et les observations de Me Rovella pour M. A.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant turc né le 1er septembre 1995, est régulièrement entré en France le 1er mars 2011 dans le cadre du regroupement familial. Il a bénéficié d'une carte de séjour temporaire d'une durée d'un an portant la mention " vie privée et familiale ", délivrée le 2 mars 2022 et valable jusqu'au 1er mars 2023. Il a déposé le 30 mars 2023 une demande de renouvellement de ce titre de séjour. Au regard d'un avis défavorable émis le 19 février 2024 par la commission du titre de séjour, le préfet du Var, par un arrêté du 29 février 2024, a refusé le renouvellement sollicité et assorti son refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays à destination duquel l'intéressé pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai. M. A demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne les moyens propres au refus de renouvellement de titre de séjour :
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques () ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui () restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Selon l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".
3. L'arrêté attaqué mentionne les dispositions applicables à la situation de M. A et précise suffisamment les éléments de fait relatifs à la situation personnelle de l'intéressé, y compris sa situation familiale, sur lesquels le préfet du Var s'est fondé pour refuser de renouveler son titre de séjour et, au demeurant, pour l'obliger à quitter le territoire français et fixer le pays de destination. Par suite, l'arrêté attaqué, qui ne présente pas un caractère stéréotypé, est suffisamment motivé.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle () au renouvellement de la carte de séjour temporaire () ".
5. Selon le 2 de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne accusée d'une infraction est présumée innocente jusqu'à ce que sa culpabilité ait été légalement établie ". Aux termes du 1 de l'article 48 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Tout accusé est présumé innocent jusqu'à ce que sa culpabilité ait été légalement établie ".
6. Pour refuser le renouvellement de titre de séjour sollicité par M. A, le préfet du Var, qui a suivi l'avis de la commission du titre de séjour, a estimé que la présence de l'intéressé en France constitue une menace pour l'ordre public au sens des dispositions de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il a été condamné par le tribunal correctionnel de Draguignan pour conduite d'un véhicule sans permis à une amende de 500 euros le 10 décembre 2013, et qu'il est défavorablement connu des services de police et de gendarmerie pour être l'auteur d'une agression sexuelle et d'une agression sexuelle imposée à un mineur de 15 ans le 14 juillet 2019, ainsi que d'une tentative de meurtre le 16 février 2021.
7. D'une part, les stipulations citées au point 5, qui garantissent le principe de la présomption d'innocence, ne faisaient pas obstacle à ce que le préfet du Var prenne en compte les faits mentionnés au point 6 pour apprécier l'existence d'une menace pour l'ordre public, alors même que ces faits n'ont pas donné lieu à une condamnation pénale.
8. D'autre part, il ressort des pièces du dossier, d'abord, que M. A a été condamné, par une ordonnance pénale rendue par le tribunal correctionnel de Draguignan le 10 décembre 2013, à une peine d'amende de 500 euros pour avoir conduit sans permis un véhicule le 30 novembre précédent. S'agissant ensuite des faits d'agression sexuelle qui auraient été commis le 14 juillet 2019, l'avis défavorable émis par la commission du titre de séjour le 19 février 2024 relève que M. A " relativise " les faits. Si ce dernier soutient qu'il a été relaxé, il n'apporte aucune précision à l'appui de ses allégations. Enfin, l'intéressé a été mis en examen du chef de tentative d'homicide volontaire pour avoir tenté le 16 février 2021, selon les termes du vice-président chargé de l'instruction au tribunal judiciaire de Draguignan, de donner volontairement la mort à trois individus par " de multiples coups de poing, de pied et violences avec armes, [cette tentative] n'ayant été interrompue ou n'ayant manqué son objet que par une circonstance indépendante de la volonté de son auteur, à savoir la survie des victimes ". M. A se borne à faire valoir qu'aucune décision de justice établissant sa culpabilité n'a été prononcée, sans contester sérieusement la matérialité des faits reprochés. S'il soutient que son titre de séjour lui a été délivré le 2 mars 2022 soit plus d'un an après ces faits, il n'est pas démontré que le préfet du Var avait connaissance de ces derniers lorsqu'il a délivré ce titre. En outre, dans le cadre de cette mise en examen, M. A a été placé le 16 juin 2021 sous contrôle judiciaire l'obligeant notamment, d'une part, à se présenter chaque semaine auprès des services de gendarmerie en vue d'un pointage et, d'autre part, à ne pas se rendre sur le territoire de la commune du Luc-en-Provence, lieu de la tentative de meurtre reprochée. L'intéressé n'a pas respecté cette double obligation, ainsi qu'il ressort d'une ordonnance du magistrat-instructeur du 12 octobre 2022 et d'un courriel des services de gendarmerie du 6 mai 2024. Enfin, si M. A est marié depuis le 2 novembre 2019 à une compatriote, père de deux enfants mineurs de nationalité turque nés les 8 juin 2019 et 17 septembre 2020 et titulaire depuis le 25 août 2021 d'un contrat de travail à durée indéterminée à temps complet en qualité de façadier dans une entreprise du secteur du bâtiment, il ne justifie d'aucune intégration particulière dans la société française. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, le préfet du Var n'a pas commis d'erreur d'appréciation en estimant que la présence du requérant en France constitue une menace pour l'ordre public qui fait obstacle au renouvellement de son titre de séjour en application des dispositions de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
9. En troisième lieu, aux termes du dixième alinéa du Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 : " La Nation assure à l'individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
10. Il ressort des pièces du dossier que M. A est régulièrement entré en France le 1er mars 2011 à l'âge de 15 ans, dans le cadre du regroupement familial. Cependant, s'il a déclaré, dans sa demande de renouvellement de titre de séjour présentée le 30 mars 2023, que l'ensemble de sa famille proche résidait en France, à savoir ses parents, son frère et ses deux sœurs, il n'apporte aucun élément sur l'existence et l'intensité des liens qu'il pourrait entretenir avec ces derniers, ni sur ses conditions de séjour depuis 2011. L'intéressé s'est marié en France le 2 novembre 2019 avec une ressortissante turque, Mme C D, née le 3 juillet 1996. Bien que l'adresse de M. A mentionnée sur son contrat de travail signé le 25 août 2021 et sur ses bulletins de salaire des mois de décembre 2023 à février 2024 soit située au Cannet-des-Maures, il ressort d'un courrier du fournisseur d'électricité du 9 février 2024 que le couple réside à la même adresse située au Luc, et le préfet du Var ne conteste pas l'effectivité et la stabilité de leur vie commune. Toutefois, le requérant ne démontre ni même n'allègue que son épouse serait titulaire d'un titre de séjour. Par suite, celle-ci doit être regardée comme étant en situation irrégulière sur le sol français, ainsi que l'oppose le préfet du Var. Les époux A ont deux enfants nés en France les 8 juin 2019 et 17 septembre 2020, de nationalité turque, domiciliés à la même adresse que leurs parents et scolarisés à l'école primaire à la date de l'arrêté attaqué. Même s'il n'apporte aucun élément précis sur ce point, M. A peut être regardé comme participant à l'éducation et à l'entretien de ses deux enfants dès lors qu'ils sont domiciliés à la même adresse. Toutefois, si l'intéressé soutient sans être contredit que ses enfants n'ont vécu qu'en France, ne parlent pas la langue turque et ont construit leur vie sociale au sein de l'école et de la société française, il ne fait état d'aucun obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue dans le pays d'origine des deux parents, où la scolarité de leurs enfants pourra se poursuivre. Dans ces conditions, le préfet du Var n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de M. A, garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels le refus de renouvellement de titre de séjour a été pris. Le préfet n'a pas non plus méconnu, en tout état de cause, les dispositions du dixième alinéa du Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946.
11. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".
12. La décision de refus de renouvellement de titre de séjour n'implique pas nécessairement la séparation de M. A et de ses enfants. Compte tenu de la possibilité de reconstituer la cellule familiale dans le pays d'origine et d'y poursuivre la scolarité de ces derniers, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.
13. Par conséquent, M. A n'est pas fondé à demander l'annulation du refus du préfet du Var de renouveler son titre de séjour.
En ce qui concerne les moyens propres à l'obligation de quitter le territoire français :
14. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger mineur de dix-huit ans ne peut faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ". La décision portant obligation de quitter le territoire français vise seulement M. A et non ses deux enfants mineurs. Dès lors, l'intéressé ne peut utilement invoquer la violation de ces dispositions.
15. En deuxième lieu, il n'est pas démontré que le délai de départ volontaire d'une durée de trente jours consenti à M. A porterait une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale, garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
16. En troisième lieu, le délai de départ volontaire d'une durée de trente jours imparti à M. A n'a pas pour effet de méconnaître l'intérêt supérieur de ses deux enfants au sens des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, alors même que ce délai expire avant la fin de l'année scolaire en cours.
17. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Il ne ressort pas des pièces du dossier que l'obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours édictée à l'encontre de M. A serait susceptible d'exposer celui-ci, son épouse ou leurs enfants à des traitements inhumains ou dégradants au sens des stipulations précitées.
18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. A tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué doivent être rejetées.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
19. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A, n'appelle aucune mesure d'exécution. Par conséquent, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
20. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée à ce titre par M. A.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet du Var.
Délibéré après l'audience du 23 mai 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Bernabeu, présidente,
M. Cros et M. E, premiers conseillers.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juin 2024.
Le rapporteur,
Signé
F. CROS
La présidente,
Signé
M. BERNABEU
La greffière,
Signé
E. PERROUDON
La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour la greffière en chef,
Et par délégation,
La greffière.
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