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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2401204

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2401204

jeudi 26 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2401204
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Toulon a annulé l'arrêté du préfet du Var du 2 avril 2024 obligeant M. B, ressortissant bosnien, à quitter le territoire français. La juridiction a estimé que la mesure portait une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme. En effet, M. B réside en France depuis 2018, est marié à une ressortissante française et a deux enfants, avec un troisième à naître. La seule condamnation pénale pour recel de vols ne suffisait pas à caractériser une menace pour l'ordre public justifiant l'éloignement.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 avril 2024, M. A B, représenté par Me Hernandez, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 2 avril 2024 par lequel le préfet du Var a pris à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai et une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans, a procédé à son signalement au Système d'Information Schengen (SIS), et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet du Var de procéder au réexamen de sa situation à compter de la notification du jugement et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour.

Il soutient que :

- la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et viole les articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il réside en France depuis 2018, qu'il est marié à une ressortissante française avec laquelle il a eu deux enfants et qu'elle est enceinte de ses œuvres.

La procédure a été communiquée au préfet du Var qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Par un courrier du 1er août 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que la décision à intervenir est susceptible d'impliquer une injonction de délivrance d'une autorisation provisoire de séjour et de procéder à l'effacement dans les meilleurs délais les données à caractère personnel concernant le requérant stockées dans le système d'information Schengen (SIS).

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Karbal a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant bosnien, né le 25 mars 1990, est entré en France en 2018. Le 3 octobre 2022, M. B a sollicité la délivrance d'un titre de séjour d'un an qui a été rejeté par le préfet du Var par une décision du 19 juillet 2023. Par un arrêté du 2 avril 2024, dont M. B demande l'annulation, le préfet du Var lui a fait obligation de quitter le territoire français, lui a refusé l'octroi d'un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants: () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ;/ 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public; / () ". Aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : 1° L'étranger mineur de dix-huit ans () ".

3. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° - Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2° - Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, où à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

4. Pour l'application de ces dispositions, il y a lieu de mettre en balance le maintien de l'ordre public avec l'atteinte portée à la vie privée et familiale. La menace pour l'ordre public s'apprécie au regard de l'ensemble des éléments de fait et de droit caractérisant le comportement personnel de l'étranger en cause. L'existence de condamnations pénales constitue un élément d'appréciation au même titre que d'autres éléments tels que la nature, l'ancienneté ou la gravité des faits reprochés à la personne ou encore son comportement habituel.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. B a été condamné, dans le cadre d'une procédure de reconnaissance préalable de culpabilité, pour des faits de recels de vols. Compte tenu de cette unique condamnation, le préfet du Var a estimé que la présence de M. B sur le territoire français représentait une menace à l'ordre public. Cependant, il ressort des pièces du dossier que M. B, arrivé en France en 2018, est marié à une ressortissante de nationalité française depuis le 13 janvier 2018, avec laquelle il a eu deux enfants âgés de six et quatre ans. Il soutient également, sans être contredit, que son épouse est enceinte de ses œuvres et que la naissance de son troisième enfant est prévue pour le mois de juin 2024. Dans ces conditions, au regard des circonstances particulières de l'espèce, notamment eu égard à la nature et à l'intensité de ses liens avec la France, et de l'ancienneté des faits pour lesquels il a été condamné, la mesure d'obligation de quitter le territoire français porte une atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale disproportionnée au regard de la menace pour l'ordre et la sécurités publics qu'il représenterait à la date de la décision attaquée.

6. Il résulte de ce qui précède, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 2 avril 2024 par laquelle le préfet du Var l'a obligé à quitter le territoire français. L'illégalité de cette décision prive de base légale les décisions du même jour par lesquelles cette même autorité a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans, lesquelles doivent, par conséquent, être également annulées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

7. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique que le préfet du Var procède au réexamen de la situation de M. B. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de procéder à ce réexamen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour. Il résulte également de ce qui précède que l'annulation, par le présent jugement, de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français implique nécessairement que l'administration préfectorale supprime, dans un délai d'un mois, le signalement aux fins de non-admission de M. B dans le système d'information Schengen résultant de cette interdiction.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet du Var du 2 avril 2024 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Var de réexaminer la situation de M. B dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Var de supprimer le signalement de M. B aux fins de non admission dans le système d'information Schengen dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Var.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Philippe Harang, président,

- M. Zouhaïr Karbal, conseiller,

- M. David Helayel, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024.

Le rapporteur,

Signé

Z. KARBAL

Le président,

Signé

Ph. HARANGLe greffier,

Signé

F. POUPLY

La République mande et ordonne au préfet du Var, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière.

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