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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2401233

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2401233

vendredi 10 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2401233
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantLAGARDERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 15 avril 2024 et le 3 mai 2024, l'association En Chemin, représentée par la Selas Nadem agissant par Me Kebaïli, demande au tribunal sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner l'expulsion de Mme B D A et M. E A et des occupants de leur chef du lieu d'hébergement qu'ils occupent indûment au 23 avenue Riondet, 2ème étage, à Hyères (83400) mis à disposition par l'association En Chemin, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

2°) d'autoriser le préfet du Var, en l'absence de délai de départ volontaire, de recourir à la force publique pour procéder à l'évacuation forcée des intéressés à l'expiration de ce délai et afin de débarrasser les lieux, aux frais et risques des intéressés, des biens meubles s'y trouvant.

L'association En Chemin soutient que :

- la demande d'expulsion, présentée en application de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, est justifiée dès lors que M. et Mme A ont été définitivement déboutés de leurs demandes d'asile et qu'ils occupent irrégulièrement un lieu d'hébergement, malgré une mise en demeure d'avoir à le quitter ;

- la mesure demandée revêt un caractère urgent et ne se heurte à aucune contestation sérieuse ; d'une part, le maintien dans les lieux fait obstacle à la prise en charge des nouveaux demandeurs d'asile, pour lesquels les lieux d'hébergement dans le département du Var sont saturés ; d'autre part, la situation de vulnérabilité des membres de la famille n'est pas démontrée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 avril 2024, M. et Mme A, représentés par Me C, concluent :

- à titre principal, au rejet de la requête ;

- à titre subsidiaire, sur le fondement des dispositions des articles L. 613-1 du code de la construction et de l'habitation et l'article L. 421-3 du code des procédures civiles d'exécution, à ce que leur soit octroyé un délai, qui ne saurait être inférieur à deux mois, valant sursis à exécution de la mesure ;

- en tout état de cause, à ce qu'ils soient admis à l'aide juridictionnelle à titre provisoire et à la mise à la charge de l'association En Chemin de la somme de 1 500 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve que leur conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Ils font valoir que :

- ils sont parents de trois enfants, dont un garçon de trois ans et demi et deux jumelles nées le 8 août 2022, dont l'état de santé nécessite des soins ;

- la condition d'urgence n'est pas démontrée en l'absence d'éléments précis relatifs au nombre de places d'hébergement disponibles pour les demandeurs d'asile au niveau local ;

- la mesure demandée n'est pas utile et fait l'objet d'une contestation sérieuse dès lors qu'elle porte une atteinte disproportionnée à leur droit au respect de la vie privée et familiale au sens des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- si la mesure d'expulsion était prononcée, ils sollicitent, compte tenu de leur situation de vulnérabilité, l'octroi d'un délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance afin de libérer les lieux.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Bernabeu, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience.

Au cours de l'audience publique, Mme Bernabeu a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Kebaïli, représentant l'association En Chemin, qui confirme ses conclusions et moyens ;

- et celles de Mme C, représentant M. et Mme A, qui confirme ses écritures.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. et Mme A, de prononcer leur admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

2. Aux termes d'une part de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision " et aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 de ce code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".

3. Aux termes d'autre part de l'article L. 552-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre Etat européen ". Selon l'article L. 551-11 de ce code : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ". L'article L. 552-15 du même code dispose que : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. / Le premier alinéa n'est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ". L'article R. 552-15 dudit code dispose que : " () Si la mise en demeure est infructueuse, le préfet ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut, après une décision de rejet définitive et dans les conditions prévues à l'article L. 552-15, saisir le président du tribunal administratif afin d'enjoindre à cet occupant de quitter les lieux. ".

4. Il résulte de ces dispositions que, saisi par le préfet ou le gestionnaire du lieu d'hébergement d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'un demandeur d'asile dont la demande a été définitivement rejetée, le juge des référés du tribunal administratif y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

5. Il résulte de l'instruction que le nombre d'hébergements disponibles pour les demandeurs d'asile dans le département du Var, soit 1 153 places, toutes occupées soit au titre de la demande locale soit au titre de la solidarité nationale, dont 90 places au centre d'accueil d'Hyères, demeure insuffisant pour accueillir tous les demandeurs d'asile, y compris des familles composées de femmes enceintes ou d'enfants. Par suite, compte tenu de la saturation du dispositif d'hébergement des demandeurs d'asiles, l'association En Chemin, gestionnaire de lieux d'hébergement pour demandeurs d'asile, est fondée à soutenir qu'il est utile et urgent que les personnes dont la demande d'asile a été définitivement rejetée quittent les hébergements dans lesquels ils se maintiennent sans autorisation pour permettre l'accueil des nouveaux demandeurs d'asile.

6. Il résulte de l'instruction, et il n'est pas contesté, que M. et Mme A et leurs enfants, qui se maintiennent actuellement dans le lieu d'hébergement mis à leur disposition par l'association En Chemin, ont été déboutés définitivement de leurs demandes d'asile, la Cour nationale du droit d'asile ayant rejeté le 24 juillet 2023 leurs requêtes dirigées contre les refus d'asile prononcés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides. Les requérants ne font aucunement état de démarches qu'ils auraient effectuées en vue de se conformer à leur obligation de quitter le logement qu'ils occupent, alors qu'une notification de sortie d'hébergement leur a été remise en mains propres le 4 septembre 2023.

7. Il résulte de l'instruction que, si M. et Mme A se prévalent du jeune âge de leurs enfants, dont l'aîné souffrant d'un trouble des apprentissages, de concentration et de retard de langage et de leurs deux jumelles nées prématurément en août 2022, ils n'établissent pas une situation de vulnérabilité telle qu'elle constituerait en l'espèce des circonstances exceptionnelles justifiant leur maintien dans le lieu d'hébergement spécialisé qu'ils occupent, alors que les intéressés ne se sont pas présentés à la convocation adressée par le service de l'aide aux retours volontaire de l'Office français de l'immigration et de l'intégration et n'ont entrepris aucunes démarches en vue de leur relogement. Ils ne sauraient davantage se prévaloir d'une atteinte à leur droit au respect de leur vie privée et familiale au sens des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. Toutefois, si la libération des lieux en cause par M. et Mme A présente un caractère d'urgence et d'utilité qui ne se heurte à aucune contestation sérieuse, il y a lieu, pour leur permettre de faire valoir, le cas échéant, leur droit à un hébergement d'urgence, d'accorder un délai de deux mois avant la mise à exécution d'office de cette mesure.

9. Il résulte de ce qui précède que l'association En Chemin est fondée à demander à ce qu'il soit enjoint à M. et Mme A, qui ont perdu la qualité de demandeur d'asile, de libérer le local qu'ils occupent au titre du dispositif d'hébergement des demandeurs d'asile géré par l'association En Chemin, au besoin avec le concours de la force publique, en l'absence de départ volontaire de M. et Mme A passé le délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance. Il y a lieu également d'autoriser le préfet du Var à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du centre d'accueil pour demandeur d'asile " CADA en Chemin " afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques des intéressés à défaut pour ceux-ci de les avoir emportés.

Sur les frais liés au litige :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'association requérante, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à l'avocate de M. et Mme A la somme que celle-ci réclame au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

ORDONNE :

Article 1er : M. et Mme A sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Il est enjoint à M. et Mme A et à tous occupants de leur chef de libérer, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance, avec les biens s'y trouvant, les lieux qu'ils occupent dans le cadre du dispositif d'hébergement pour les demandeurs d'asile géré par l'association En Chemin, situé au 23 avenue Riondet, 2ème étage, à Hyères (83400).

Article 3 : En l'absence de départ volontaire de M. et Mme A passé le délai de deux mois cités à l'article 1er, le préfet du Var pourra procéder à l'évacuation forcée des lieux avec le concours de la force publique et prendre les mesures nécessaires pour faire enlever, aux frais et risques des intéressés, les biens meubles qui se trouveraient dans les lieux.

Article 4 : Les conclusions de M. et Mme A présentées au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 sont rejetées.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à l'association En Chemin et à Mme B D A et M. E A ainsi qu'à Me C.

Copie en sera adressée, pour information, au préfet du Var.

Fait à Toulon, le 10 mai 2024.

La vice-présidente désignée,

Juge des référés,

Signé

M. BERNABEU

La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Et par délégation,

Le greffier.

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