mardi 21 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulon |
| Section | Tribunal Administratif de Toulon |
| N° Dossier | TA83-2401576 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Juge des référés |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 16 mai 2024, et un mémoire, enregistré le 17 mai 2024, M. C E D, représenté par Me Dhib, demande au tribunal :
1°) d'annuler les arrêtés du 14 mai 2024 par lesquels le préfet du Var lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision portant obligation de quitter le territoire est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- il justifie d'une communauté de vie avec sa compagne avec laquelle il est pacsé ;
- sa compagne étant de nationalité marocaine et ayant la garde de deux enfants nés d'une précédente union, il est impossible que la cellule familiale se reconstitue en Tunisie ;
- en cas de retour en Tunisie, il lui sera difficile d'obtenir un visa pour revoir ses enfants.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Par un mémoire en défense, enregistré le 21 mai 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.
La présidente du tribunal administratif de Toulon a désigné M. Martin pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles L. 614-1 à L. 614-19 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et aux articles L. 776-1 et L. 776-2, R. 776-1 à R. 776-34 du code de justice administrative.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Martin ;
- les observations de Me Pacarain, substituant Me Dhib ;
- les observations de M. D, assisté de Mme A, interprète en langue arabe.
La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application des dispositions de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. M. D, ressortissant tunisien né le 23 mai 1986, déclare être entré en France en juillet 2023. Le 14 mai 2024, il a été interpellé lors d'un contrôle de police. Par deux arrêtés du même jour, le préfet du Var, d'une part, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et, d'autre part, l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
3. Il ressort des pièces du dossier que M. D, qui soutient être entré en France en juillet 2023 et vivre en concubinage avec Mme B, est le père de deux enfants qui sont nés de cette relation le 7 novembre 2020 et le 1er mai 2024, qu'il a reconnus le 22 février 2024. Outre le fait que les actes de naissance des enfants mentionnent un domicile commun, l'existence d'une communauté de vie ressort également des autres pièces produites à l'appui de la requête dont notamment un justificatif de domicile en date du mois de juillet 2023 ainsi que le pacte civil de solidarité conclu entre l'intéressé et Mme B le 20 février 2024. Il n'est par ailleurs pas contesté que Mme B, ressortissante marocaine en situation régulière sur le sol français, est également mère de deux autres enfants nés d'une précédente union et dont la résidence habituelle a été fixée au domicile de la mère par un jugement de divorce en date du 30 septembre 2020 instaurant néanmoins, au profit du père, un droit de visite durant les week-ends et un droit d'hébergement lors des vacances scolaires. Ces circonstances font obstacle à ce que la cellule familiale puisse se reconstituer en Tunisie. Par suite, dès lors que Mme B, qui est titulaire d'une carte de " résident longue durée-UE " valable jusqu'en 2032, à vocation à se maintenir durablement en France, la décision en litige faisant à M. D obligation de quitter le territoire français aura nécessairement pour conséquence, soit de le séparer de ses enfants si ceux-ci demeurent en France avec leur mère, soit de séparer les enfants de cette dernière s'ils quittent le territoire avec leur père. Ainsi, dans les circonstances particulières de l'espèce, M. D est fondé à soutenir que cette décision est contraire à l'intérêt supérieur de ses enfants, et contrevient de fait aux stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
4. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que la décision faisant à M. D obligation de quitter le territoire français doit être annulée. Par voie de conséquence de l'illégalité de cette dernière décision, la décision portant assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours doit également être annulée.
Sur les conclusions relatives aux frais de l'instance :
5. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement au bénéfice de M. D d'une somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1 : Les arrêtés du préfet du Var en date du 14 mai 2024 portant obligation de quitter le territoire français sans délai et assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours sont annulés.
Article 2 : L'Etat versera à M. D une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C E D et au préfet du Var.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 mai 2024.
Le magistrat désigné,
signé
J. Martin
La greffière,
signé
L. Aparicio
La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière.
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