lundi 8 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulon |
| Section | Tribunal Administratif de Toulon |
| N° Dossier | TA83-2401594 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre - Juge Unique |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 17 mai 2024, M. A B, représenté par Me Bochnakian, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 15 mai 2024 par lequel le préfet du Var l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français de deux ans ;
2°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. B soutient que l'arrêté pris dans son ensemble :
- est entaché d'incompétence ;
- est entaché d'erreur manifeste d'appréciation ;
- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 21 juin 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.
Vu :
- la décision par laquelle la présidente du tribunal a désigné Mme C, vice- présidente, pour statuer sur les requêtes présentées sur le fondement de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience. Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme C ;
- et les observations de Me Bochnakian, représentant M. B, qui soutient en outre que : il n'est en mesure de produire des pièces que depuis l'année 2015 ; le requérant avait l'intention de solliciter l'admission exceptionnelle au séjour au titre de L. 435-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en qualité de salarié, mais il a été interpelé par les services de police ; dans la liste des métiers sous tension définie par l'arrêté 1er mars 2024, figure la profession d'arboriculteur ; le requérant a voulu protéger son employeur dans ses déclarations auprès des services de police ; l'obligation de quitter le territoire français est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et son annulation emporterait le réexamen de la situation, ce qui lui permettrait de produire des pièces dans le cadre d'une admission exceptionnelle au séjour sur le fondement des dispositions précitées ; l'obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée au regard des dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le préfet du Var n'étant ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 15 mai 2024, le préfet du Var a obligé M. A B, ressortissant tunisien né le 5 mai 1989 à Monastir (Tunisie), à quitter le territoire sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Le préfet a fondé sa décision sur les dispositions, en particulier, du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. L'intéressé demande l'annulation de cet arrêté.
2. A titre liminaire, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ". Il est constant que M. B est entré irrégulièrement en France, démuni de tout visa, et qu'il n'était pas titulaire, à la date de l'arrêté litigieux, d'un titre de séjour valide. Le requérant se trouvait ainsi en situation irrégulière, dans le cas où le préfet
1.
du Var a pu l'obliger à quitter le territoire français sur le fondement du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
3. En premier lieu, l'arrêté attaqué du 15 mai 2024 a été signé pour le préfet du Var par Mme D E, directrice de cabinet. Il ressort des pièces produites en défense que, par un arrêté n° 2024/14/MCI du 12 avril 2024, publié le même jour au recueil des actes administratifs n° 83-2024-069 de la préfecture du Var, Mme E a reçu délégation de signature en cas d'absence ou d'empêchement de M. Giudicelli, secrétaire général de la préfecture, à l'effet de signer au nom du préfet du Var les décisions relevant de la police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté contesté du 15 mai 2024 doit être écarté comme manquant en fait.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. () ".
5. L'obligation de quitter le territoire français en litige comporte l'énoncé des dispositions légales dont il a été fait application ainsi que des circonstances de fait au vu desquelles elle a été prise et notamment, de la situation personnelle, familiale et administrative du requérant. Il ne résulte pas des termes de la décision attaquée que le préfet, qui a tenu compte de la situation personnelle de M. B, et considéré, au terme d'un examen approfondi de cette situation et des éléments portés à sa connaissance, qu'il n'y avait pas d'obstacle à ce que l'intéressé quitte le territoire, n'aurait pas vérifié le droit au séjour de ce dernier. Par suite, la décision attaquée n'a pas été prise en méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, introduites par l'article 27 de la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 : " A titre exceptionnel, et sans que les conditions définies au présent article soient opposables à l'autorité administrative, l'étranger qui a exercé une activité professionnelle salariée figurant dans la liste des métiers et zones géographiques caractérisés par des difficultés de recrutement définie à l'article L. 414-13 durant au moins douze mois, consécutifs ou non, au cours des vingt-quatre derniers mois, qui occupe un emploi relevant de ces métiers et zones et qui justifie d'une période de résidence ininterrompue d'au moins trois années en France peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " travailleur temporaire " ou " salarié " d'une durée d'un an. () ".
7. Lorsque la loi prescrit l'attribution de plein droit d'un titre de séjour à un étranger, cette circonstance fait obstacle à ce qu'il puisse légalement être l'objet d'une mesure d'obligation de quitter le territoire français. Tel n'est pas le cas de la mise en œuvre des dispositions précitées de l'article L. 435-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lesquelles ne prescrivent pas la délivrance d'un titre de plein droit mais laissent à l'administration un large pouvoir pour apprécier si l'admission au séjour d'un étranger répond aux conditions fixées par ces dispositions. Le législateur n'a ainsi pas entendu imposer à l'administration d'examiner d'office si l'étranger remplit les conditions prévues par cet article. Par suite, le préfet a pu, sans erreur de droit, prononcer la mesure d'éloignement contestée.
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8. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
9. M. B fait valoir qu'il est présent en France depuis 2011 ou, à tout le moins, depuis 2015 ainsi qu'en attestent les pièces produites, et qu'il exerce une activité professionnelle déclarée en tant que jardinier depuis février 2022 sous couvert d'un contrat à durée indéterminée à temps complet. Toutefois, aucune pièce antérieure à l'année 2015 n'est produite, ni aucune au titre de l'année 2017. Au titre des années 2016 et 2018, ainsi que des années 2019 et 2020, le requérant ne verse que quelques factures d'un fournisseur d'énergie. Par suite, sa présence habituelle en France n'est pas démontrée avant l'année 2021. Si le requérant se prévaut d'un contrat de travail en qualité de jardiner conclu le 7 février 2022, il convient de relever que ce document mentionne un état civil différent de celui du requérant en indiquant " M. B A, né le 05/05/1989 à Zarembine " et de " Nationalité : BELGE ", alors que le requérant a déclaré dans le procès-verbal d'audition par les services de police dressé le 15 mai 2024, qu'il était né le 5 mai 1989 à Monastir et qu'il était de nationalité tunisienne. Au demeurant, il ressort d'ailleurs de ce même procès-verbal que l'intéressé reconnaît qu'il n'exerce pas un travail déclaré et qu'il est en possession de faux documents d'identité. Par ailleurs, il est constant que le requérant réside en France de manière irrégulière, qu'il n'a jamais régularisé sa situation administrative et qu'il a fait l'objet de deux précédentes mesures d'éloignement prises respectivement par le préfet du Rhône par un arrêté en date du 31 octobre 2013 puis par le préfet du Var le 2 janvier 2017. Enfin, l'intéressé, célibataire et sans enfant, n'établit pas être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où réside sa famille selon ses propres déclarations. Dès lors, dans les circonstances de l'espèce, l'arrêté préfectoral attaqué, qui procède d'un examen complet de la situation de M. B, n'est entaché d'aucune erreur manifeste d'appréciation ni ne porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts poursuivis de nature à méconnaître les stipulations précitées au point 8.
10. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté contesté.
11. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et celles relatives aux frais liés au litige ne peuvent qu'être rejetées.
1.
D E C I D E:
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Var.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 juillet 2024.
La magistrate désignée, Signé
M. C
La greffière, Signé
I. REZOUG
La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme, Pour la greffière en chef, La greffière.
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