lundi 23 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulon |
| Section | Tribunal Administratif de Toulon |
| N° Dossier | TA83-2401803 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 4ème chambre |
| Avocat requérant | DHIB |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 10 juin 2024, M. C D, représenté par Me Dhib, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 4 avril 2024 par lequel le préfet du Var a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai ;
2°) d'enjoindre au préfet du Var de lui délivrer un titre de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " ou subsidiairement de réexaminer sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
S'agissant de la décision de refus de titre de séjour :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale, garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est privée de base légale par voie d'exception d'illégalité de la décision de refus de titre de séjour.
Par un mémoire en défense enregistré le 9 août 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Un mémoire présenté pour M. D a été enregistré le 30 août 2024, postérieurement à la clôture d'instruction, et n'a pas été communiqué.
M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 4 juin 2024 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Toulon.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- l'arrêté du 27 décembre 2016 de la ministre des affaires sociales et de la santé et du ministre de l'intérieur, relatif aux conditions d'établissement et de transmission des certificats médicaux, rapports médicaux et avis mentionnés aux articles R. 313-22, R. 313-23 et R. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- l'arrêté du 5 janvier 2017 de la ministre des affaires sociales et de la santé, fixant les orientations générales pour l'exercice par les médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, de leurs missions, prévues à l'article L. 313-11 (11°) du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 2 septembre 2024 :
- le rapport de M. Cros ;
- et les observations de Me Pacarin substituant Me Dhib pour M. D.
Considérant ce qui suit :
1. M. D, ressortissant vénézuélien né le 25 juillet 1963, est entré en France le 27 mars 2019 sans justifier de la régularité de son entrée. Il a déposé le 22 juillet suivant une demande d'asile que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejetée par une décision du 15 décembre 2020, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 20 août 2021. Il a fait l'objet d'un arrêté portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français par un arrêté du préfet du Var du 23 décembre 2021, devenu définitif et à l'exécution duquel il s'est soustrait. Il a demandé le 24 mars 2023 la délivrance d'une carte de séjour temporaire d'une durée d'un an portant la mention " vie privée et familiale " en raison de son état de santé. Par un arrêté du 4 avril 2024, le préfet du Var a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité et assorti son refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai. M. D demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne les moyens propres au refus de titre de séjour :
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques () ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui () restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Selon l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".
3. L'arrêté attaqué mentionne les dispositions applicables à la situation de M. D et précise suffisamment les éléments de fait relatifs à la situation personnelle et familiale de l'intéressé, sur lesquels le préfet du Var s'est fondé pour refuser son admission au séjour et, au demeurant, l'obliger à quitter le territoire français et fixer le pays de destination. Dès lors, cet arrêté est suffisamment motivé.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat () ".
5. Dans son avis du 17 novembre 2023, dont le préfet du Var s'est approprié les termes, le collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a estimé que si l'état de santé de M. D nécessite une prise en charge médicale, le défaut de celle-ci ne devrait pas pour autant entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Pour contester cet avis, le requérant produit d'abord un compte rendu d'hospitalisation du 9 septembre 2019 dont il ressort que son médecin, le docteur A, cardiologue et spécialiste des affections vasculaires, avait diagnostiqué une " maladie aortique sévère de ressort chirurgical " et qu'il a été hospitalisé en semi-urgence au service de chirurgie cardiaque de l'hôpital Saint-Joseph de Marseille du 27 août au 9 septembre 2019 en raison d'un " rétrécissement aortique serré symptomatique ". Selon le même compte rendu d'hospitalisation, la pathologie a été traitée par " la mise en place d'une bioprothèse aortique " et " les suites opératoires ont été simples sans complication particulière ". S'agissant des soins post-opératoires, ce compte rendu prévoyait des examens complémentaires et des consultations. A ce titre, M. D a continué d'être suivi en consultations périodiques par le docteur A qui a attesté, par six certificats médicaux établis entre les 5 janvier 2021 et 24 avril 2023, que l'état de santé cardio-vasculaire du requérant nécessite " des soins précis, adaptés et prolongés qui idéalement devraient avoir lieu en France " (certificat du 5 janvier 2021) ainsi qu'une " surveillance précise " (certificats des 7 septembre 2022 et 24 avril 2023), tout en indiquant que l'état de l'intéressé reste " stable " (certificat du 26 mars 2022), qu'il est " asymptomatique " et que son examen clinique est " normal " voire " parfait " (certificats des 7 septembre 2021 et 21 novembre 2022). Par ailleurs, le docteur A a prescrit au requérant des médicaments pour le traitement d'une " affection de longue durée reconnue " par ordonnances des 26 août 2020, 17 novembre 2020, 18 juin 2022 et, postérieurement à l'arrêté attaqué, 10 juin 2024. Enfin, le certificat médical établi le 23 avril 2024 par le docteur B fait état d'une " gonarthrose fémoro-tibiale interne bilatérale, sur genou varum prononcé " sur laquelle le requérant n'apporte aucune explication et qui est sans rapport indiqué avec sa pathologie cardio-vasculaire. Il résulte de l'ensemble de ces éléments que si M. D nécessite effectivement une prise en charge médicale, il n'est pas démontré que le défaut de celle-ci pourrait, à la date de l'arrêté attaqué, avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Au surplus, les pièces produites par le requérant, qu'il s'agisse des trois articles de presse publiés entre les 26 mars 2019 et 31 mars 2022 qui traitent de manière générale du système de santé au Vénézuela et non des maladies aortiques et cardiaques en particulier, ou d'ailleurs des éléments produits à l'appui du mémoire en réplique non communiqué, ne permettent pas d'établir que l'intéressé ne pourrait pas bénéficier effectivement d'un traitement approprié de sa pathologie dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le préfet du Var n'a pas commis d'erreur de droit ni fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en rejetant la demande de titre de séjour présentée par le requérant.
6. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
7. Il ressort des pièces du dossier que M. D, âgé de 60 ans à la date de l'arrêté attaqué, est entré irrégulièrement en France le 27 mars 2019 à l'âge de 55 ans. Il est célibataire et sans charge de famille. Il justifie, pour tout lien personnel et familial sur le territoire français, d'une attestation du 9 janvier 2023 établie par sa sœur, de nationalité française, qui déclare l'héberger à son domicile à La Seyne-sur-Mer depuis le mois de mars 2019. Le requérant ne justifie d'aucune activité professionnelle ni d'aucune ressource. Il se borne à produire une attestation du responsable du centre de l'association des Restos du Cœur de La Seyne-sur-Mer du 17 août 2022 selon laquelle il est " bénéficiaire depuis trois ans aux Restos du Cœur " tout en participant ponctuellement à l'activité de cette association, ainsi que des diplômes et attestations de réussite à des examens d'apprentissage de la langue française, délivrés entre le 25 juin 2021 et le 24 juin 2022. Enfin, si M. D soutient que ses parents sont décédés, que son unique sœur vit en France et qu'il n'a plus aucune attache au Vénézuela, il ne produit pas de livret de famille et ne démontre pas l'absence de tout lien familial et personnel dans son pays d'origine où il a passé l'essentiel de sa vie. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, le préfet du Var n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressé, garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels le refus de séjour a été pris.
8. Par conséquent, les conclusions de M. D tendant à l'annulation de la décision de refus de titre de séjour doivent être rejetées.
En ce qui concerne le moyen propre à l'obligation de quitter le territoire français :
9. La décision de refus de titre de séjour n'étant pas illégale, le moyen tiré de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français par voie de conséquence de celle de cette décision ne peut être accueilli.
10. Il s'ensuit que les conclusions de M. D dirigées contre la décision portant obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.
11. Il résulte de tout ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
12. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par M. D, n'appelle aucune mesure d'exécution. Par conséquent, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée à ce titre par M. D. En tout état de cause, ce dernier n'établissant pas avoir exposé d'autres frais que ceux pris en charge par l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle totale qui lui a été accordée le 4 juin 2024, sa demande tendant à ce que l'Etat lui verse la somme de 1 500 euros sur le fondement de ces dispositions ne peut qu'être rejetée.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. D est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, à Me Dhib et au préfet du Var.
Délibéré après l'audience du 2 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Bernabeu, présidente,
M. Cros, premier conseiller,
M. Martin, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 septembre 2024.
Le rapporteur,
Signé
F. CROS
La présidente,
Signé
M. BERNABEU
La greffière,
Signé
G. BODIGER
La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour la greffière en chef,
Et par délégation,
La greffière.
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