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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2401806

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2401806

lundi 22 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2401806
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre - Juge Unique
Avocat requérantBESSIS-OSTY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 juin 2024, Mme A D, représentée par Me Bessis-Osty, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 13 mai 2024 par lequel le préfet du Var a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français et a fixé le pays de destination ;

3°) d'enjoindre au préfet du Var de lui délivrer une carte de séjour portant la mention

" vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande de titre de séjour dans un délai de sept jours à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle, sous réserve que celui- ci renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Elle soutient que :

- l'arrêté en litige est entaché du vice d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- il est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les

-

dispositions des articles L. 423-23 et L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- sa fille, reconnue réfugiée, souffre d'un handicap l'empêchant de vivre seule ;

- la cellule familiale ne peut pas se reconstituer en Arménie ; grâce à l'aide de sa fille, elle maîtrise le français ; son mari vient d'obtenir une promesse d'embauche dans une entreprise du bâtiment ;

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle remplit les conditions pour bénéficier d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " en raison de considérations humanitaires ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- en cas de retour en Arménie, elle peut être exposée à des actions violentes du fait de l'homosexualité de sa fille.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 juillet 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier. Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Toulon a désigné M. Martin pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles L. 614-1 à L. 614-19 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et aux articles L. 776-1 et L. 776-2, R. 776-1 à

R. 776-34 du code de justice administrative.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Martin ;

- et les observations de Mme F E en faveur de sa mère.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application des dispositions de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante arménienne, déclare être entrée en France le 1er octobre 2022. Sa demande d'asile a été rejetée le 27 juin 2023 par le directeur général de l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) et le 25 octobre 2023 par la Cour nationale du droit d'asile. Par un arrêté du 13 mai 2024, dont la requérante demande l'annulation, le préfet du

1.

Var a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme D de prononcer l'admission provisoire de l'intéressée à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. D'une part, selon les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article

L. 412-1 () ".

5. Si les demandes d'asile de Mme D et de son époux ont été rejetées, leur fille, Mme F E, aujourd'hui âgée de 28 ans, a été reconnue réfugiée en raison des persécutions qu'elle subissait dans son pays d'origine du fait de son orientation sexuelle. Mme F E est, par ailleurs, atteinte d'une épilepsie focale pharmaco-résistante. En raison de ce problème de santé, Mme D soutient que sa présence en France auprès de sa fille demeure indispensable.

6. Pour refuser de délivrer un titre séjour à la requérante et l'obliger à quitter le territoire, le préfet du Var a relevé, dans le cadre d'un réexamen de la situation de Mme D à la suite d'une précédente annulation contentieuse, que sa fille avait déclaré pouvoir vivre en autonomie à l'occasion d'une demande de logement. S'il ressort des pièces du dossier que Mme E a bien déclaré pouvoir vivre en autonomie, ainsi qu'elle l'avait déjà fait lors d'un échange universitaire en France en 2019, cette affirmation parait avoir été faite dans le but d'obtenir un logement et ne correspond pas à la réalité de son état de santé actuel, tel qu'il ressort des pièces du dossier.

7. En effet, il ressort des pièces du dossier que pour améliorer la situation de Mme E, une intervention chirurgicale parait envisagée dans les mois à venir. En l'état, par un certificat du 20 décembre 2022, le docteur B du centre hospitalier universitaire de Nice a relevé " des crises pluriquotidiennes, se manifestant par une rupture de la conscience ". Ce même neurologue a indiqué sur le compte-rendu d'une consultation du 18 décembre 2023 que les crises ne permettent pas à la patiente de " se mettre en sécurité du fait de la rapide évolutivité des symptômes ", qu'elle peut " parfois chuter si personne n'est à proximité pour la retenir " et qu'un " accident peut vite arriver en cas de crise sans témoin à proximité ". Le docteur B a

1.

de nouveau attesté le 31 mai 2024 que l'état de santé de Mme E nécessitait la présence de sa mère à ses côtés. Enfin, par un courrier du 10 janvier 2024, Mme C, assistante sociale, a également attesté que Mme E était aujourd'hui dans l'incapacité de vivre seule, la présence d'une personne de son entourage étant requise au quotidien.

8. Dans ces conditions, le dossier médical produit ne faisant pas encore ressortir la capacité de Mme E à vivre autonomie, il doit être considéré que le préfet du Var a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation. Pour ce motif, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, l'arrêté en litige du 13 mai 2024 doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Dans les circonstances très particulières de l'espèce, eu égard au motif d'annulation retenu et à la circonstance que la situation de Mme D a déjà fait l'objet d'un réexamen par les services préfectoraux, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Var de délivrer à l'intéressée, pour des considérations humanitaires, une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions relatives aux frais de l'instance :

10. Mme D étant provisoirement admise à l'aide juridictionnelle, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Bessis-Osty, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 000 euros à Me Bessis-Osty.

D E C I D E:

Article 1 : Mme D est admise provisoirement à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du préfet du Var en date du 13 mai 2024 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Var de délivrer à Mme D une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : En application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, l'Etat versera à Me Bessis- Osty, avocate de Mme D, une somme de 1 000 euros, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D et au préfet du Var.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juillet 2024.

Le magistrat désigné, Signé

J. MARTIN

La greffière,

Signé

I. REZOUG

La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme, P/La greffière en chef,

La greffière,

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